Aux sources de la religion fasciste, par Emilio Gentile Le fascisme : une religion politique, PARTIE I

Historien mondialement reconnu, professeur à l’Université de Rome « La Sapienza », Emilio Gentile s’est consacré depuis les années 1970 à l’étude de l’idéologie fasciste. Il en démontre la nature moderne et totalitaire, en analysant en particulier — grâce à l’étude des nombreuses sources primaires laissées par les observateurs et les théoriciens du fascisme — la volonté de création d’une « religion politique » destinée à « régénérer le peuple italien » à travers le culte de la Nation. [VLR]

Introduction de viveleroy

Le texte suivant est la première partie d’une traduction libre de l’article du Professeur Emilio Gentile « Fascism as political religion 1 » paru dans la revue Journal of Contemporary History2 en 1990.

AVERTISSEMENT : Des titres ont été rajoutés par la Rédaction pour faciliter la lecture en ligne.

Déjà paru sur viveleroy en traduction de l’article original :
PARTIE I : Aux sources de la religion fasciste, par Emilio Gentile
PARTIE II : Institutions et rites de la religion fasciste, par Emilio Gentile


Introduction : la sécularisation au cœur de la « sacralisation de la politique »

Dans la société moderne, la sécularisation n’a pas donné lieu à une séparation définitive entre les sphères de la religion et du politique. Avec le développement des politiques de masse, les limites entre ces deux sphères ont souvent eu tendance à se confondre, et en ces occasions la politique a revêti sa propre dimension religieuse. Parallèlement à ce mouvement de sécularisation au sein de l’État et la société, a eu également lieu une « sacralisation de la politique », qui a atteint son paroxysme dans les mouvements totalitaires du vingtième siècle.

Le nazisme, le fascisme et le nationalisme romantique ont tous contribué de manière décisive à la « sacralisation de la politique » ; mais la démocratie, le socialisme et le communisme ont aussi collaboré à la naissance de nouveaux cultes séculiers. Les aspects religieux de mouvements de masse tels que le nazisme ont déjà été étudiés, mais le fascisme n’a encore jamais été étudié en profondeur sous cet angle.

Cet article ne prétend pas constituer une telle étude, mais seulement avancer quelques considérations sur l’importance et la fonction de la religion politique au sein du fascisme. Ce domaine a toujours suscité un intérêt : dès les années 1920, des chercheurs fixèrent leur attention sur les rites et les symboles du fascisme, affirmant qu’ils constituaient un exemple de religiosité séculière, ce qu’ils considéraient comme un des aspects les plus originaux du mouvement, en même temps que l’un des éléments expliquant son succès.

Le fascisme possède les rudiments d’une nouvelle religion, écrivirent Schneider et Clough en 1929, mais même s’il faut attendre de voir si ces rudiments grandiront ou non, à coup sûr on ne peut douter de l’emprise que ce nouveau culte a déjà sur le cœur et l’imagination des Italiens3.

Catholicisme et fasciste : un rapport ambivalent

En 1932, Mussolini déclara que l’État fasciste n’avait pas créé son propre dieu, comme Robespierre l’avait fait, mais qu’il avait reconnu « le dieu des ascètes, des saints et des héros, et aussi le Dieu que voit et vénère le cœur ingénu et primitif du peuple ». Il ajouta également que bien que l’État fasciste n’avait pas sa théologie propre, il avait sa propre moralité4.

Intégrer le catholicisme à la religion fasciste

En réalité, le fascisme ne s’est pas limité à une vénération de Dieu en des termes traditionnels, mais est intervenu directement au cœur de la sphère religieuse. Son intérêt pour la religion était exclusivement politique et non religieux, de la même manière que la reconnaissance privilégiée qu’il accorda à l’Eglise catholique était due à l’utilisation pragmatique qu’il faisait de la religion comme instrumentum regni. Mais comme Herman Finer l’a observé, le simple fait d’affirmer que l’État possède sa propre moralité signifiait que le fascisme sous-entendait l’existence de sa propre divinité, source d’inspiration de la moralité fasciste, et, de fait, se proposait lui-même comme nouvelle religion5.

En fait le fascisme, en raison de son propre concept totalitaire de la politique, assuma lui-même la prérogative de définir la signification et la fin ultime de la vie de millions d’hommes et de femmes. Par conséquent, le fascisme édifia son propre système de croyances, de mythes et de rites, articulé autour de la sacralisation de l’État. En 1925, Don Luigi Sturzo, chef du Parti Populaire (Partito Popolare), avertit que l’idéologie fasciste était…

… profondément païenne, et en opposition avec le Catholicisme. Nous sommes témoins d’un culte de l’État et à d’une déification de la nation, car le fascisme n’autorise ni discussion, ni limitation : il veut être vénéré pour lui-même, il a pour but la création d’un État fasciste6.

La religion fasciste se plaça elle-même à la hauteur de la religion traditionnelle, et essaya de la syncrétiser au sein de sa propre sphère de valeurs comme une alliée dans la sujétion des masses à l’État, même si cela soulignait la prééminence de la sphère politique. Voilà peut-être l’objectif le plus ambitieux que se fixèrent les fascistes, et ils s’y attaquèrent avec un engagement fanatique, bien qu’ils aient aussi accepté une tortueuse série de compromis.

En outre, bien qu’il n’ait pas eu de projets en ce qui concerne la déchristianisation, le fascisme n’hésita pas, afin de réussir dans cette expérience, à entrer en conflit avec l’Église, même avant la conciliation de 1929, puis en 1931 et 1938. La raison sous-jacente du conflit était toujours la même : l’État fasciste revendiquait un monopole sur l’éducation, en accord avec les valeurs de son propre culte de l’État et de son éthique belliciste, et n’acceptait aucune réticence ou amoindrissement de l’obéissance totale des citoyens envers l’État et la nation.

Une définition totalitaire du fascisme

Avec sa méthode de mobilisation et d’intégration des masses par le biais des mythes, des rites et des symboles, le fascisme possédait certains aspects d’une religion laïque, qui correspondaient aux caractéristiques essentielles d’une « religion politique » qui ont été relevés et reconnus dans d’autres mouvements politiques modernes7.

En outre, en raison de sa nature totalitaire et de sa conception selon laquelle la politique constituait une présence dévorante, le fascisme tenta d’abolir les limites entre les sphères de la religion et de la politique. Comme Giuseppe Bottai le déclarait en 1923, la politique était « la vie dans la signification la plus absolue, la plus complète et la plus obsessionnelle du terme », en même temps que la vie elle-même constituait « une merveilleuse unité8 ». Même si tous les fascistes ne s’accordaient pas avec ces définitions, elles étaient les principes éminents de la culture et de la politique fascistes.

Cependant, malgré les objections soulevées par les fascistes catholiques contre la prééminence de la politique, le fascisme se présenta dès ses origines comme une religion politique. Cette image contribua également à son succès ; aussi bien, il rencontra une attitude conciliante de la part des intellectuels, de la jeunesse et de la bourgeoisie patriote, qui étaient disposés à faire bon accueil et à institutionnaliser une religion séculière fondée sur le mythe de la nation.

Le Risorgimento et la religion de la nation

La recherche d’une religion civile avait eu sa place au sein de la culture politique en Italie à partir du Risorgimento. Comme tout nationalisme romantique, le nationalisme italien construisit son propre monde symbolique, donnant à l’idée de la nation une aura sacrée.

Les éléments originels dans la construction d’une religion nationale provinrent du Jacobinisme, de la franc-maçonnerie9 et d’autres sociétés secrètes.

Mais les composantes les plus importantes vinrent de Mazzini, avec son concept religieux de la politique comme mission et comme devoir. Son idéal républicain était celui d’une théocratie démocratique, fondée sur une vision religieuse et mystique de la nation et de la liberté.

Le régime libéral et les balbutiements de la religion nationale

Après l’Unification, menée à bien par la monarchie, Mazzini condamna l’État parce qu’il n’avait pas créé d’unité morale rassemblant les Italiens en une foi commune dans la religion de la patrie. C’est de l’opposition du radicalisme mazzinien au nouvel État italien, parce que l’unité et l’indépendance n’avaient pas été l’acte d’un peuple régénéré par sa croyance en une nouvelle religion nationale, que le mythe du Risorgimento comme « révolution nationale inachevée » prend sa source. Ce mythe eut une influence généralisée sur la formation d’un radicalisme nationaliste anti-libéral chez les intellectuels, qui mettaient l’accent sur le besoin d’une religion nationale ; et jusqu’à la période fasciste, des contestations de la monarchie libérale vinrent des nouvelles générations.

En réalité, l’État monarchique possédait ses propres symboles et rites, comme la célébration de la constitution de 1848, la prise militaire de Rome, la naissance du Royaume d’Italie, et il avait aussi ses propres martyrs et héros. Mais même si certains libéraux aspiraient à attribuer à l’État une nouvelle religiosité laïque, fondée sur les valeurs de la nation, liberté et progrès, la classe dirigeante préféra confier la « nationalisation » des masses au système éducatif et à l’expérience du service militaire, plutôt que de se fier au développement d’une sorte de culte national de masse. D’après les informations que nous possédons aujourd’hui, il ne semble pas qu’une « nouvelle politique », visant à développer une conscience nationale au sein des masses, ait jamais été instituée durant la période libérale10.

Intellectuels nationalistes et socialistes à la recherche d’une religion civile

Au contraire, la recherche d’une religion civile était un objectif commun pour ces intellectuels et hommes politiques qui proposaient de former une conscience nationale pour l’Italie moderne. Dans ce cas, la formulation d’une nouvelle religiosité laïque était considéré comme une composante essentielle de la modernisation culturelle. Un bon exemple en est la pensée de Giuseppe Prezzolini et de son groupe de jeunes collaborateurs, gravitant autour de son journal La Voce. Mais ils proposaient une sorte de religiosité intellectuelle, « aristocratique », et n’accordait aucune importance à l’adoption de mythes et de symboles à l’usage des masses11.

À l’inverse, aux yeux des nationalistes l’adoption d’une religion nationale pour les masses était considéré comme un bon moyen d’opposition aux mobilisations politiques catholique et socialiste, ainsi que d’intégration des masses au sein de l’État.
Tel était l’objectif d’Enrico Corradini, fondateur du mouvement nationaliste. Au début du siècle, il proposa de suivre la tradition révolutionnaire française et d’instituer une « religion de la nature et des héros », comme au Japon. Avec leur culte de l’Empereur et des héros, les Japonais accomplissaient en réalité des rites d’auto-adoration, qui intégraient les individus au sein des communautés et consolidaient une conscience nationale capable de défier et de vaincre à la guerre le grand empire russe12.
Néanmoins, la recherche d’une religion séculière n’était pas caractéristique du seul nationalisme. Le désir de créer une « nouvelle foi », qui permettrait de former une conscience moderne pour les Italiens ou de renouveler les principes de la vie politique, était aussi présent parmi des intellectuels bien étrangers au nationalisme, à l’image de Benedetto Croce13.

Un militant athée et un socialiste révolutionnaire comme Mussolini montra aussi un certain intérêt pour les phénomènes religieux, et définit comme « religieuse » sa conception du socialisme révolutionnaire. À cette époque, le futur duce n’accordait pas une grande importance aux rites, les considérant comme un aspect secondaire de la religion, mais il fit souvent usage de métaphores issues de la tradition chrétienne pour définir sa conception du parti révolutionnaire, l’appelant l’ecclesia des croyants et des militants. En fait, le socialisme n’était pas uniquement pour Mussolini un concept scientifique, il devait aussi devenir une « foi » :

Nous voulons croire en lui, nous devons croire en lui, l’humanité a besoin d’une croyance14.

Le rôle décisif de la guerre de 14 dans la constitution d’un sentiment religieux national

Les aspirations à fonder sur la politique une foi religieuse séculière, au vu de la régénération intellectuelle et morale des Italiens15, étaient très fortes chez la « génération de 1914 ». Carlo Rosselli a écrit que les jeunes gens qui combattirent durant la première guerre mondiale étaient mus par un désir de…

… se sacrifier corps et âme à une cause — quelle qu’elle fût — sous réserve qu’elle eût la capacité de transcender la nature pitoyable de la vie quotidienne16.

La guerre elle-même, vécue comme une « grande expérience régénératrice », contribua à la « sacralisation de la politique ». Avec les mythes, les rites et les symboles qui étaient nés dans les tranchées, elle fournit une importante quantité de matériau pour l’élaboration de la religion nationale.

Le symbolisme de la mort et de la résurrection, l’engagement envers la nation, le mysticisme du sang et du sacrifice, le culte des héros et des martyrs, la « communion » entre camarades — tout cela contribua à la diffusion parmi les soldats du mythe que la politique était une expérience totale qui devait renouveler toutes les formes d’existence.

La politique ne pouvait pas revenir aux formes banales de la vie quotidienne, mais devait perpétuer l’héroïsme impétueux de la guerre et le sens mystique de la communauté nationale. Durant la Grande Guerre, et par-dessus tout durant cette période de gouvernement à Fiume, la contribution majeure à la création d’une religion nationale fut apportée par Gabriele D’Annunzio, à la fois par ses écrits et ses activités. Le « soldat poète » inventa un nombre conséquent de métaphores religieuses, jointes à des rites et à des symboles pour le culte de la nation, que le fascisme saisit à deux mains afin d’enrichir son propre univers symbolique17.

La destruction de masse, expérimentée pour la première fois par des millions d’hommes dans les tranchées, encouragea la reviviscence d’un sentiment religieux. Comme l’écrivit Marinetti en 1920 :

Aujourd’hui, l’humanité a besoin d’une nouvelle religion qui puisse synthétiser et organiser toutes les petites religions particulières, toutes les superstitions et toutes les sociétés secrètes18.

En 1922 Sergio Panunzio, un syndicaliste révolutionnaire devenu un idéologue du fascisme, exprimait un sentiment similaire :

Il existe un besoin désespéré de religion, et il existe indubitablement un large sentiment religieux… mais il n’y a pas de religion19.

Dans ces circonstances, de nombreux jeunes gens et intellectuels considérèrent le fascisme comme une réponse à ce besoin, parce qu’il apparaissait comme un mouvement capable de transcender la banalité de la vie quotidienne et d’intégrer les individus dans une nouvelle « communauté morale ».

Comme nous l’avons vu, la « religion fasciste » prit racine sur un terrain fécond, où elle trouva la nourriture nécessaire à son développement et à son institutionnalisation comme une part intégrante de la « nouvelle politique » adoptée par le fascisme. Toutefois, nous ne pensons pas que cela aurait pu se produire dans n’importe quel cas, y compris sans l’expérience de la Grande Guerre, parce que la mythologie entourant l’expérience des temps de guerre était un élément essentiel dans le développement de la « religion fasciste ». Le fascisme débuta sous la forme d’un mouvement charismatique déclenché par une situation extraordinaire, et non sous la forme d’une théorie de la société et de l’État.

Aux origines du fascisme : une foi missionnaire

Ce qui unissait les fascistes n’était pas une doctrine mais une attitude, une expérience de foi, qui fut concrétisé par le mythe de la nouvelle « religion de la nation ». Comme Mussolini le proclamait au début de 1922,

le fascisme est une croyance qui [a] atteint le niveau d’une religion20.

Un prosélytisme forgé dans le sang des guerriers

Les éléments de départ nécessaires à la formation d’une « religion fasciste » étaient déjà présents lors de la première phase du mouvement, qui s’identifiait aux mythes de la guerre et à la participation à cette dernière. Les fascistes se considéraient eux-mêmes comme les prophètes, les apôtres et les soldats d’une nouvelle « religion patriotique », qui avait émergé de la violence purificatrice de la guerre, et qui avait été consacrée dans le sang des héros et des martyrs qui s’étaient finalement sacrifiés eux-mêmes pour accomplir la « révolution italienne ».

Nous sommes l’avant-garde, comme le principal organe du mouvement, Il Fascio, le proclamait en 1921, les représentants d’une génération qui a brisé pour longtemps le carcan de sa propre réalité historique, et marche inexorablement vers le futur… Nous sommes les premiers des premiers… La Sainte Communion de la guerre nous a tous forgés du même métal du sacrifice généreux21.

Les fascistes se comparaient eux-mêmes à des…

… missionnaires chrétiens, perdus dans des régions inexplorées, parmi des tribus sauvages et païennes22.

La réaction armée contre la classe travailleuse était comparée à une croisade salvatrice contre la « bête triomphante » bolchevique, et était destinée à détruire les profanateurs de la nation et à purifier le prolétariat de ses mythes et influences anti-patriotiques, tout en restaurant le culte de la nation.

La contribution des intellectuels à la religion fasciste

Après la prise du pouvoir, et avec le soutien de nombre d’intellectuels, le développement d’une « religion fasciste » reçut un soutien culturel reconnu. La contribution du philosophe Giovanni Gentile et de ses adeptes fut décisive à cet égard. Gentile considérait le fascisme comme une religion parce qu’il avait « un sentiment religieux, par lequel il prenait la vie au sérieux » et que « comme mouvement il avait surgi de l’âme tout entière de la nation23.

Pour Gentile, le fascisme avait créé la théologie politique de Mazzini, et il avait également pour mission de mener à bien la « révolution italienne », afin de créer un État éthique et de « reforger l’âme » du peuple italien, après des siècles de décadence morale. Au sein du régime, la définition du fascisme comme une religion politique devint le fondement officiel de la culture fasciste, et fut continuellement répété à tous les degrés de la hiérarchie, et dans tous les éléments de propagande, tout au long de l’existence du régime.

En 1926 Salvatore Gatto, un journaliste qui devint chef fasciste et Député Secrétaire du Parti National Fasciste (PNF), déclara que le fascisme, comme le Christianisme, était une religion, car il prodiguait une croyance qui dépassait l’attachement à la vie :

Le fascisme est une religion civile et politique parce qu’il possède sa propre conception de l’État et sa propre méthode de comprendre la vie… tout au long de l’Histoire les héros de la révolution fasciste, de même que les martyrs chrétiens, ont confirmé une brûlante réalité : que seule la religion peut nier ou abroger l’attachement à une existence terrestre24.

Pour une éminente figure du régime comme Giuseppe Bottai, le fascisme était…

… quelque chose de plus qu’une doctrine. C’est une religion civile et politique… c’est la religion de l’Italie25.

En 1932, l’organe de la jeunesse fasciste proclama qu’…

… un bon fasciste est un religieux. Nous sommes pour un mysticisme fasciste parce qu’il a eu ses propres martyrs et confesseurs, et parce qu’il place un peuple entier autour d’une idée, le rendant humble26.

En 1932, Mussolini déclara de façon catégorique :

Le fascisme est un concept religieux de la vie27.

Guider les Italiens vers la foi

En 1938, le parti publia également une sorte de catéchisme de la « religion fasciste » qui, sous forme de questions-réponses, essayait de fournir aux fascistes un …

… simple guide, aussi important pour la culture de l’âme que pour les activités habituelles de la vie quotidienne28.

L’idéologie fasciste fut aisément cristallisée dans les commandements d’un « credo », ce qui permis en outre au mouvement d’éviter de courir des risques de conflits doctrinaux. Comme Giampoli, le chef du parti à Milan, l’affirma en 1929, au sujet de l’idéal fasciste :

Il s’agit, comme l’idéal chrétien, d’un dogme en constante évolution29.

Ce syncrétisme de différentes croyances au sein de l’idéologie fasciste permit l’existence de perspectives diverses, sans qu’aucune pût espérer se présenter comme la seule interprétation authentique de la « foi ». La seule interprétation vraie était la pratique de la foi à travers l’obéissance au duce et au parti, qui devait être ressentie et expérimentée comme une dévotion religieuse.

La présentation du fascisme par lui-même comme une religion ne concernait pas uniquement l’idéologie ; elle avait également une fonction utile en termes d’institutionnalisation du mouvement et de réalisation de ses ambitions totalitaires. En fait, la présentation de lui-même comme la « religion de la nation » était le principal espace au sein duquel le fascisme créait son sens de l’identité — se transformant lui-même à partir de sa forme originelle spontanée en un nouveau type de parti, pourvu des caractéristiques d’une « milice de la nation », qui demeura inaltérée jusqu’à sa chute30.

En outre, l’image du fascisme comme « religion de la nation » permit au mouvement de monopoliser le patriotisme, se présentant aux classes moyennes et à la bourgeoisie comme le sauveur de l’Italie de la « triomphante bête » bolchevique.

La foi, instrument et justification du totalitarisme

Après la prise du pouvoir, Mussolini et le parti firent bon usage de l’image du fascisme comme « religion politique », afin de légitimer leur monopole du pouvoir et de détruire tous leurs adversaires politiques comme « ennemis de la nation ».

Ce fut également utile pour réprimer les dissidents du parti ; les rebelles étaient expulsés comme « traîtres à la foi », tandis qu’une obéissance absolue était requise des autres membres. Être membre du PNF ne supposait pas une simple adhésion à un programme politique : il était nécessaire de déclarer une soumission sans réserve, jusqu’à la mort si nécessaire. Les prestations de serment par les nouveaux membres avaient été adoptées par le fascisme en 1921, et à bien des égards il s’agissait d’une continuation de la tradition mazzinienne. C’était un rituel durant lequel les fascistes juraient de consacrer leur vie « à la Nation et à la Révolution », d’observer les commandements de la moralité fasciste et d’obéir aux ordres sans poser de question.

Quiconque se parjurait était un traître et était exclu de la « communauté fasciste ». En 1926, les nouveaux statuts du PNF décrétèrent qu’un fasciste exclu comme « traître à la cause » devait être « banni de la vie politique ». En 1929, un nouveau statut aggrava la sanction et en fit l’équivalent de l’excommunication dans l’Église catholique, puisqu’il fut décidé que quiconque serait exclu du parti serait « banni de la vie publique31 ».

Benito Mussolini, Mahomet du fascisme

Le pouvoir charismatique de Mussolini s’accrut considérablement de l’institutionnalisation du fascisme comme une religion. Pour Mussolini lui-même, le mythe entourant le duce constituait un renforcement de l’importance de la dimension rituelle de la politique fasciste envers les masses. Ces rencontres avec les masses étaient les points culminants du culte fasciste par lequel, avec une harmonisation appropriée, on était témoin de la fusion émotionnelle entre le chef et les foules comme dramatisation symbolique et mystique de l’unité de la nation, pleinement accomplie grâce à son acteur suprême.

On peut lire dans l’introduction à un recueil de discours de Mussolini, composée en 1923, que « le fascisme semble être un phénomène religieux », et que les rassemblements des masses appelées à écouter ses discours étaient…

… à la fois un acte de foi et de sage prise de décision du gouvernement32 .

Le duce, placé au sommet de la hiérarchie fasciste, et environné d’une aura de sainteté, était respecté et aimé comme une sorte de demi-dieu. En 1928 Paolo Orano écrivait que « le mussolinisme est une religion », parce que la foi dans le duce était « la phase préparatoire à la religiosité italienne », dans laquelle le patriotisme devait être…

… exacerbé jusqu’au mysticisme ; et la sainteté, le martyre et la croyance devaient être considérés comme des forces puissantes dans l’édification d’une conscience civile33.

Dans la littérature et l’iconographie de propagande du régime, le duce était présenté comme la réincarnation du mythe du héros, « projection de tous les mythes de la divinité34 ».

Une école de mystique fasciste fut même fondée à Milan en 1930. Elle était fréquentée par des étudiants qui se consacraient au culte religieux de Mussolini comme mythe vivant. Les « mystiques » identifiaient le fascisme à Mussolini et considéraient ce dernier comme la principale source de leur foi et la principale raison d’être de leur existence35.

Le mythe de Mussolini et le « culte du chef » étaient sans aucun doute l’expression la plus spectaculaire et la plus populaire de la « religion fasciste ». Cependant, malgré le caractère central du mythe de Mussolini, il ne doit pas être mal compris et considéré comme l’élément fondateur de la religion fasciste. La naissance du « culte du chef », indépendamment de ses aspects plus généralement démagogiques, avait constitué un épiphénomène de la « religion fasciste », et en était ainsi une conséquence. La figure charismatique du chef est liée à la structure complète du monde symbolique du fascisme, et ne pouvait être considérée comme un élément séparé, exactement comme la figure du Pape ne peut être extrapolée de l’Église catholique.

La mission apostolique du Parti National Fasciste

Les Secrétaires nationaux du PNF jouèrent un rôle important dans l’institutionnalisation de la « religion fasciste » et dans l’essor du culte du chef. Roberto Farinacci, secrétaire en 1925-1926, utilisa l’expression de « foi dominicaine » du fascisme pour justifier la politique globale du parti, qui avait contribué à l’établissement du régime.

Durant cette période, la moralité fasciste fut fixée définitivement :

La volonté de travailler et d’être puissant, un esprit de sacrifice individuel, d’amour mystique de la patrie, d’obéissance aveugle à une seule personne36.

La définition des contours fondamentaux de la religion fasciste fut l’oeuvre d’Augusto Turati, secrétaire de 1926 à 1930. Dans ces discours durant les rassemblements de masse, et par-dessus tout à la jeunesse fasciste, le « nouvel apôtre de la religion de la patrie37 » prêcha…

… le désir de croire absolument ; de croire dans le fascisme, dans le Duce, dans la Révolution, exactement comme on croit en Dieu… nous acceptons la Révolution avec fierté, comme nous acceptons ces principes — même si nous nous rendons compte qu’ils sont erronés, nous les acceptons sans conditions38.

En 1929, Turati publia un catéchisme de la « doctrine fasciste » afin d’exposer l’interprétation orthodoxe, par opposition à certaines « erreurs de conceptualisation et d’expression » existantes, et réaffirma l’ancrage de la doctrine « dans la subordination de tout à la volonté du Chef39 ».

Son successeur, Giovanni Giurati, secrétaire du parti de 1930 à 1931, renforça le sens fasciste du dogme et de la foi aveugle. Il développa en particulier l’organisation de la jeunesse, créant des missionnaires et des soldats de la religion fasciste, dans la lignée du commandement mussolinien « croire, obéir, combattre », devise qu’il imagina pour la jeunesse fasciste en 193040.

En accord avec Carlo Scorza, alors commandant de la jeunesse fasciste qui devait devenir le dernier Secrétaire du PNF en 1943, le parti devait évoluer de plus en plus en un « ordre religieux militaire », semblable à la Société de Jésus41.

La formalisation de la « religion fasciste », à travers une multiplication quasi mécanique de rites et de symboles, atteint son point culminant durant le long règne d’Achille Starace (1931-1939). Néanmoins, elle confina souvent au ridicule, dans sa recherche exaspérée d’un conformisme de l’activité, considéré comme l’expression d’un conformisme de la pensée. En réalité, le processus intégral d’institutionnalisation de la « religion fasciste » menait inévitablement à ce genre d’aboutissement.

En un certain sens, il est correct d’affirmer que, pour le fascisme, l’essence, le fondement et la fin de l’activité politique peuvent être résumés par le mot-clef du langage fasciste – « la foi ». Le prototype de l’« homme fasciste » – comme activiste et adepte d’une religion, avait été défini avant la « Marche sur Rome » dans une des réglementations de la milice :

Le milicien fasciste doit servir exclusivement l’Italie, avec un esprit rempli d’un profond mysticisme, cuirassé d’une foi inébranlable [et doit] accepter son sacrifice comme l’accomplissement de sa foi42.

Le nouveau statut du PNF de 1926 comportait un préambule intitulé Foi, dans lequel il était solennellement exposé que le fascisme était « une foi qui avait eu ses confesseurs43 ». Tout au long de l’existence du régime, d’après un idéologue faisant autorité, il était admis comme une règle générale que la « foi » avait la préséance sur la « compétence », parce que « la foi a une valeur universelle44 ». Dans le document officiel de la doctrine fasciste, qui était utilisé dans les cours du PNF pour l’éducation politique des nouveaux chefs, il était affirmé que…

… seule la foi peut créer une nouvelle réalité45 .

En substance, le fascime considérait la « foi » comme la vertu la plus haute dans l’activité politique, la considérant comme l’activité principale de « l’homme fasciste », indépendamment de l’aptitude intellectuelle. La culture et l’intelligence avaient moins de valeur que la soumission aux dogmes et à la religion fascistes.

[à suivre]

  1. Le Professeur Gentile a développé les réflexions présentées dans cet article dans l’ouvrage paru en 1993, Il culto del littorio. La sacralizzazione della politica nell’Italia fascista, Roma-Bari. Il existe une édition française de ce livre : La religion fasciste, trad. J. Gayrard, Perrin, col. Terre d’histoire, Paris, 2001.
  2. E. Gentile, « Fascism as Political Religion », in Journal of Contemporary History, Vol. 25 (1990), pp. 229-251.
  3. H.W. Schneider et S.B. Clough, Making fascists (Chicago 1929).
  4. B. Mussolini, « La dottrina del fascismo » in Enciclopedia Italiana, vol. XIV (Rome 1932), éd. Ch. Belin pour la traduction française.
  5. H. Finer, Mussolini’s Italy, (New York, London 1935), 186-7.
  6. L. Sturzo, Pensiero antifascista (Turin 1925), 7-16. Sur le mythe de l’État dans l’idéologie fasciste, voir L. Mangoni, L’interventismo della cultura (Rome-Bari 1974) ; E. Gentile, Le origini dell’ideologia fascista (Rome-Bari 1975); P.G. Zunino, L’ideologia del fascismo (Bologna 1985).
  7. Voir H.-J. Gamm, Der braune Kult. Das Dritte Reich und seine Ersatzreligion (Hamburg 1962) ; E.B. Koenker, Secular Salvations (Philadelphia 1964) ; D.E. Apter, « Political religion in the new nations », in C. Geertz (ed.), Old Societies and New States (London 1963), 57-104 ; K. Vondung, Magie und Manipulation (Göttingen 1971) ; G.L. Mosse, The Nationalization of the Masses (New York 1975) ; C. Lane, The Rites of Rulers (Cambridge 1981), 35-4 ; Liebman et E. Don-Yehiya, Civil Religion in Israël (Berkeley 1983), 125-7.
  8. G. Bottai, Il fascismo e l’Italia nuova (Rome 1923), 46.
  9. Cette accointance des loges avec fascisme est bien connue, et dans sa lettre du 12 octobre 1936 à R. Schneider le Franc-Maçon René Guénon rapporte à propos de Mussolini le fait suivant : « Il n’en est d’ailleurs pas moins vrai qu’il [Mussolini] était Maçon, et même, détail amusant, la chemise noire avec laquelle il fit son entrée à Rome lui avait été offerte par les Loges de Bologne. » (René Guénon cité par Jean Robin in René Guénon, Témoin de la Tradition, Ed. Guy Trédaniel, Chaumont, 1986, p.275.) [Note de VLR.]
  10. Voir G.L. Mosse, op. cit., chap. 1. « On radical nationalism », voir E. Gentile, Il mito dello Stato nuovo (Rome-Bari 1982), 3-29.
  11. Voir E. Gentile, « La Voce » e l’eta giolittiana (Milan 1972) ; ainsi que W.L. Adamson, « Fascism and Culture : Avant-Gardes and Secular Religion in the Italian Case » in Journal of Contemporary History, 24, 3 (Juillet 1989), 411-35.
  12. E. Corradini, Scritti e discorsi 1901-1914 (Turin 1980), 140-1; « Una nazione », Il Regno (19 Juin 1904); « Che cos’e una nazione », ibid., 3 Juillet 1904.
  13. Voir B. Croce, Cultura e vita morale (Bari 1955), 35.
  14. Pour l’opinion de Mussolini sur les rites, voir B. Mussolini, « Giovanni Huss il veridico » (Rome 1913) in idem, Opera omnia (Florence 1961), vol. XXXIII, 280. Concernant une définition du concept « religieux » de socialisme, cf. sa lettre du 20 juillet 1912 à Giuseppe Prezzolini, in E. Gentile (ed.), Mussolini e ‘ « La Voce »‘ (Florence 1976), 56.
  15. R. Wohl, The Generation of 1914 (Cambridge 1979), 161-201.
  16. C. Rosselli, Socialismo liberale (Turin 1979), 47.
  17. Voir G.L. Mosse, Masses and Man (Detroit 1977), 87-103.
  18. F.T. Marinetti, Taccuini 1915-1921 (Bologna 1987), 488.
  19. S. Panunzio, « La gravita della crisi attuale », Polemica (Août 1922).
  20. B. Mussolini, « Vincolo di sangue », Il Popolo d’Italia (19 Janvier 1922).
  21. G. Leonardi, « Siamo i superatori », Il Fascio (2 Avril 1921).
  22. R. Forti et G. Ghedini, L’avvento del fascismo (Ferrara 1923), 90.
  23. Gentile, Fascismo e cultura (Milan 1928), 58 ; idem, Che cos’e il fascismo (Florence 1925), 145.
  24. S. Gatto, 1925. Polemiche delpensiero e dell’azione fascista (Rome 1934), 61.
  25. G. Bottai, Incontri (Milan 1943), 124.
  26. M.P. Bardi, « Mostra della Rivoluzione Fascista », Gioventtu fascista (10 Juillet 1932).
  27. B. Mussolini, La dottrina del fascismo, op. cit.
  28. PNF, Il primo libro del fascista (Rome 1938), 7.
  29. M. Giampoli, 1919 (Rome 1928), 346.
  30. Voir E. Gentile, Storia del partito fascista, 1919-1922. Movimento e milizia (Rome-Bari 1989), 461.
  31. Pour le texte des statuts, voir M. Missori, Gerarchie e statuti del PNF (Rome 1986).
  32. A. Caprino, dans l’Introduction à B. Mussolini, I discorsi agli italiani (Rome, non daté). En outre, voir P. Melograni, « The Cult of the Duce in Mussolini’s Italy » in Journal of Contemporary History, 11, 4 (Octobre 1976), 221-37; M. Ostenc, « La mystique du chef et la jeunesse fasciste de 1919 à 1926 » in Mélanges de I’École francaise de Rome, 1, 1978, 275-90; E. Gentile, « Il mito di Mussolini » in Mondo operaio, Juillet-Août 1983, 113-28.
  33. P. Orano, Mussolini da vicino (Rome 1928), 21-4.
  34. O. Dinale, La rivoluzione che vince (Foligno-Rome 1934), 153.
  35. See D. Marchesini, La scuola dei gerarchi (Milan 1976).
  36. La Gazzetta di Puglia (2 Avril 1925).
  37. « Un appassionato discorso dell’on. Turati », II Popolo d’Italia, 29 Octobre 1926.
  38. « S.E. Turati fra i fascisti bolognesi », II Popolo d’Italia (16 Juillet 1929).
  39. La dottrina fascista (Rome 1930), 3, 13.
  40. Voir l’introduction d’E. Gentile à G. Giuriati, La parabola di Mussolini nelle memorie di un gerarca (Rome-Bari 1981), XXXV.
  41. Archivio Centrale dello Stato, Segreteria particolare del Duce, Carteggio riservato, b.31.
  42. II Popolo d’Italia, 3 Octobre 1922.
  43. In M. Missori, op. cit., 355.
  44. G. Gamberini, « Fede e competenza » in Critica Fascista, 1er août 1930.
  45. PNF, La dottrina del fascismo (Rome 1936), 15.