Figures politiques dans le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien [1] Gandalf, primus inter pares

L’œuvre de Tolkien, d’abord considérée comme indigne de l’érudit qu’il était, a fini par être reconnue comme un ensemble d’une grande profondeur et d’une grande richesse. Devenu un « classique de la littérature fantasy », le Seigneur des Anneaux a cependant été victime de sa popularité et a subi une lecture minimaliste qui, l’analysant en termes de suspense, de scénario ou de renversements, a évacué l’un des aspects fondamentaux de ces ouvrages aux yeux de leur auteur : « je pense que les légendes et les mythes sont faits en grande partie de « vérité », et en présentent en effet des aspects qui ne peuvent être appréhendés que sur ce mode1. » Considérant donc les personnages du Seigneur des Anneaux, c’est sous l’aspect politique que nous nous proposons de déceler les aspects de la vérité que nous y propose Tolkien. (VLR)


Déjà paru sur viveleroy.net dans le cycle Tolkien 
Anneaux et palantiri : métaphores sur la relation entre fin et moyens. 
De la conception « tolkienienne » de la littérature.  
J.R.R. Tolkien l’antimoderne. 
Figures politiques du Seigneur des Anneaux de Tolkien [1] : Gandalf.
Figures politiques du Seigneur des Anneaux de Tolkien [2] : Aragorn
Figures politiques du Seigneur des anneaux de Tolkien [3] : Sauron


Introduction

Une étude menée selon des principes tolkieniens

Qui brise quelque chose pour découvrir ce que c’est a quitté la voie de la sagesse

nous avertit Gandalf2. Tolkien se sert plusieurs fois de la formule3 pour mettre en garde contre la tentation de critiquer, d’analyser, de décortiquer les œuvres à tour de bras : il a ainsi comparé dans une conférence sur Beowulf l’œuvre littéraire à une magnifique tour du haut de laquelle on peut voir la mer, et les critiques à des invités qui détruisent la tour pierre par pierre, pour s’intéresser aux matériaux de construction, sans monter à son faîte pour contempler la mer4. Ce reproche adressé à la critique n’invalide évidemment pas le commentaire de l’œuvre littéraire, mais invite à le diriger vers les véritables motifs de commentaire, en considérant non l’origine des matériaux utilisés consciemment ou non par l’auteur, mais le but recherché par le résultat ainsi obtenu ; en d’autres termes, il s’agit de se demander pourquoi et non comment est l’œuvre5.

Cet article se propose donc au lecteur, à travers l’étude des personnages et l’examen des motifs récurrents dans l’œuvre majeure de Tolkien, de gravir les marches de ce monument qu’est le Seigneur des Anneaux afin de voir la mer et peut-être, qui sait, au-delà, Tol Eresseä, et les pics du Taniquetil surplombant Valinor, le Pays Bienheureux. C’est, semble-t-il, ce que demande Tolkien lui-même lorsqu’il écrit en 1972 à l’un de ses correspondants :

J’ai bien peur que vous n’ayez raison et que les recherches des sources du Seigneur des Anneaux n’occupent des universitaires pendant une ou deux générations. J’aimerais qu’il n’en soit pas ainsi. À mes yeux, c’est l’utilisation d’un motif quelconque, qu’il soit inventé, volontairement emprunté ou inconsciemment rappelé, qui est la chose la plus intéressante à examiner6.

Des personnages exceptionnels, non des allégories

Acteurs de la grande Histoire, les personnages du Seigneur des Anneaux ont pour mission d’illustrer sans prétendre à l’exhaustivité, d’être des représentants, non des allégories, comme l’explique la lettre 1537. Si ces personnages illustrent parfois plus précisément diverses tendances de la nature humaine — les Hobbits étant destinés particulièrement à illustrer le goût d’une vie simple et une certaine tendance à un confort indolent par exemple —, ils ne se limitent pas à représenter un groupe que, bien souvent, ils dépassent. Ainsi, alors que Frodon frôle la mort dans le Galgal, le narrateur commente ainsi le sursaut de courage qui lui permet d’y échapper et de sauver ses amis :

II y a une graine de courage cachée (souvent profondément, il est vrai) au cœur du plus gras et du plus timide des Hobbits, attendant que quelque danger final et désespéré la fasse germer. Frodon n’était ni très gras ni très timide, en fait, bien qu’il l’ignorât, Bilbon (et Gandalf) l’avait jugé le meilleur Hobbit qui fût dans la Comté8.

De même, Tolkien rappelle dans la lettre 281 que

Bilbo fut spécialement choisi par l’autorité et la clairvoyance de Gandalf comme étant anormal9.

Les personnages du Seigneur des Anneaux ne se bornent pas à représenter des communautés imaginées auxquelles l’auteur a, pour plus de clarté, assigné en particulier un don ou défaut inhérent à la nature humaine : chacun illustre en quelque sorte une capacité exceptionnelle, pour le Bien ou pour le Mal. Bien souvent, d’ailleurs, la vertu de l’un correspond, selon un effet de miroir inversé, au vice de l’autre, puisque, dit Tolkien, « l’histoire est bâtie en termes d’oppositions, entre le Bien et le Mal, la beauté et la laideur sans pitié, la tyrannie et la royauté10 », oppositions que nous essaierons de mettre en lumière non pas, cependant, dans une logique manichéenne, non plus que dans une réécriture relativiste des « romans possibles », mais afin de mettre en lumière la finesse avec laquelle Tolkien essaie, à travers les choix que posent ses personnages, de donner le ton de la vraie liberté.

Une construction en miroir exempte de tout manichéisme

Ce faisant, nous tâcherons de comparer ces personnages proches qui, soumis à une épreuve équivalente ou chargés d’une mission semblable, réagissent différemment. Dans les différentes confrontations qu’il articule, Tolkien suggère plusieurs fois ces comparaisons entre divers personnages qui, dans une même situation, exercent leur liberté de manière tout à fait opposée11. À travers l’étude des différents rapprochements suggérés de manière plus ou moins explicite dans l’œuvre, nous n’avons pas pour but d’imaginer, dans un exercice de réécriture caricatural, ce que Boromir ou Saroumane seraient devenus s’ils avaient été « dans le bon camp ». Nous cherchons simplement à proposer une lecture plus pertinente que celle proposée par Edwin Muir, critique littéraire pour The Observer, qui déclarait au milieu des années cinquante au sujet du roman de Tolkien :

les bons sont systématiquement bons, les personnages mauvais sont immuablement mauvais ; et [Tolkien] n’ a pas de place dans son monde pour un Satan à la fois mauvais et tragique. Tout au long du livre, les bons essaient de tuer les mauvais et les mauvais essaient de tuer les bons. Nous ne les voyons rien faire d’autre. Les deux camps sont braves. Moralement il ne semble y avoir aucune raison de choisir entre eux12

C’est, en d’autres termes, contre toute accusation de manichéisme et de simplification abusive que nous nous proposons de mettre en lumière, de manière non exhaustive, la richesse et la complexité des personnages qui peuplent le Seigneur des Anneaux.

Dans la perspective adoptée ici, qui est d’étudier le Seigneur des Anneaux du point de vue particulier des leçons politiques (au sens large) qu’il propose à travers les personnages, certains pourront n’apparaître qu’incidemment, malgré leur importance au regard de l’histoire, en particulier les Hobbits13 : en effet, il ne s’agit pas pour nous de proposer une analyse exhaustive de tous les personnages, mais de proposer une sorte de compendium, de synthèse des motifs politiques dans l’œuvre et de ce que nous pouvons en tirer pour caractériser ce qui, aux yeux de Tolkien, constitue l’essence de la politique.

Du Pèlerin gris au Magicien blanc  : Gandalf et Saroumane, un duel au sommet

Qui était Gandalf ? A quelle époque lointaine, en quel lieu lointain était-il venu au monde, et quand le quitterait-il ?14

Ces questions que Pippin se pose à l’improviste, alors qu’il est le témoin de la confrontation muette entre Denethor et le magicien, soulignent le caractère exceptionnel, assumé par Tolkien, de ce personnage central. Seul personnage à jouer un rôle déterminant dans Bilbo le Hobbit comme dans le Seigneur des Anneaux, il apparaît parfois comme un puissant deus ex machina apportant la victoire au camp du Bien. En réalité, comme son duel manqué contre le Roi-sorcier d’Angmar le montre, son action demeure souvent au second plan, au profit de son rôle de conseiller et d’annonciateur, chargé d’annoncer aux hommes la tempête qui s’approche, de les inciter à s’unir pour le Bien commun, et de « raviver la flamme dans les cœurs en ce monde que gagne le froid15. »

Une incarnation16 de la Sagesse

Gandalf est, en premier lieu, la grande figure du Sage17 dans le Seigneur des Anneaux. C’est, comme le rappellent Elrond18, puis Aragorn19, le grand artisan de la chute de Sauron. Envoyé par les Valar en aide aux habitants de la Terre du Milieu, il est, comme les autres magiciens, un Maia20. Seul de tous les magiciens, il accomplit réellement sa tâche  : en effet, Radagast le Brun demeure incapable d’avoir une vue d’ensemble du problème, et se limite à porter remède aux atteintes du mal contre le monde animal et végétal. Quant à Saroumane, il est aveuglé par sa recherche de pouvoir : bien qu’il ne soit pas mauvais au début, il conçoit la lutte comme la confrontation de deux pouvoirs, dans laquelle le vainqueur est celui qui aura su en amasser le plus. C’est ce qui le conduit à utiliser le palantir d’Orthanc et à convoiter l’Anneau.

La comparaison entre Gandalf et Saroumane s’impose à qui veut les comprendre ; Gandalf ne dit-il pas lui-même : « En vérité, je suis Saroumane, on pourrait presque dire Saroumane tel qu’il aurait dû être21 » ?

« Abaisse-toi en proportion de ta grandeur22 »

Gandalf se distingue d’abord par son humilité : dans le tome III des Contes et légendes inachevés, Tolkien raconte qu’il refuse d’abord d’être envoyé en Terre du Milieu, car il craint Sauron, ce à quoi Manwë, Seigneur des Valar, lui répond qu’ainsi il ne le prendra pas à la légère : l’humilité du Sage est ici mère de la prudence, première vertu de l’homme politique23. Saroumane, au contraire, se distingue par son orgueil24, que matérialise son établissement à Orthanc, quand Gandalf se contente d’aller à venir, comme le Pèlerin Gris25 qu’il est, afin de visiter sans cesse les peuples de la Terre du Milieu qui lui ont été confiés. Une des rares mentions de Gandalf dans le Silmarillion met en avant sa sagesse, sa patience et sa compassion26, vertus sociales par excellence, et qui permettent à l’être supérieur qu’il est de se préoccuper du sort des petits, tout en s’adaptant à ceux à qui il a affaire.

Dépositaire de l’Anneau de feu, Narya le Grand, Gandalf a pour mission de réveiller l’espoir dans les cœurs, et apparaît ainsi comme le grand ennemi de Sauron, dont la principale arme est le désespoir. Son dévouement le distingue finalement comme infiniment plus humain que Saroumane, dont Sylvebarbe déclare qu’« il a un esprit de métal et de rouages, et [qu’]il ne se soucie pas des choses qui poussent, sauf dans la mesure où elles lui servent sur le moment27 ». Cette déshumanisation du magicien d’Orthanc s’accompagne d’une conception politique bien différente : le recours naturel de Saroumane aux Orks, êtres infiniment plus dociles et manipulables que les Elfes, les Nains et les Hommes28, car entièrement passionnels et guidés par leur haine, témoigne de sa volonté de transformer « le gouvernement des hommes en administration des choses », pour reprendre la formule de Saint-Simon.

Le pouvoir, Bien désirable en soi ou simple moyen pour l’atteindre ?

A cet égard, la passion que cultive Saroumane pour les objets de pouvoir en tant que tels est assez édifiante  : alors que Cirdan le Charpentier a confié son anneau à Gandalf sans que ce dernier lui demande quoi que ce soit29, Saroumane a forgé lui-même son anneau30 et s’est approprié le palantir, propriété des héritiers d’Elendil, afin d’accroître son pouvoir. Les deux démarches sont révélatrices de la conception du pouvoir de chacun. Alors que Gandalf utilise l’anneau de feu comme moyen pour faire le bien, Saroumane considère l’anneau, et donc le pouvoir qu’il symbolise, comme fin en soi, puisqu’à ses yeux le pouvoir et la domination sont souhaitables pour eux-mêmes.

Cette conception du pouvoir le conduit à avoir du palantir une vision extrêmement réductrice et matérielle, puisqu’il désire s’en servir à seule fin d’accroître son pouvoir, alors que Gandalf, de manière extrêmement symbolique, cherche à voir au-delà des limites de la Terre du Milieu, vers les Terres bienheureuses de Valinor31. En d’autres termes, Gandalf cherche à s’abîmer dans une contemplation métaphysique du Beau et du Bien, quand Saroumane, pourtant envoyé des Valar, a oublié les principes destinés à régir toute action, et s’est constitué lui-même comme centre du monde qu’il a construit32. L’opposition entre Gandalf et Saroumane réside finalement en ceci : semblables au départ, l’un a tiré orgueil de son origine supérieure, considérant qu’elle lui donnait le droit de gouverner ses semblables, alors que l’autre s’est rabaissé, s’érigeant en seruus seruorum pour les Enfants d’Iluvatar. Son dévouement lui a permis de ne pas perdre de vue ses principes, alors que Saroumane les abandonne finalement, ne considérant plus que la force et ses modes d’application.

« Connaissance, Ordre, Domination » : le projet politique novateur de Saroumane le Multicolore

En se détournant de sa mission, Saroumane accepte finalement de se vendre au puissant du moment, afin d’acquérir sa tranquillité personnelle, au prix de la mort de nombreux autres, considérés avec une commisération distante comme des victimes collatérales dont sa propre sauvegarde mérite bien le sacrifice ; c’est tout le sens des mots qu’il adresse à Gandalf, lorsqu’il essaie de l’amener à ses vues :

Un nouveau Pouvoir se lève. Contre lui, les anciens alliés et les anciennes politiques ne nous serviront de rien. Il ne reste plus aucun espoir à mettre en les Elfes ou en le mourant Numenor. Nous, nous voici donc placés devant un choix. Nous pouvons rejoindre ce Pouvoir. Ce serait sage, Gandalf. Il y a un espoir de ce côté. Sa victoire est proche, et il y aura une riche récompense pour qui l’aura aidé. A mesure que le Pouvoir s’accroîtra, ses amis prouvés grandiront aussi, et les Sages, tels que vous et moi, pourront avec de la patience en venir finalement à diriger son cours et à le régler. Nous pouvons attendre notre heure, conserver nos pensées dans notre cœur, déplorant peut-être les maux infligés en passant, mais approuvant le but élevé et ultime : la Connaissance, la Domination, l’Ordre, tout ce que nous nous sommes efforcés en vain jusqu’ici d’accomplir, retenus plutôt qu’aidés par nos amis, faibles ou paresseux. Il ne serait point besoin, il n’y aurait point de véritable modification de nos desseins, mais seulement des moyens33.

Entre idéalisme et moindre mal  : une victime comme tant d’autres du piège libéral

Sous apparence de sagesse, Saroumane propose ainsi à Gandalf de trahir ses anciens alliés, car leur faiblesse rend leur amitié peu rentable. Une politique libérale du moindre mal mise sous le signe d’une dissimulation des convictions34, d’une trahison des alliés d’hier et d’un sacrifice des « inutiles », qui fait de Saroumane un triste interprète d’une realpolitik insoucieuse du Bien commun et partisane d’une amoralité supposée de la politique.

On remarquera enfin que Saroumane se méprend sur sa mission, et la considère comme une sorte de régénération censée déboucher sur un âge d’or marqué par des moyens — connaissance, domination, ordre — dont il fait des principes universels, alors que Gandalf, en véritable réaliste, ne prétend pas apporter une solution définitive au problème du Mal35, mais cherche à l’éradiquer pour aussi longtemps qu’il le peut36. Ainsi, le mépris des moyens dont témoigne Saroumane est finalement révélateur d’un oubli de la fin : soit qu’il ait oublié la fin après avoir abandonné les moyens qui y mènent, soit qu’il ait choisi des moyens mauvais après avoir substitué, en guise de fin, la Domination au Bien, les deux nous apparaissent comme intrinsèquement liés.

Mithrandir et Denethor : visions antagonistes de l’ennemi commun

Denethor, ou le bien particulier érigé en Bien supérieur

Oubli de la fin, mépris des moyens : un autre personnage nous semble s’opposer à Gandalf par une erreur qui relève de cet ordre : il s’agit de Denethor. L’Intendant du Gondor est plus complexe que le magicien d’Orthanc, en ce qu’il ne passe pas du côté du Seigneur Ténébreux. Tolkien déclare à son sujet qu’il est un « pur politicien37 » ; cette expression négative souligne en réalité la myopie de Denethor, dont l’horizon se limite au royaume dont il a la charge, ce que souligne très bien son apostrophe à l’égard du magicien :

le Seigneur de Gondor ne doit pas être fait l’instrument des desseins des autres hommes38, quelque dignes qu’ils soient. Et pour lui, il n’existe pas dans le monde tel qu’il est de dessein supérieur au bien du Gondor, et le gouvernement du Gondor m’appartient, Monseigneur, et n’est à nul autre, à moins que le roi ne revienne14.

Ce à quoi Gandalf lui oppose un intérêt bien plus élevé et bien plus noble, dont il est le gardien envoyé par les Valar, à savoir celui de

toutes choses de valeur qui sont en danger dans le monde tel qu’il est à présent39.

Denethor est qualifié de « politicien » par Tolkien en ce qu’il est incapable de se rendre compte que certains combats dépassent son propre niveau de responsabilité, à savoir la pérennité du Gondor40. Denethor n’est évidemment pas un traître, mais souffre d’une myopie politique qui lui fait considérer les seuls intérêts du royaume dont il a la charge. A ce titre, Sauron est pour lui un ennemi comme un autre, mais trop puissant pour être défait par les armes : l’Anneau représente donc dans cette guerre — que l’Intendant ne voit pas autrement que comme une guerre de conquête, d’un État à un autre, dans laquelle les situations des belligérants pourraient être aisément interchangeables — un surcroît bienvenu de pouvoir pour vaincre l’ennemi. Aux yeux de Denethor, comme à ceux de Saroumane et de Sauron, seule la puissance militaire compte ; il ignore en effet que la victoire peut être obtenue — et l’est généralement — par d’autres moyens, comme le souligne Elrond :

il en va souvent de même des actes qui meuvent les roues du monde : de petites mains les accomplissent parce que c’est leur devoir, pendant que les yeux des Grands se portent ailleurs41.

Du relativisme au désespoir : l’échec de la myopie politique

Aux yeux de Denethor, tout n’est que tactique en politique : c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il se méfie de Gandalf, voyant en lui un politicien, et non un homme préoccupé du Bien commun, car il n’est pas capable lui-même de se hisser à un niveau d’abstraction nécessaire pour comprendre l’existence et la nécessité de ce Bien commun. Son désespoir n’en est que plus terrible : Intendant d’une cité prête à tomber sous les coups de l’ennemi héréditaire, abandonné, croit-il, de ses alliés, la mort supposée de son deuxième fils l’amène à croire qu’il a failli, car la fin de la lignée des Intendants ainsi que le siège de Minas Tirith représentent tout ce qu’il a toujours voulu éviter : la chute du Gondor, dont il considérait que l’empêcher était sa seule et unique mission. Sa fin tragique apporte, s’il était nécessaire, un démenti cuisant à sa vision des choses : alors qu’il se suicide, Eowyn tue le roi-sorcier d’Angmar, et le vent pousse les navires d’Aragorn vers le port de Harlond, amenant avec eux la victoire sur les armées du Mordor et un espoir nouveau.

Conclusion

Gandalf se distingue donc de deux des personnages les plus prestigieux de la Terre du Milieu grâce à sa sagesse, qui se situe dans le juste milieu cher à Aristote : sa supériorité de nature, qu’il partage avec Saroumane, ne l’empêche pas d’agir en fonction du Bien commun, évitant ainsi les deux écueils que sont l’oubli du Bien général au profit d’un bien particulier — erreur de Denethor — et la transformation du Bien réel en un Idéal finalement inatteignable qui justifie tous les compromis et mène au Mal par le chemin le plus sûr — ce qui mène Saroumane à sa perte.

Témoignant ainsi de sa prudence, vertu par excellence du politique, Gandalf unit les peuples libres de la Terre du Milieu dans la recherche du Bien qui les unit tous, par la destruction de l’Anneau destiné « à les gouverner tous », Bien qui dépasse les royaumes et les intérêts particuliers, tout en permettant seul leur préservation. De même, il donne un exemple d’une véritable Autorité, en guidant les peuples de la Terre du Milieu sans les contraindre et en agissant en tout en serviteur de la communauté. L’action du magicien sur Théoden, le roi du Rohan, est à cet égard révélatrice : loin d’envoûter son esprit à l’exemple de Saroumane, Gandalf lui dessille les yeux dans un geste christique42, et l’assiste de ses conseils.

Annexe : La clémence, une vertu politique traditionnelle majeure

De Gandalf, enfin, nous rappellerons la miséricorde, cette vertu ignorée des esprits totalitaires que sont Sauron et Saroumane, mais qu’il partage avec Frodon ou Aragorn. Gandalf, le premier, enseigne à Frodon la valeur fondamentale de la miséricorde lorsque le Hobbit déclare que Gollum mérite la mort :

Nombreux sont ceux qui vivent et qui méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner ? Alors, ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. Car même les très sages ne peuvent voir toutes les fins. Je n’ai pas grand espoir de la guérison de Gollum avant sa mort, mais il y a tout de même une chance. Et il est lié au sort de l’Anneau. Mon cœur me dit qu’il a encore un rôle à jouer, en bien ou en mal, avant la fin, et quand celle ci arrivera, la pitié de Bilbon peut déterminer le sort de beaucoup à commencer par le vôtre43.

Si la réflexion du magicien comporte une dimension « intéressée », dans sa manière de considérer le rôle probable de Gollum dans la guerre de l’Anneau, Gandalf est avant tout mû par l’espoir d’une guérison. Considérant le mal, dans la plus pure tradition réaliste, comme une absence de Bien, le magicien le déplore et cherche à donner au méchant une chance de se racheter : il lui offre ainsi l’exercice de la vraie liberté, c’est-à-dire la possibilité de retrouver la voie du Bien. Ce faisant, il se différencie radicalement d’un Saroumane, qui ne propose d’alternative à Gandalf qu’entre mourir et collaborer :

Je n’attendais pas que vous fissiez preuve de sagesse, fût-ce à votre propre avantage, mais je vous donnais la chance de m’aider de plein gré et de vous éviter ainsi beaucoup d’ennuis et de souffrance44.

L’orgueil de Saroumane, ou le refus de la miséricorde

Révélateur est le traitement que Gandalf, une fois vainqueur, réserve à Saroumane : s’il brise son bâton, symbole d’une autorité qui n’a plus lieu d’être, puisque Saroumane a renié tous liens avec les Valar qui l’en avaient investi pour devenir son seul maître, s’apparentant ainsi au tyran aristotélicien, il ne le force pas pour autant à être libre, mais lui offre, en l’invitant à réparer ses fautes, une possibilité de rédemption qu’il lui propose de nouveau alors que Saroumane n’a plus aucune aide à apporter45.

La même clémence anime Sylvebarbe, qui laisse aller le magicien déchu46, préférant pécher par excès de bonté que par cruauté ; enfin, suivant l’enseignement de son maître, c’est Frodon qui témoigne à Saroumane, quand ce dernier tente de l’assassiner après avoir gratuitement ruiné la Comté, une miséricorde qui surprend celui à qui elle est dédié, bien qu’il soit trop engoncé dans le mal pour en tirer parti. Inversement à cette miséricorde qui fait grandir celui qui l’exerce, l’orgueil de Saroumane le rabaisse : devenu esclave du mal, il ne l’exerce plus que dans des proportions ridicules, volant la blague à tabac que Merry lui tend et persécutant Grima qui ne le suit pas par fidélité, mais en raison des chaînes qui le lient à son maître. Il est ici sensible que l’absence de compassion constitue une défaut politique majeur dans la logique de l’ancien chef du Conseil blanc : sa conception idéaliste et totalitaire d’un bien mal compris comme une machinerie bien huilée et sans accrocs l’empêche d’avoir aucune considération pour la faiblesse et aucune pitié pour les humbles.

La recherche du Bien, moteur d’une politique bien comprise

C’est une attitude absolument opposée que tient Aragorn à l’égard d’un Gollum, considérant non la malfaisance du personnage, mais la possibilité d’une rédemption et la triste fatalité qui pèse sur lui. Lorsque Boromir demande ce qu’il est advenu de lui au conseil d’Elrond, la réponse qu’il reçoit est pleine de compassion à l’égard du misérable :

II est en prison sans plus, dit Aragorn. Il avait beaucoup souffert. Il n’y avait pas de doute qu’il était tourmenté et que la peur de Sauron lui pèse cruellement sur le cœur47.

Cette perspective illustre bien le principe biblique selon lequel Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais celle du péché48, le but étant d’affranchir le pécheur de l’esclavage du mal pour acquérir la véritable liberté, non de faire disparaître en apparence le Mal par la destruction de celui qui le fait. Cette miséricorde n’est ni guidée par l’intérêt, ni mue par l’auto-satisfaction que le vainqueur trouve à pardonner au vaincu, comme ne cesse de le croire l’orgueilleux Saroumane de Gandalf. Celui-ci montre en effet que la miséricorde, au-delà de toute contingence, a pour fin en soi la rédemption de ceux envers qui elle s’exerce ; cette valeur absolue de la miséricorde exercée en vue de la rédemption est particulièrement sensible lorsque Gandalf apprend les derniers instants de Boromir et, sans s’attarder sur le danger qu’il a fait courir à la Compagnie, se réjouit uniquement de sa rédemption finale :

Pauvre Boromir ! Je ne pouvais voir ce qui lui était arrivé. Ce fut une cruelle épreuve pour un tel homme : un guerrier et un seigneur des hommes. Galadriel m’avait dit qu’il était en danger. Mais il en a réchappé en fin de compte. J’en suis heureux. Ce n’a pas été en vain que les Hobbits nous ont accompagnés, fût-ce seulement pour Boromir21.

Par leur miséricorde, ces personnages témoignent ainsi de la préoccupation qui est la leur de conduire ceux qui leur sont confiés vers un Bien plus grand, duquel découle leur autorité et auquel toutes leurs actions, même les plus déraisonnables en apparence, sont ordonnées. 

  1. Lettre 131, à Milton Wladman, non datée
  2. II, 2 «  Le Conseil d’Elrond  ». Toutes les citations du Seigneur des Anneaux sont tirées de l’édition Christian Bourgeois, 1972-1973, trad. Francis Ledoux
  3. Lettre 329, à Peter Szabó Szentmihályi (brouillon), octobre 1971, par exemple.
  4. Tolkien écrit « mais ses amis arrivant aperçurent immédiatement (sans s’inquiéter de gravir les marches) que ces pierres avaient autrefois appartenu à une construction plus ancienne. Donc ils renversèrent la tour, non sans peine, dans le but de chercher des sculptures et des inscriptions cachées. […] Mais depuis le haut de la tour l’homme pouvait contempler la mer. » The Monsters and the Critics and other essays, éd. Christopher Tolkien, Houghton Mifflin, Boston, 1984, p. 8.
  5. En nous écartant du comment pour nous intéresser au pourquoi, nous espérons également montrer que les personnages ne sont pas simplement des ressorts interchangeables du suspense  : de Peter Jackson qui modifie sans complexes la psychologie et le personnages d’Aragorn pour ménager des rebondissements artificiels dans son adaptation cinématographique, à l’auteur de Game of Thrones, G. Martin, qui reproche à Tolkien la résurrection de Gandalf au livre III, parce que sa mort apportait à l’histoire un suspense énorme — tout le monde peut mourir si l’auteur ose faire disparaître un personnage aussi puissant –, la plupart des lecteurs analysent le Seigneur des Anneaux et la plupart des œuvres littéraires en termes de tension narrative, de frisson, de surprise. Bien que ces éléments appartiennent à l’œuvre et au plaisir que sa lecture apporte, ils ne sauraient en constituer l’alpha et l’oméga  : pour ajouter au plaisir, le placere antique, un enseignement, le docere, son indispensable compagnon, les personnages ne doivent pas être les jouets de l’auteur ou du destin, ballottés au gré de l’œuvre et radicalement impuissants. Au contraire, ils doivent être des reflets fidèles de la condition humaine et guidés par leur liberté (cf. le deuxième article de cette série, partie IV : https://viveleroy.net/pour-une-lecture-traditionnelle-du-seigneur-des-anneaux-2/#La_consistency_ou_la_fidelite_de_loeuvre_inventee_aux_principes_du_reel).
  6. Lettre 337, à Mr. Wrigley, 25 mai 1972.
  7. « Le conte de fées a sa propre manière de réfléchir la « vérité », différente de celle de l’allégorie, et de la satire (filée) ou du « réalisme » — et d’une certaine façon, plus puissante. » Lettre 153, à Peter Hastings, septembre 1954 (cf. https://viveleroy.net/pour-une-lecture-traditionnelle-du-seigneur-des-anneaux-1/#La_lecture_metaphorique_du_Seigneur_des_Anneaux_une_entreprise_legitime).
  8. I, 8 « Brouillard sur les Hauts des Galgals ».
  9. Lettre 281, à Rayner Unwin, 15 décembre 1965.
  10. Lettre 144, à Naomi Mitchison, 25 avril 1954.
  11. Il suggère ainsi la comparaison entre Frodon et Gollum (« Il sembla un moment à Sam que son maître avait grandi et que Gollum s’était tassé : une grande ombre sévère, un puissant seigneur cachant son éclat dans un nuage gris, et à ses pieds, un petit chien geignant. Pourtant tous deux avaient une certaine parenté, ils n’étaient pas étrangers l’un à l’autre et ils pouvaient atteindre leur pensée réciproque. » IV, 1 « L’apprivoisement de Sméagol »), entre Gandalf et Denethor (« Pippin vit alors une ressemblance entre les deux […] Denethor avait en fait beaucoup plus que Gandalf l’apparence d’un grand magicien, il était plus royal, plus beau et plus puissant et plus âgé. Cependant, par quelque sens autre que la vue, Pippin percevait que le plus grand pouvoir et la sagesse la plus profonde, ainsi qu’une majesté voilée, appartenaient à Gandalf. » V, 1 « Minas Tirith »), entre Denethor et Aragorn (« Pippin vit son visage de statue avec sa fière ossature, sa peau d’ivoire et le long nez busqué entre les yeux sombres et profonds, et il ne pensa pas tant à Boromir qu’à Aragorn. » V, 1 « Minas Tirith ») ou encore entre Gandalf et Saroumane (« je suis blanc à présent, dit Gandalf. En vérité, je suis Saroumane, on pourrait presque dire Saroumane tel qu’il aurait dû être. » III, 5 « Le cavalier blanc »).
  12. good people are consistently good, his evil figures immutably evil ; and he has no room in his world for a Satan both evil and tragic. Throughout the book the good try to kill the bad, and the bad try to kill the good. We never see them doing anything else. Both sides are brave. Morally there seems nothing to choose between them.
  13. C’est que ces personnages discrets, humbles et peu intéressés au pouvoir ne constituent pas à proprement parler un sujet d’étude politique, pas plus qu’il ne constituent, pour les mêmes raisons, un peuple dont la domination soit nécessaire, au contraire des Hommes puissants, des Nains industrieux ou des sages Elfes. L’anarchie au sens d’absence de contrôle chère à Tolkien (cf. Lettre 52, à Christopher Tolkien, 29 novembre 1943 : « Mes opinions politiques inclinent de plus en plus vers l’Anarchie (d’un point de vue philosophique, c’est-à-dire l’abolition du pouvoir et non pas celui des poseurs de bombes à moustaches) — ou peut-être, vers la monarchie non-constitutionnelle. ») règne tout entière dans la Comté, qui vit en quelque sorte dans un modèle traditionnel intact, préservé des atteintes du Mal par la vigilance des Rôdeurs et l’innocence de ses habitants. Dans cette perspective, les problématiques proprement politiques semblent à peu près étrangères aux Hobbits, comme le rappelle Tolkien auquel « il semble clair que le devoir de Frodon est ‘humain’ et non politique. » (Lettre 183, à W. H. Auden, 1956 [notes sur le compte-rendu consacré par W.H. Auden au Retour du roi]) Les Hobbits illustre donc incidemment des qualités politiques (à commencer par le dévouement non négligeable de Frodon au Bien commun), mais demeurent en dehors du cadre institutionnel proprement dit.
  14. V, 1 « Minas Tirith »
  15. Seigneur des Anneaux, « Appendices et index », Appendice B
  16. Nous n’utilisons pas le terme au hasard : le personnage est, entre autres, une réponse particulière aux accusations de manichéisme portées contre l’œuvre. L’incarnation du Maia — être d’abord spirituel — qu’est Gandalf ne signifie pas dévalorisation du corps, mais est une marque de son humilité. Gandalf se fait semblable aux Enfants d’Iluvatar pour mieux les aider. Sur le corps dans la mythologie de Tolkien, nous renvoyons à l’excellent article de Michaël Devaux, « Les anges de l’Ombre chez Tolkien : chair, corps et corruption », in La feuille de la Compagnie n°2 : Tolkien aux racines du légendaire, Devaux M. (dir.), Perpignan, 2003.
  17. Le nom wizard, dans la version originale est d’ailleurs évidemment dérivé de l’adjectif wise, parenté sémantique dont la traduction par « magicien » rend bien mal compte (cf. Lettre 157, à Robert Murray, 4 novembre 1954 : « The Istari are translated ’wizards’ because of the connexion of ’wizards’ with wise and so with ’witting’ and knowing »). De plus, dans son excursus sur les Maiar dans le Silmarillion, Tolkien déclare : « le plus sage des Maiar était Olorin » (nom originel de Gandalf, comme le rapporte Faramir : « Mes noms sont nombreux dans de nombreux pays, disait-il. Mithrandir chez les Elfes, Tharkûn pour les Nains, j’étais Olorin dans ma jeunesse dans l’Ouest, qui est oubliée, Incanus dans le Sud, dans le Nord Gandalf, dans l’Est, je n’y vais pas. » IV, 5 « La fenêtre sur l’ouest »).
  18. « Gandalf ira avec vous et votre fidèle serviteur, car ceci sera sa grande tâche, et peut-être la fin de ses labeurs », dit-il à Frodon avant son départ. (II, 3 « L’anneau prend le chemin du Sud »)
  19. « Que personne à présent ne rejette les avis de Gandalf, dont le long labeur contre Sauron vient enfin à l’épreuve. Sans lui, il y a longtemps que tout serait perdu. » (V, 9 « La dernière délibération ») «  Mithrandir […] a été le moteur de tout ce qui a été accompli, et cette victoire est la sienne.  » (VI, 5 «  L’intendant et le roi  »)
  20. Nous renvoyons à la première édition française du Silmarillion (trad. P. Alien, C. Bourgeois ed., 1978) et à celle troisième volume des Contes et légendes inachevés (trad. T. Jolas, C. Bourgeois ed., 1982), traitant du Troisième Âge et dans lequel Tolkien aborde plus précisément la question de l’identité des magiciens, pour ces questions relatives à l’univers dans lequel s’inscrit le Seigneur des Anneaux. Pour en donner un aperçu synthétique, disons simplement que les Maiar sont des esprits angéliques chargés de seconder les Valar, puissances angéliques supérieures chargées par le Dieu unique Iluvatar de gouverner le monde en Son nom, ce qui n’exclut pas qu’Il puisse intervenir directement lorsque le besoin s’en fait sentir.
  21. III, 5 « Le cavalier blanc »
  22. Quanto magnus es humilia te in omnibus et coram Deo inuenies gratiam (Ecclésiaste 3, 20).
  23. On retrouve cette conception dans l’étymologie de ministre, qui vient du latin minister, dérivé de l’adjectif au comparatif minus, « plus petit ».
  24. « Son savoir est profond, mais son orgueil a crû et il prend ombrage de toute ingérence. » (I, 2 « l’ombre du passé »).
  25. Il est d’ailleurs intéressant de constater que ce surnom correspond assez bien à une conception de la vie comme pèlerinage, comme passage vers un monde meilleur, alors que le sédentarisme de Sauron et de Saroumane semble manifester une volonté de se fixer pour créer hic et nunc une sorte de paradis terrestre à l’image de son créateur.
  26. Silmarillion, « Valaquenta », p. 34 : « Le plus sage des Maiar fut Olorin. Lui aussi vivait à Lorien, mais il se rendit souvent dans les domaines de Nienna, de qui il apprit la patience et la compassion. »
  27. III, 4 « Sylvebarbe »
  28. Ces êtres résistent bien plus car ils sont libres ; c’est d’ailleurs par cet adjectif que les distingue Elrond, au moment de constituer la Communauté de l’Anneau : « les Neuf Marcheurs seront opposés aux Neuf Cavaliers qui sont mauvais. Gandalf ira avec vous et votre fidèle serviteur, car ceci sera sa grande tâche, et peut-être la fin de ses labeurs. Pour le reste, ils représenteront les autres Gens Libres du Monde, Elfes, Nains et Hommes. » (II, 3 « L’Anneau prend le chemin du Sud ») Cette défiance naturelle des Puissances mauvaises à l’égard des peuples libres est déjà présente dans l’esprit de Morgoth, le maître de Sauron : c’est qu’à la création des Elfes, des Nains et des Hommes ne préside pas une volonté de possession dominatrice, ce que ni Morgoth, ni Sauron ne peuvent comprendre. Le don gratuit d’une intelligence et d’une volonté libres ne peut se marier avec leur soif inextinguible de domination.
  29. « Cirdan était plus clairvoyant et plus perspicace que tout autre en Terre du Milieu, et il avait accueilli Mithrandir aux Havres Gris, sachant bien d’où il venait, et où il devait s’en retourner. « Prends donc cet Anneau, Maître, dit-il, car rudes seront tes travaux, et Il te sera d’un grand secours dans les labeurs que tu vas assumer. Car voici l’Anneau de Feu, et grâce à Lui, tu pourras raviver la flamme dans les cœurs en ce monde que gagne le froid. Mais quant à moi, mon cœur est tourné vers la Mer, et je vivrai sur ces sombres grèves jusqu’à ce que le dernier navire ait appareillé. Je t’attendrai. » (Seigneur des Anneaux, « Appendices et index », Appendice B)
  30. « Je suis Saroumane le Sage, Saroumane le Créateur d’Anneaux, Saroumane le Multicolore » (II, 2 « Le conseil d’Elrond »), s’exclame-t-il devant Gandalf dans une mise en scène toute mussolinienne. ,
  31. « Maintenant encore, dit Gandalf à Pippin à propos du palantir, mon cœur désire éprouver ma volonté dessus, pour voir si je ne pourrais pas la lui [à Sauron] arracher et la tourner du côté que je voudrais pour regarder au-delà des vastes océans d’eau et de temps vers Tirion la Belle et voir à l’œuvre la main et la pensée inconcevables de Fëanor, alors que l’Arbre Blanc et l’Arbre d’Or étaient tous deux en fleur ! » (III, 11 « Le palantir »)
  32. Très évocatrice est, en ce sens, la centralisation des ressources de la Comté que Saroumane opère, réservant à son usage personnel la meilleure herbe à pipe, et, en général, les meilleures denrées. Cette centralisation toute matérielle, et finalement assez mesquine, illustre bien la substitution d’un monde autocentré à un monde ordonné autour de principes universels et transcendants, ainsi que la substitution de son intérêt propre à la subordination de son propre pouvoir au bien commun pour la sauvegarde duquel il a été envoyé.
  33. II, 2 «  Le conseil d’Elrond  »
  34. Cette dissimulation des pensées proposée par Saroumane est caractéristique de la pensée libérale héritée de la morale luthérienne : l’idée que les convictions peuvent demeurer dans le domaine privé, voire dans un recoin protégé de la conscience individuelle, sert en réalité à donner bonne conscience à celui qui les possède sans oser les professer, se rassurant sur sa lâcheté en supposant qu’un jour viendra peut-être où sa dissimulation portera ses fruits, sans vouloir se rendre compte que son attitude porte en elle sa progressive mais inévitable aliénation.
  35. Soulignons bien que Saroumane ne propose pas une solution au problème du Mal : son esprit de métal et de rouages considère la perfection politique comme une machine administrative parfaite, soumise à une tête pensante — en l’occurrence, lui-même — et se contentant d’obéir sans manifester le moindre esprit de décision personnel.
  36. C’est ainsi que Gandalf expose le problème aux Capitaines de l’Ouest : « Il existe d’autres maux qui peuvent venir, car Sauron n’est lui-même qu’un serviteur ou un émissaire. Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver. Ce n’est pas à nous de régler le temps qu’ils auront. » (V, 9 « La dernière délibération »). Cette vision des choses est celle d’un vrai réaliste en ce qu’elle ne prétend pas proposer une solution définitive, mais qu’elle cherche uniquement le remède aux maux du temps, selon la maxime qu’il prononce lorsque Frodon lui fait part de ses craintes : « Tout ce que nous avons à décider, c’est ce que nous devons faire du temps qui nous est donné » (I, 2 « L’ombre du passé »). Enfin, cette vision témoigne de l’humilité de Gandalf et de sa conscience de n’être qu’un personnage d’une grande histoire, comme il le rappelle à Bilbon : « vous savez assez bien à présent que le commencement est une revendication trop grande pour quiconque, et que tout héros ne joue qu’un petit rôle dans les grandes actions » (II, 2 « Le conseil d’Elrond ») ; c’est la vision tolkienienne de l’Histoire comme un grand combat (et c’est également la vision qu’en propose Saint Augustin à travers l’image des deux cités, cf. La Cité de Dieu XIV, 28).
  37. Lettre 183, à W. H. Auden, 1956 [notes sur le compte-rendu consacré par W.H. Auden au Retour du roi
  38. En se posant ainsi comme autorité ultime, l’Intendant se soustrait ainsi, de fait, à l’autorité de son légitime suzerain, le roi du Gondor. Par cette négation, sa propre autorité n’a donc plus lieu d’être.
  39. « Mais je vous dirai ceci : le gouvernement d’aucun royaume ne m’appartient, pas plus celui du Gondor que d’aucun autre pays, grand ou petit. Mais toutes choses de valeur qui sont en danger dans le monde tel qu’il est à présent, voilà mon souci. Et pour ma part, je n’échouerai pas entièrement dans ma tâche, même si le Gondor devait périr, si quelque chose franchit cette nuit, qui puisse encore croître en beauté ou porter de nouveau fleur et fruit dans les temps à venir. Car moi aussi, je suis un intendant. Ne le saviez-vous pas ? » (V, 1 « Minas Tirith ») Il est intéressant de remarquer le terme de valeur utilisé par Gandalf, dans la mesure où, à l’échelle du royaume, Denethor est incapable de constater qu’il existe des valeurs supérieures à l’intérêt du Gondor.
  40. « Denethor was tainted with mere politics : hence his failure, and his mistrust of Faramir. It had become for him a prime motive to preserve the polity of Gondor, as it was, against another potentate, who had made himself stronger and was to be feared and opposed for that reason rather than because he was ruthless and wiked. Denethor despised lesser men, and one may be sure did not distinguish between orcs and the allies of Mordor. If he had survived as victor, even without use of the Ring, he would have taken a long stride towards becoming himself a tyrant, and the terms and treatment he accorded to the deluded peoples of east and south would have been cruel and vengefull. He had become a « political » leader : sc. Gondor against the rest. » (Lettre 183, à W. H. Auden, 1956 [notes sur le compte-rendu consacré par W.H. Auden au Retour du roi]).
  41. II, 2 « Le conseil d’Elrond »
  42. Jean 9, 1-7
  43. I, 2 « L’ombre du passé »
  44. II, 2 « Le conseil d’Elrond »
  45. « Or ça, Saroumane ! dit Gandalf. Où allez-vous ? » « Qu’est ce que cela peut vous faire ? répondit-il. Voulez-vous encore ordonner mes allées et venues, et n’êtes-vous pas satisfait de ma ruine ? » « Vous connaissez les réponses, dit Gandalf : non et non. Mais en tout cas le temps de mes labeurs tire maintenant à sa fin. Le Roi a repris le fardeau. Si vous aviez attendu à Orthanc, vous l’auriez vu, et il vous aurait montré sagesse et miséricorde. » « Raison de plus pour être parti plus tôt, répliqua Saroumane, car je ne désire de lui ni l’une ni l’autre. En fait, si vous voulez une réponse à votre première question, je cherche un chemin de sortie de son royaume. » « Dans ce cas, vous allez encore du mauvais côté, dit Gandalf, et je ne vois aucun espoir dans votre voyage. Mais dédaignerez-vous notre aide ? Car nous vous l’offrons. » « A moi ? dit Saroumane. Non, ne me souriez pas, je vous en prie ! Je préfère vos froncements de sourcils. Quant à la Dame ici présente, je ne lui fais aucune confiance : elle m’a toujours haï, et elle a intrigué en votre faveur. Je ne doute pas qu’elle ne vous ait amené par ici pour se repaître de ma pauvreté. Eussé-je été averti de votre présence, je vous aurais refusé ce plaisir. » « Saroumane, dit Galadriel, nous avons d’autres buts et d’autres soucis qui nous paraissent plus urgents que de vous rechercher. Dites plutôt que c’est la bonne fortune qui vous a rattrapé, car vous avez maintenant une dernière chance. » « Si c’est vraiment la dernière, je suis content, répliqua Saroumane : cela m’évitera la peine de la refuser encore. Tous mes espoirs sont ruinés, mais je ne désire pas partager les vôtres. Si vous en avez. » (VI, 6 « Nombreuses séparations »)
  46. « Or ça, Gandalf, ne me dites pas que j’avais promis de le garder en sécurité, car je le sais. Mais les choses ont changé depuis lors. Et je l’ai gardé jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de danger, jusqu’à ce qu’il fût hors d’état de faire du mal. Il faut que vous sachiez que je hais par-dessus tout mettre en cage des êtres vivants, et je ne veux pas garder en cage même de pareilles créatures sans nécessité urgente. » (VI, 6 « Nombreuses séparations »)
  47. Dans le même passage, Legolas donne raison au Rôdeur par des sentiments du même ordre : « Gandalf, dit-il nous avait invités à espérer encore sa guérison et nous n’avions pas le cœur de le maintenir toujours dans les cachots sous terre, où il retomberait dans ses anciennes pensées noires. » (II, 2 « Le conseil d’Elrond »)
  48. Nolo mortem impii, sed ut reuertatur impius a uia sua et uiuat, Ézéchiel 33, 11.