Figures politiques du Seigneur des anneaux [3] Sauron et Bombadil : une étude inutile ?

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Clore cette étude des figures politiques du Seigneur des Anneaux par Sauron et Bombadil a de quoi surprendre : du premier, archétype du tyran, il n’est visiblement pas besoin de souligner la malignité ; du second, désintéressé de la politique, une présentation dans un tel cadre semble au mieux inutile. Pourtant, en tant qu’archétype, Sauron nous offre la possibilité de caractériser, dans un cadre politique, les causes et les manifestation de la tyrannie. Quant à Tom Bombadil, personnage « surnuméraire », « grotesque » ou « ennuyeux » selon nombre de lecteurs, sa présence est une aubaine, en ce qu’elle permet de mesurer, dans le roman de Tolkien, l’importance de la politique pour ceux qui s’en sont détournés. (VLR)


Déjà paru sur viveleroy.net dans le cycle Tolkien 
Anneaux et palantiri : métaphores sur la relation entre fin et moyens. 
De la conception « tolkienienne » de la littérature.  
J.R.R. Tolkien l’antimoderne. 
Figures politiques du Seigneur des Anneaux de Tolkien [1] : Gandalf.
Figures politiques du Seigneur des Anneaux de Tolkien [2] : Aragorn
Figures politiques du Seigneur des anneaux de Tolkien [3] : Sauron


« Le Seigneur Ténébreux sur son sombre trône »

Retranché au Mordor du fond duquel il envoie ses armées contre la Terre du Milieu, Sauron semble revêtir la panoplie du Méchant ultime, intrinsèquement pervers et mauvais par nature. Si la beauté de celui qui fut Mairon l’Admirable a disparu sous les traits du lieutenant de Morgoth, il n’en reste pas moins que ce personnage dépasse largement en complexité la vilenie binaire de certains méchants de seconde zone. S’il ne gagne certainement pas à être connu, du moins il ne perd rien à être intelligemment compris.

D’une perfection angélique à une perversité proportionnée : récit d’une chute

Une lecture du Seigneur des Anneaux ne saurait être complète sans une réflexion sur Sauron : figure du Mal, il a pu être considéré comme une preuve du dualisme primaire de l’œuvre. Or il constitue précisément la preuve inverse : en effet, il illustre le principe classique selon lequel le Mal n’est pas un absolu, ne vit pas de la même existence que le Bien. Le Mal ne peut exister sans le Bien, dont il est l’absence et la corruption. Selon ce principe, à chaque être correspond une excellence native, car tout est originellement ordonné à une fin bonne ; ce n’est qu’ensuite que cette excellence native, dans un monde entaché par le péché, est susceptible de se gâter, par le choix libre de chaque individu, mais non par une prédestination de sa nature,

car rien n’est mauvais au début. Même Sauron ne l’était pas1.

La chute originelle de Sauron le lie à Morgoth, premier Seigneur des Ténèbres et image de Lucifer, chef des anges déchus. Cependant, la défaite de Morgoth, à la fin du Premier Âge, des millénaires avant les événements du Seigneur des Anneaux, donne à Sauron une première possibilité de rédemption dont son orgueil l’empêche de jouir tout à fait, préparant son basculement définitif du côté du Mal :

Sauron n’était bien entendu pas « maléfique » à l’origine. C’était un « esprit » corrompu par le Premier Seigneur Ténébreux (le Premier Rebelle subcréateur), Morgoth. On lui a laissé la possibilité de se repentir lorsque Morgoth a été vaincu, mais il ne pouvait supporter l’humiliation d’abjurer et de demander pardon ; son changement temporaire d’attitude vers le Bien et la « bienveillance » s’est donc soldé par une rechute plus grave, au point qu’il est devenu le principal représentant du Mal aux âges suivants. Mais au commencement du Deuxième Âge, il était encore beau à regarder, ou pouvait encore prendre un belle forme visible ; et il n’était, de fait, pas totalement maléfique, à moins de considérer que tous les « réformateurs » qui veulent accélérer la « reconstruction » et la « réorganisation » soient totalement maléfiques, avant même que l’orgueil et le désir d’exercer leur volonté ne les dévorent2.

La chute du Seigneur de l’Anneau fut donc progressive, comme celle de Saroumane, et proportionnée à la supériorité de son excellence native3.

Du désir du pouvoir à l’anthropologie négative : Sauron, image du Moderne

A l’origine puissance angélique destiné au modelage et au gouvernement de la Terre du Milieu4, Sauron se détourne donc dans sa chute du service des autres pour ne considérer que son propre intérêt. La grandeur qui était la sienne en tant que Maia, puissance angélique destinée à faire profiter les autres de ses dons, dégénère donc en une perversité équivalente qui se traduit par le désir d’une domination impitoyable et sans partage dont l’Anneau constitue le moyen : « un Anneau pour les gouverner tous, et dans les Ténèbres les lier ». Destiné par nature à gouverner les êtres et les choses selon les règles de la véritable autorité qui se préoccupe du Bien commun et se sacrifie au besoin, Sauron poursuit le but auquel le destinait sa nature, mais de manière pervertie, en posant sa propre domination comme fin de son acte.
S’ensuit une modification profonde de son esprit qui entraîne chez lui une incapacité à comprendre le Bien, et à envisager que ses ennemis puissent penser différemment de lui, comme l’explique Gandalf lors du Conseil d’Elrond :

Eh bien, que la folie soit notre manteau, un voile devant les yeux de l’ennemi ! Car il est très sagace, et il pèse toutes choses avec précision dans la balance de sa malice. Mais la seule mesure qu’il connaisse est le désir, le désir du pouvoir, et c’est ainsi qu’il juge tous les cœurs. Dans le sien n’entrera jamais la pensée que quiconque puisse refuser ce pouvoir, qu’ayant l’Anneau, nous puissions chercher à le détruire5.

La déchéance de Sauron s’accompagne d’une vision pessimiste des autres créatures : perverti par le désir du pouvoir, il ne peut comprendre que le Bien soit recherché pour lui-même, et ne voit en ses ennemis que des déclinaisons de sa propre soif de domination. Il ne peut donc concevoir que le formidable outil de pouvoir qu’il a créé sous la forme de l’Anneau unique puisse susciter autre chose que le désir ; sa peur réside dans la pensée qu’un plus fort que lui survienne et le vainque, comme l’explique Gandalf :

En fait, il est dans une grande peur, ne sachant quel être puissant peut soudain apparaître, porteur de l’Anneau, et l’assaillir en guerre pour l’abattre et prendre sa place. Que nous souhaitions l’abattre pour ne mettre personne à sa place n’est pas une pensée qui lui vienne à l’esprit6.

La disparition de la transcendance qui précède logiquement la définition du monde comme auto-référent entraîne chez Sauron la perte du sens moral, la seule morale qui existe pour lui étant celle de son propre intérêt. Ce reniement de l’existence d’une morale a pour conséquence que Sauron se représente les autres à son image, et ne peut concevoir leur désintéressement7. Que les Puissants qui s’opposent à lui, Gandalf, Aragorn ou Galadriel, puissent résister à la tentation de l’Anneau et choisir un Bien plus grand et commun, c’est là un mystère pour le Seigneur ténébreux, auquel sa chute enlève la compréhension même du Bien.
Sous la plume de Tolkien, cette anthropologie négative qui caractérise le principal représentant du Mal n’a rien d’un hasard : héritée de la doctrine luthérienne du péché, c’est elle qui préside à la conception moderne de la politique, selon laquelle le pouvoir, bien que corrupteur, cœrcitif et abusif, est une nécessité pour éviter l’anarchie à laquelle il s’agit d’opposer, selon la formule de Hobbes, un « tyran légal »8.

Une conception traditionnelle de la politique contre l’anthropologie négative

A cette conception du pouvoir que Sauron partage donc avec Hobbes, mais aussi avec Saroumane et Machiavel, le catholique Tolkien oppose une conception traditionnelle de la politique, fondée sur l’autorité, qualité positive par laquelle le prince élève ses sujets à la vertu9, et parvient à dépasser l’imperfection de sa nature et de la leur pour établir un Bien commun qui ne constitue pas un pis-aller. La destruction de l’Anneau est le geste central de cette politique ; comme le déclare Gandalf,

par sagesse ou grande folie, il a été envoyé au loin pour être détruit, afin qu’il ne nous détruise pas nous-mêmes. Sans lui, nous ne pouvons détruire par la force celle de Sauron10.

La victoire finale des Capitaines de l’Ouest témoigne du caractère éminemment réaliste d’une telle politique qui refuse de collaborer avec un Mal évident afin de préserver l’intégrité des sujets dont les gouvernants ont la charge11. En outre, la différence fondamentale entre Sauron et ses ennemis — entre Modernité et Tradition — transparaît ici : la véritable politique n’a pas pour but l’obtention du pouvoir et sa conservation, mais l’avènement du Bien, duquel la destruction du Mal est évidemment concomitante.

Héroïsme ou retrait contemplatif ? Le cas Tom Bombadil

Personnage énigmatique, Tom Bombadil a donné lieu à des interprétations diverses, en raison de son pouvoir sur la nature et de son contrôle apparent de l’Anneau. Son aspect quelque peu dionysiaque et le couple baroque qu’il forme avec sa dame Baie-d’Or, ont pu favoriser une lecture qui fait de lui une résurgence païenne. D’autres, interprétant mal sa capacité à ne pas se soumettre à l’Anneau, considèrent qu’il est une allégorie de Dieu dans l’œuvre.

Un personnage supérieur mais nullement insondable

Cependant, Tolkien souligne que son caractère hors du commun ne le rend en aucun cas supérieur : ainsi, Glorfindel estime que Bombadil n’est pas capable d’affronter Sauron12, ce que Dieu pourrait évidemment faire ; à l’observation d’Erestor, auquel « il semble que [Bombadil] ait un pouvoir même sur l’Anneau », Gandalf, quant à lui, répond : « Mettons plutôt que l’Anneau n’a aucun pouvoir sur lui. Il est son propre Maître ». En d’autres termes, Bombadil est indifférent à l’Anneau, ce que confirme Gandalf en déclarant que,

si on lui demandait de garder l’Anneau, il n’en comprendrait pas le besoin. Et si on lui donnait l’Anneau, il l’oublierait bientôt ou plus vraisemblablement le jetterait. Pareilles choses n’ont aucune prise sur son esprit. Ce serait le moins sûr des gardiens.

Mais il n’est rien de plus facile que de laisser la parole à Tolkien sur ce sujet :

Tom Bombadil n’est pas un personnage important, pour le récit. J’imagine qu’il a quelque importance en tant que « commentaire ». […] Je ne l’aurais pas, toutefois, laissé dans le récit, s’il ne possédait pas une certaine fonction13.

Une fonction double dans le récit.

Cette fonction14, selon les commentaires proposés par l’écrivain dans sa correspondance, présente deux aspects. D’une part, il est

une « allégorie », ou un archétype, une incarnation particulière de la pure (et véritable) science naturelle : l’esprit qui aspire à la connaissance de toutes choses, de leur histoire et de leur essence, parce qu’elles sont « autres » et totalement indépendantes de la pensée qui les examine, un esprit cœxistant avec la pensée rationnelle, et qui ne se préoccupe absolument pas de « faire » quelque chose de cette connaissance15,

ce qui signifie que Bombadil est un pur contemplatif, définitivement détaché de l’action. La seconde interprétation proposée par l’auteur en découle logiquement :

L’histoire est bâtie en termes d’oppositions, entre le Bien et le Mal, la beauté et la laideur sans pitié, la tyrannie et la royauté, entre une liberté relative fondée sur l’assentiment et une compulsion qui n’a plus aucun autre objet, depuis longtemps, que le seul pouvoir, etc. Mais dans une certaine mesure, les deux côtés, celui de la préservation et celui de la destruction, ont besoin d’une part de contrôle. Mais si vous avez, pour ainsi dire, fait « vœu de pauvreté », renoncé au contrôle, et si vous tirez votre plaisir des choses en elles-mêmes sans prendre en compte votre propre personne, à regarder, observer et dans une certaine mesure connaître, alors la question précise du pouvoir et du contrôle pourrait ne plus avoir de sens du tout à vos yeux, et les moyens du pouvoir ne plus avoir aucune valeur. C’est le point de vue naturel des pacifistes, qui naît toujours dans notre esprit en temps de guerre. Le point de vue de Fondcombe semble cependant être qu’il s’agit d’une excellente chose qui mérite représentation16, mais qu’il existe également des choses dont le pacifisme ne peut pas s’occuper ; et dont son existence dépend pourtant. Au final, seule la victoire de l’Ouest permettra à Bombadil de continuer à vivre, ou même de survivre. Il ne restera rien pour lui dans le monde de Sauron13.

Une indifférence sans indépendance

Ainsi, Bombadil représente cette aspiration à la connaissance, à la contemplation pure, qui rend toute idée de pouvoir inepte. Par son activité, il semble ne pas avoir conscience du danger qui le menace, ou simplement considérer qu’il n’est pas digne de son attention. A travers lui, Tolkien peint un monde d’autant plus réel qu’il ne cède à aucune forme de manichéisme : à l’instar de Bombadil, nombreux sont ceux qui ne choisissent pas leur camp, soit qu’ils s’en désintéressent, soit, plus souvent, qu’ils n’en aient pas conscience ; et les héros de l’histoire sont finalement ces happy few chargés, souvent bien malgré eux17, de remplir une fonction pour laquelle ils ont été choisis, afin de préserver la tranquillité des gens simples. Leur héroïsme vient alors surtout de leur capacité à ne pas se dérober à leur tâche, pour exigeante qu’elle soit ; et cet héroïsme ne fait pas de ceux qui ne sont pas appelés à la grandeur des lâches ou des traîtres. C’est ce qu’exprime très bien Aragorn lorsqu’il rappelle à Boromir l’obscure tâche des Rôdeurs, chargés de défendre ce qui reste du Nord après la disparition du royaume d’Arnor18 :

Si le Gondor a été une vaillante tour, Boromir, nous avons joué un autre rôle. Il y a bien des choses mauvaises que n’arrêtent pas vos murs puissants et vos brillantes épées. Vous connaissez peu les terres d’au-delà de vos frontières. La paix et la liberté, dites-vous ? Le Nord les aurait peu connues sans nous. La peur les aurait détruites. Mais quand les choses sombres viennent des collines sans maisons ou rampent hors des bois sans soleil, elles nous fuient. Quelles routes oserait-on parcourir, quelle sécurité y aurait-il dans les terres tranquilles ou dans les maisons des simples hommes la nuit, si les Dunedains étaient endormis, ou tous partis dans la tombe ?
Et pourtant nous recevons moins de remerciements que vous. Les voyageurs nous regardent de travers, et les campagnards nous donnent des noms méprisants. « Grands-Pas » suis-je pour un gros homme qui habite à une journée de marche d’ennemis qui lui glaceraient le cœur ou qui réduiraient son petit bourg en ruine s’il n’était gardé sans répit. Mais nous ne voudrions pas qu’il en fût autrement. Si les gens simples sont exempts de soucis et de peur, ils resteront simples, et nous devons observer le secret pour les maintenir tels. Cela a été la tâche de ceux de ma race, tandis que les années s’étendaient et que l’herbe poussait1.

Guerriers et héros, gardiens du pacifisme

C’est finalement cet heureux mélange d’héroïsme et de simplicité qui fait une des richesses du Seigneur des Anneaux : comme le dit Tolkien,

C. Williams, qui lit présentement l’ensemble, me dit que la chose la plus réussie est que le centre du livre ne se trouve pas dans les luttes, la guerre et l’héroïsme (bien qu’ils soient compris et dépeints) mais dans la liberté, la paix, la vie ordinaire et l’affection. Il admet toutefois que ces choses précisément demandent qu’il existe un vaste monde à l’extérieur de la Comté, sauf à rancir à cause de l’habitude et à tourner au train-train19.

Le nettoyage de la Comté constitue d’ailleurs l’avertissement final qui souligne la fragilité de la paix insoucieuse et simple dans laquelle vivent les Hobbits. Écho réduit des guerres des Hommes, cet épisode final rappelle la soumission de toute tranquillité à un ensemble supérieur dominé par la lutte entre le Bien et le Mal, lutte dans laquelle le Bien seul est garant de la paix, tandis que le Mal, par sa nature même, ne peut l’accepter, ne pouvant supporter que d’autres jouissent de ce dont il est privé : comme le rappelle Gandalf à Frodon,

la Puissance n’a pas besoin de vous ; elle a bien des serviteurs plus utiles, mais elle ne vous oubliera plus. Et les Hobbits misérables esclaves lui plairaient bien davantage que des Hobbits heureux et libres20.

Cette soumission ultime de la paix et de la simplicité, dont toute guerre doit avoir pour but la préservation ou la restauration, à un Bien supérieur dont elle dépend en définitive, est ainsi rappelée par Merry à Pippin après la bataille majeure de la guerre, aux champs du Pelennor :

la terre de la Comté est profonde. Il y a cependant des choses plus profondes et plus hautes ; et sans elles pas un ancien ne pourrait soigner son jardin en ce qu’il appelle paix21.

Dans cette perspective, la nature de la politique comme un service apparaît pleinement : loin d’être l’assouvissement d’une volonté de puissance, d’un désir de domination, elle est un dévouement au Bien commun dont Frodon constitue peut-être l’accomplissement ultime. Son plein sacrifice rend possible la préservation de la Comté « dans toute sa fraîcheur », mais lui interdit finalement de profiter de ce qu’il a accompli, comme il l’explique à Sam :

J’ai tenté de sauver la Comté, et elle l’a été, mais pas pour moi. Il doit souvent en être ainsi, Sam, quand les choses sont en danger : quelqu’un doit y renoncer, les perdre de façon que d’autres puissent les conserver22.

Ainsi, le personnage le moins politique du livre propose-t-il certainement le meilleur exemple de ce qu’est une des grandes vertus du politique, par son dévouement jusqu’au sacrifice à la conservation de la Paix et à la défense du Bien de ceux qui lui sont confiés.

Conclusion générale

Pourquoi la littérature ?

Au terme de cette étude se pose certainement encore à ceux qui nous lisent la question fondamentale : en quoi cette fiction est-elle utile à un homme honnête, préoccupé de défendre une politique saine ? Nous répondrons à cette objection, que d’aucuns considèrent comme irréductible, par cette phrase d’Aristote : «

si l’on se plaît à voir des représentations d’objets, c’est qu’il arrive que cette contemplation nous instruit et nous fait raisonner sur la nature de chaque chose, par exemple que tel homme est un tel23.

Au-delà du plaisir indéniable que nous procure la découverte d’une œuvre littéraire, le temps consacré à la lecture le serait en vain s’il ne nous permettait pas d’enrichir notre réflexion et nos connaissances ; pour autant, la littérature n’a pas pour fonction d’assigner au réel un modèle d’application, mais un modèle d’explication. En d’autres termes, l’intérêt que nous avons porté à Tolkien et à son œuvre n’a pas pour but de renommer la Bretagne « Côtes d’Arnor » ou de parler le haut elfique, mais de déceler les principes généraux qui nous donnent du monde une meilleure compréhension24. Cette fonction explicative est la même que celle de l’Histoire, qui est elle aussi « représentation » au sens aristotélicien25 : elle a pour fonction de nous faire tirer des leçons des événements passés afin de les appliquer à notre conduite future. De même que la littérature n’a pas pour but de pousser les gens à chercher un moyen d’échapper à une réalité trop contraignante, l’Histoire n’a donc pas pour vocation d’encourager la reproduction mimétique d’un âge d’or mythique (« la France de Saint Louis » — « l’Athènes du Ve siècle » — « l’Ancien Régime »), mais l’étude, à travers des exemples particuliers, d’immuables modèles et principes politiques garants d’une bonne institution : si la France de Saint Louis appartient définitivement au passé, en revanche les principes qui ont fait de ce règne un moment particulier d’apogée peuvent être recherchés pour en faire de nouveau les fondements d’un ordre politique sain.

Pourquoi Tolkien ?

Notre intérêt pour Tolkien vient justement de son éminente compréhension du but de la littérature : pour répéter en ses termes ce que nous avons essayé d’expliquer, «

il n’y a pas de « symbolisme » ou d’allégorie consciente dans mon histoire. Une allégorie du genre « les cinq magiciens = les cinq sens » est entièrement étrangère à ma manière de penser. Il y avait cinq magiciens et c’est juste une partie de l’histoire. Demander si les Orcs « sont » des Communistes a pour moi aussi peu de sens que de demander si les Communistes sont des Orcs.

Et de poursuivre :

Qu’il n’y ait pas d’allégorie ne signifie pas, bien sûr, qu’il n’y a pas d’applicabilité. Il y en a toujours. Et […] il y a, je suppose, applicabilité de mon histoire au temps présent. Mais je dirais, si on me le demandait, que le conte n’a pas réellement pour objet le Pouvoir et la Domination : c’est juste ce qui fait avancer l’histoire ; il a pour objet la Mort et le désir d’immortalité. Ce qui revient à dire que c’est un conte écrit par un Homme2627 !

Dans cette perspective, l’œuvre de Tolkien met aux prises ceux qui acceptent la Mort, « notre sœur corporelle, à laquelle nul homme ne peut échapper », reconnaissant en elle une part de notre nature définie par la transcendance, et ordonnant leur vie en fonction de celle-ci, et ceux qui soumettent leur vie au désir d’immortalité, lequel les détourne de leur véritable but et leur fait plier toutes choses à leur volonté de créer un monde à leur image. Cette opposition plus ou moins marquée trouve notamment son expression dans différentes conceptions de la politique que nous avons voulu rappeler au cours de ces pages.

Quelle leçon pour les légitimistes ?

Conformément à l’enseignement d’Aristote dans l’Éthique à Nicomaque28, Tolkien nous invite à voir dans le Bien commun l’objet véritable de la politique, Bien qui réside dans le Bonheur, c’est-à-dire dans l’unique bien que nous recherchons pour lui-même, et qui correspond à « une activité de l’âme conforme à la vertu parfaite ». Plus particulièrement, les personnages de Tolkien expriment la soumission de la véritable politique au salut des gouvernés : pour eux comme pour Aristote, « l’homme d’État authentique [consacre] l’essentiel de ses efforts [au bonheur de ses concitoyens] » et non à l’obtention et la conservation du pouvoir, ou à l’exaltation d’une liberté individuelle galvaudée29. Ordonnée au Bien commun, elle implique un respect d’une certaine vérité objective qui définit ce Bien et la connaissance partielle que nous en avons. Connaissance partielle, car l’immuabilité de ce Bien ne signifie pas pour autant que nous ayons toute capacité de l’embrasser et de le comprendre : ainsi, la politique n’a pas pour vocation à être un système imparable, une science exacte destinée à asseoir pour l’éternité de faux universaux, tels qu’Ordre, Domination, Connaissance, pour reprendre ceux que prône Saroumane. Soumise aux contingences de temps et de lieu, la politique relève de la prudence, qui permet, en fonction des circonstances, de faire des choix ordonnés au Bien dans une situation donnée. Comme le rappelle Gandalf,

il existe d’autres maux qui peuvent venir, car Sauron n’est lui-même qu’un serviteur ou un émissaire. Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver. Ce n’est pas à nous de régler le temps qu’ils auront21.

A cette leçon d’humilité disqualifiant toute volonté de systématiser la politique, fait écho une autre phrase du magicien blanc, apparemment contradictoire :

Ce n’est pas notre rôle ici de ne penser que pour une saison, pour quelques générations d’Hommes ou pour une époque passagère du monde. Nous devons chercher une fin ultime de cette menace, même si nous n’espérons pas l’atteindre1.

En effet, le fait de rappeler notre incapacité à résoudre per sæcula sæculorum le problème du mal ne nous dispense pas de le combattre en notre temps de manière efficace : si la recherche du Bien doit se faire en fonction des circonstances, le Bien lui-même n’a pas vocation à changer selon ces dernières. Entre ces deux phrases se situe la modération caractérisant la politique traditionnelle : tout en combattant de toutes ses forces le mal sans pratiquer une mensongère et dévastatrice politique du moindre mal, elle ne prétend pas non plus construire un illusoire paradis sur terre. Dans cet entre-deux, reste encore, pour reprendre les mots de Jean-Louis Maral, à

[se] garder de la tentation du quiétisme, du dérapage mystique, de l’hypocrite alibi du désespoir, de l’impuissance ou de la lâcheté30

et, pour reprendre la phrase bien connue de Gandalf, à « décider […] ce que nous devons faire du temps qui nous est donné31 ». Pour la longue route qui est la nôtre vers la restauration tant espérée, laissons le mot de la fin au porteur de l’Anneau, qui rappelle l’essentiel dans le chapitre « La croisée des chemins32 » :

Arrêté un moment à ce carrefour, empli de crainte, Frodon s’aperçut qu’une lumière brillait […]. La brève lueur se répandit sur une énorme figure assise, immobile et solennelle comme les grands rois de pierre d’Argonath. Les ans l’avaient rongée et des mains violentes l’avaient mutilée. Sa tête était partie et, à sa place, avait été installée par dérision une pierre à peine dégrossie et maladroitement peinte par des mains barbares à l’image d’une figure grimaçante, avec un seul grand œil rouge au milieu du front. Sur les genoux et le majestueux siège et tout autour du piédestal se voyaient de futiles gribouillages entremêlés de symboles immondes en usage chez les fantasques habitants de Mordor. Frodon aperçut soudain la tête de l’antique roi, accrochée par les rayons horizontaux : elle gisait, repoussée près du bord de la route. « Regarde, Sam ! cria-t-il, mû par le saisissement. Regarde ! Le roi a de nouveau une couronne ! » Les yeux étaient creux et la barbe sculptée était brisée, mais autour du haut et sévère front, il y avait une couronne d’argent et d’or. Une plante grimpante aux fleurs semblables à de petites étoiles blanches s’était enroulée autour des sourcils comme en hommage au roi tombé, et dans les fissures de sa chevelure de pierre luisaient des orpins dorés. « Ils ne peuvent vaincre éternellement ! » dit Frodon. »

  1. II, 2 « Le conseil d’Elrond ».
  2. Lettre 153, septembre 1954, à Peter Hastings.
  3. De la même manière, le Lieutenant de la Tour Sombre, « la Bouche de Sauron » (V, 10 « La Porte noire s’ouvre »), ainsi que les Nazgul qui entourent le Seigneur Ténébreux, sont des Hommes que leur chute a rendus plus profondément pervers que des êtres moindres : issus pour certains du peuple de Numenor, leur excellence a donné lieu à une malice équivalente qui s’oppose à toute lecture manichéenne du Seigneur des Anneaux.
  4. Le Silmarillion nous apprend que Sauron, sous le nom de Mairon l’Admirable, était l’un des plus grands parmi les Maiar, lieutenants des Valar, les grandes puissances angéliques commises par le Dieu unique Iluvatar au gouvernement de la Terre, Arda.
  5. II, 2 « Le Conseil d’Elrond ».
  6. III, 5 « Le cavalier blanc ».
  7. C’est ce que souligne Legolas à propos d’Aragorn, lorsqu’il rapporte ce qui constitue certainement son plus grand exploit, la traversée des Chemins des morts : « En cette heure, je regardai Aragorn et je me représentai quel grand et terrible Seigneur il eût pu devenir dans la force de sa volonté, s’il avait pris l’Anneau pour lui-même. Ce n’est pas pour rien que le Mordor le redoute. Mais son esprit est plus noble que l’entendement de Sauron. » (V 9 « La dernière délibération »).
  8. Proposer ici un lien vers l’article « Autorité et pouvoir chez les modernes ».
  9. Proposer un lien vers l’article « Autorité et pouvoir chez les classiques ».
  10. V, 9 « La dernière délibération ».
  11. Ce refus de collaborer avec le Mal est aussi, bien sûr, une garantie pour ceux qui gouvernent, ceux qui explique la réjouissance de Gandalf à l’idée que l’Anneau soit hors de portée depuis la dissolution de la Communauté : « De cela au moins, nous pouvons nous réjouir. Nous ne pouvons plus être tentés d’utiliser l’Anneau. Nous devons désormais affronter un péril presque désespéré, mais ce péril mortel est supprimé. » (III, 5 « Le cavalier blanc »)
  12. II, 2 « Le conseil d’Elrond » ; toutes les citations de ce paragraphe, sauf indication contraire, sont tirées de ce chapitre.
  13. Lettre 144, 25 avril 1954, à Naomi Mitchison.
  14. En deçà de la fonction allégorique de Tom Bombadil, il nous semble, si on tient absolument à lui trouver une place dans la hiérarchie des êtres de l’univers tolkienien, que Bombadil est peut-être un Maia, certainement venu de Valinor au Premier Âge et qui a pris forme humaine, comme le fit Melian (nous renvoyons au Silmarillion au sujet de ce personnage). En effet, sa soif de contemplation et son amour de la nature le rapprochent de Radagast le Brun et de Gandalf, deux Maiar, plus que de tout autre personnage du Seigneur des Anneaux.
  15. Lettre 153, septembre 1954, à Peter Hastings.
  16. « [Bombadil] est une créature étrange, mais peut-être aurais-je dû le convoquer à notre Conseil », remarque Elrond lors du conseil. (II, 2 « Le conseil d’Elrond »)
  17. C’est ce que note Sam lorsqu’il se rend compte qu’une aventure n’est pas choisie par celui qui la vit : « Je pensais que les merveilleux personnages des contes partaient à la recherche de ces choses parce qu’ils les désiraient, parce qu’elles étaient excitantes et que la vie était un peu terne que c’était une sorte de jeu, pour ainsi dire. Mais ce n’était pas comme ça avec les histoires qui importaient vraiment ou celles qui restent en mémoire. Il semble que les gens y aient été tout simplement embarqués, d’ordinaire leur chemin était ainsi tracé, comme vous dites. Mais je pense qu’ils avaient trente six occasions, comme nous, de s’en retourner, mais ils ne le faisaient pas. Et s’ils l’avaient fait, on n’en saurait rien parce qu’ils seraient oubliés. On entend parler de ceux qui continuaient tout simplement et pas toujours vers une bonne fin, notez, du moins pas à ce que les gens qui sont dans l’histoire et pas en dehors appellent une bonne fin » (IV, 8 « Les escaliers de Cirith Ungol ») ; c’est également ce que souligne Gandalf, lorsqu’il explique à Frodon que « Bilbon était destiné à trouver l’anneau, et pas par la volonté de Celui qui l’avait créé » (I, 2 « L’ombre du passé »).
  18. De manière annexe, la défense de la Comté par les Rôdeurs permet également de rappeler que cette région n’est pas soumise à une sorte d’anarchisme hippie agrémenté par la consommation en commun de l’herbe à pipe : Tolkien rappelle que la paix de la Comté est due à l’œuvre des rois, qu’elle soit guerrière comme il est dit ici, ou législative : « La Comté […] constituait à l’origine les terres agricoles et les forêts du domaine royal de l’Arnor, qui furent accordées comme fief : mais le Roi, auteur des lois, a depuis bien longtemps disparu, sauf dans les mémoires, quand on commence à entendre parler de la Comté. » (Lettre 131, à Milton Waldman, non datée)
  19. Lettre 93, 24 décembre 1944, à Christopher Tolkien.
  20. I, 2 « L’ombre du passé ».
  21. V, 9 « La dernière délibération ».
  22. VI, 9 « Les havres gris ».
  23. Aristote, Poétique 9, 1448b Διὰ γὰρ τοῦτο χαίρουσι τὰς εἰκόνας ὁρῶντες, ὅτι συμβαίνει θεωροῦντας μανθάνειν καὶ συλλογίζεσθαι τί ἕκαστον, οἷον ὅτι οὗτος ἐκεῖνος.
  24. Nous espérons répondre ici, entre autres, à l’objection inepte de G. Martin, auteur de la saga Game of Thrones, qui, déplorant l’imperfection de l’œuvre de Tolkien, demandait « quelle était la politique de taxation d’Argaorn – what was Aragorn’s tax policy ».
  25. Pour Aristote, la différence entre la Littérature et l’Histoire ne tient pas tant au but qu’à l’objet de l’étude (et en aucun cas, bien sûr, à la forme) : « L’historien et le poète ne diffèrent pas par le fait d’écrire en vers ou en prose (si les écrits d’Hérodote étaient en vers, ils n’en seraient pas moins de l’Histoire, avec ou sans vers), mais ils diffèrent en ce que l’un parle de ce qui s’est passé, l’autre de ce qui aurait pu se passer. — Ὁ γὰρ ἱστορικὸς καὶ ὁ ποιητὴς οὐ τῷ ἢ ἔμμετρα λέγειν ἢ ἄμετρα διαφέρουσιν (εἴη γὰρ ἂν τὰ Ἡροδότου εἰς μέτρα τεθῆναι καὶ οὐδὲν ἧττον ἂν εἴη ἱστορία τις μετὰ μέτρου ἢ ἄνευ μέτρων)· ἀλλὰ τούτῳ διαφέρει, τῷ τὸν μὲν τὰ γενόμενα λέγειν, τὸν δὲ οἷα ἂν γένοιτο. » (Poétique 9, 1451a-b)
  26. Lettre 203, à Herbert Schiro, 17 novembre 1957.
  27. Sur la question de l’allégorie, nous renvoyons également à la deucième partie de notre article intitulé « Anneaux et palantiri : métaphores sur la relation entre fin et moyens » (https://viveleroy.net/pour-une-lecture-traditionnelle-du-seigneur-des-anneaux-1/#La_lecture_metaphorique_du_Seigneur_des_Anneaux_une_entreprise_legitime).
  28. « ἐστὶν ἡ εὐδαιμονία τῶν τιμίων καὶ τελείων. ἔοικε δ᾽ οὕτως ἔχειν καὶ διὰτὸ εἶναι ἀρχή : ταύτης γὰρ χάριν τὰ λοιπὰ πάντα πάντες πράττομεν, τὴνἀρχὴν δὲ καὶ τὸ αἴτιον τῶν ἀγαθῶν τίμιόν τι καὶ θεῖον τίθεμεν. ἐπεὶ δ᾽ ἐστὶν ἡ εὐδαιμονία ψυχῆς ἐνέργειά τις κατ᾽ ἀρετὴν τελείαν, περὶἀρετῆς ἐπισκεπτέον ἂν εἴη : τάχα γὰρ οὕτως ἂν βέλτιον καὶ περὶ τῆςεὐδαιμονίας θεωρήσαιμεν. δοκεῖ δὲ καὶ ὁ κατ᾽ ἀλήθειαν πολιτικὸς περὶταύτην μάλιστα πεπονῆσθαι : βούλεται γὰρ τοὺς πολίτας ἀγαθοὺς ποιεῖνκαὶ τῶν νόμων ὑπηκόους. […] θεωρητέον δὴ καὶ τῷ πολιτικῷ περὶ ψυχῆς, θεωρητέον δὲ τούτων χάριν, καὶ ἐφ᾽ ὅσον ἱκανῶς ἔχει πρὸς τὰ ζητούμενα. — le bonheur est au nombre des biens de valeur et parfaits. Il semble tel précisément parce qu’il est un principe : c’est pour le bonheur que nous faisons tout le reste, et nous posons que le principe et la cause des biens est quelque chose de précieux et de divin. Puisque le bonheur est une activité de l’âme conforme à la vertu parfaite, l’examen doit porter sur la vertu : peut-être aurons-nous ainsi une vue meilleure du bonheur. L’homme d’État authentique passe pour y consacrer l’essentiel de ses efforts : il veut faire de ses concitoyens de bons citoyens, dociles aux lois […] Ainsi l’homme d’État doit étudier l’âme : il doit l’étudier pour ces raisons, et juste assez pour ce qu’il recherche. » (Éthique à Nicomaque, livre I, 1102a).
  29. L’adjectif est de Tolkien, qui fait cette remarque dans l’une de ses lettres : « je marchais aux côtés de C. W. depuis un moment quand nous en sommes venus à discuter de la difficulté qu’il y avait à trouver le dénominateur commun (si tant est qu’il y en ait un) dans les notions associées à la liberté, telle qu’elle est comprise de nos jours. Je ne crois pas qu’il y en ait car ce terme a été tellement galvaudé par la propagande qu’il a perdu toute valeur pour la raison et est devenu une simple dose émotionnelle propre à échauffer les esprits. » (Lettre 81, à Christopher Tolkien, 23-25 septembre 1944).
  30. Jean-Louis Maral, Qu’est-ce que le légitimisme aujourd’hui ?.
  31. I, 2 « L’ombre du passé ».
  32. IV, 7 « Voyage à la croisée des chemins ».