Figures politiques du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien [2] Aragorn, successeur ou wundermann ?

Vulgarisé sous les traits de Viggo Mortensen dans l’adaptation de Peter Jackson, Aragorn est évidemment un personnage central du Seigneur des anneaux. Pour autant, et aussi étrange que cela puisse paraître, il intéresse peu les lecteurs du roman, du moins si l’on prend en considération l’abondante correspondance entre Tolkien et ses admirateurs : on y trouve des lettres consacrées à Gandalf, à Sauron, aux Elfes, à Frodon, Sam ou Gollum, mais bien rares sont celles qui évoquent le restaurateur des royaumes de Gondor et d’Arnor, peut-être en raison de l’évidence de ce qu’il incarne. Cette évidence, malheureusement, a entraîné une certaine réduction du personnage à une supériorité imprécise que cet article, prenant pour point de départ l’adaptation de P. Jackson, s’attachera à éclairer. (VLR) 


Déjà paru sur viveleroy.net dans le cycle Tolkien 
Anneaux et palantiri : métaphores sur la relation entre fin et moyens. 
De la conception « tolkienienne » de la littérature.  
J.R.R. Tolkien l’antimoderne. 
Figures politiques du Seigneur des Anneaux de Tolkien [1] : Gandalf.
Figures politiques du Seigneur des Anneaux de Tolkien [2] : Aragorn
Figures politiques du Seigneur des anneaux de Tolkien [3] : Sauron


Introduction : que reste-t-il du personnage de Tolkien dans l’adaptation de Jackson ?

Héritier des trônes de Gondor et d’Arnor, Aragorn incarne le principe de légitimité au cœur de l’œuvre de Tolkien. Il peut sembler superflu de consacrer ces lignes à un personnage dont le caractère légitimiste est aussi évident ; pour autant, l’adaptation cinématographique de Peter Jackson a souvent supplanté l’original tolkienien dans les esprits, en s’écartant sensiblement de son contenu. Ainsi, le meilleur spécialiste de Tolkien, son fils Christopher, déclarait en 2012 à propos de ces films :

Ils ont éviscéré le livre, en en faisant un film d’action pour les 15-25 ans. Et il paraît que Le Hobbit sera du même acabit. […] Tolkien est devenu un monstre, dévoré par sa popularité et absorbé par l’absurdité de l’époque. Le fossé qui s’est creusé entre la beauté, le sérieux de l’œuvre, et ce qu’elle est devenue, tout cela me dépasse. Un tel degré de commercialisation réduit à rien la portée esthétique et philosophique de cette création. Il ne me reste qu’une seule solution : tourner la tête1.

La substitution du personnage écrit par P. Jackson et joué par V. Mortensen au Dunadan de Tolkien n’est qu’un aspect de ce phénomène, mais l’analyse des discordances entre le film et le livre à propos de ce personnage central nous semble aider à mieux le comprendre.

Un avatar parmi d’autres du héros libéral

Le film de P. Jackson place, de manière révélatrice, l’histoire entre Aragorn et Arwen au centre de l’intrigue, alors que cette même histoire est placée par Tolkien dans les « Appendices » qui closent le dernier livre. Cette focalisation nouvelle est révélatrice d’une conception différente du héros : alors que Tolkien tient à mettre en avant son rôle dans le combat commun, Jackson renforce considérablement la dimension personnelle de son implication par rapport à l’œuvre originale.
Ainsi, Jackson ne fait pas reforger Narsil au moment où Aragorn part de Fondcombe avec la Communauté avec la volonté d’assumer son héritage ; c’est Elrond qui fait reforger la lame et la lui apporte à Dunharrow en le poussant à emprunter les chemins des morts pour sauver Arwen, dont la vie dépend maintenant de l’issue de la guerre de l’Anneau. Jackson transforme ainsi Aragorn en héros libéral, dont la participation au Bien commun n’est mue que par son propre intérêt2. De même, dans son dialogue à Fondcombe avec Arwen avant le départ de la Compagnie, le réalisateur présente son héros comme un homme effrayé par le passé et, dans une bonne logique libérale, méfiant à l’égard d’un pouvoir qui n’est jamais considéré, contrairement au livre, du point de vue de sa légitimité.
Enfin, il déplace la confrontation entre Aragorn et Sauron via le palantir après la bataille des Champs du Pelennor, et fait encore une fois d’Arwen l’élément central de la confrontation. Outre l’incohérence de la situation (selon Jackson, Aragorn jette un défi à Sauron en tant qu’héritier d’Isildur alors qu’il s’est déjà révélé comme tel à la bataille des Champs du Pelennor, tandis que Sauron lui montre dans un palantir qui, rappelons-le, ne peut pas mentir, une personne qu’il n’est pas en mesure de montrer puisqu’elle est protégée par un anneau elfique), due à la désinvolture avec laquelle le réalisateur a traité le matériau tolkienien pour équilibrer au cours du film les ficelles destinées à créer le suspense, au mépris de l’économie générale de l’œuvre, ce troisième épisode montre bien que Jackson n’a pas compris qu’Aragorn agissait ici en tant que possesseur légitime de la pierre, et que c’est cette revendication d’autorité sur le palantir, et non pas l’ostentation de l’épée d’Isildur, qui constitue la véritable preuve de sa souveraineté aux yeux de Sauron. En tentant de conférer une plus grande complexité psychologique à Aragorn, notamment par l’accroissement de la place prise par Arwen, Peter Jackson a affadi le personnage de Tolkien et lui a ôté toute sa profondeur, dont nous tenterons maintenant de donner un aperçu.

La vision tolkienienne : une vie mue tout entière par l’apprentissage du métier de roi

Contrairement à ce que propose le film, qui fait d’Aragorn un personnage hésitant, méfiant à l’égard du pouvoir et uniquement préoccupé de son idylle avec Arwen, « l’histoire d’Aragorn et d’Arwen » montre bien que, depuis sa naissance, Aragorn est destiné à être roi. Son enfance à Fondcombe, sous la houlette d’Elrond et sous le nom d’« Estel », « l’Espoir », inscrit d’emblée le jeune homme au sein d’une logique communautaire, et souligne sa fonction de chef des Dunedain, tout en lui garantissant une éducation digne de son rang et de la fonction qu’il lui appartient de revendiquer.
Le nom d’« Estel » est de plus révélateur, non seulement de l’espoir qu’il représente pour son peuple, mais de celui qu’il entretient lui-même. Là encore, Jackson fausse le personnage en lui attribuant le linnod « ù chebin estel anim — moi, je n’ai aucun espoir3 » : Si Tolkien évoque l’austérité de son personnage, il souligne surtout la joie intérieure qui la tempère :

Son visage était triste et sévère à cause de la fatalité qui pesait sur lui, et pourtant il conservait toujours un espoir au fond du cœur, d’où la gaieté jaillissait parfois comme une source du rocher.

Cette permanence de l’espoir est au cœur de la lutte contre Sauron qui, rappelons-le, a pour lieutenant le « Capitaine du désespoir4 » et pour ennemi le Magicien blanc, porteur de Narya, l’Anneau de Feu, destiné à « raviver la flamme dans les cœurs en ce monde que gagne le froid5. »
Le lien d’Aragorn avec Gandalf ne se limite pas au partage d’un même espoir. L’amitié entre le magicien et le roi est également révélatrice d’une dimension particulière, puisqu’elle témoigne d’un souci particulier du futur monarque pour la connaissance, non comme un but en soi, mais par le lien qu’elle entretient avec le but de la politique qui est le Bien commun : comme le rappelle Aristote, la définition de la politique comme la recherche du Bien commun implique la connaissance de ce Bien, à laquelle doit se soumettre le souverain :

Puisque le bonheur est une activité de l’âme conforme à la vertu parfaite, l’examen doit porter sur la vertu : peut-être aurons-nous ainsi une vue meilleure du bonheur. L’homme d’État authentique passe pour y consacrer l’essentiel de ses efforts : il veut faire de ses concitoyens de bons citoyens, dociles aux lois […]. Ainsi l’homme d’État doit étudier l’âme : il doit l’étudier pour ces raisons, et juste assez pour ce qu’il recherche6.

C’est précisément ce que fait l’héritier d’Isildur durant une grande partie de sa vie :

Car il allait sous maintes apparences, et il acquit la renommée sous de multiples noms. Il chevaucha dans l’armée des Rohirrim et combattit pour le Seigneur de Gondor sur terre et sur mer, et puis, à l’heure de la victoire, il disparut de la connaissance des Hommes de l’Ouest, il partit seul dans l’Est et s’enfonça profondément dans le Sud, explorant les cœurs des Hommes, tant mauvais que bons, et déjouant les complots et les stratagèmes des serviteurs de Sauron7.

Dans ce passage transparaît également l’idée que l’héritage d’Aragorn ne se limite pas à une simple revendication, mais se matérialise par de nombreux exploits, bien avant la guerre de l’Anneau qui en constitue le couronnement : il sert d’abord Thengel en Rohan, puis Ecthelion II, père de Denethor, en Gondor, comme Capitaine. Bien que le temps ne soit pas encore venu de révéler sa véritable qualité, il défend ainsi son peuple comme le roi qu’il est de droit. Parallèlement, il pourvoit à la défense de l’Eriador, qui faisait anciennement partie du royaume d’Arnor, avec les derniers survivants du peuple du Nord. Comme lui obscurs combattants, ils le rejoindront au moment où il se dévoilera pour l’accompagner à travers les Chemins des Morts et devant Minas Tirith, témoignant ainsi de la qualité qui a toujours été la sienne, et ce bien avant la guerre de l’Anneau, de Seigneur des Dunedain.
Ces premiers rappels, nécessaires à nos yeux pour quelqu’un qui n’aurait à l’esprit que la représentation cinématographique du personnage, visent moins à critiquer l’adaptation proposée par P. Jackson qu’à rétablir la complexité d’un personnage, dont la compréhension ne saurait se limiter à son charisme personnel et à son action spécifique dans la guerre de l’Anneau : ceux-ci prennent leur sens au sein d’un héritage social et historique plus large dont Aragorn n’est que le brillant dépositaire.

Une légitimité fondée sur une Tradition bien comprise

L’espoir d’Aragorn, ses exploits et l’environnement dans lequel il vit et a grandi sont, en effet, le prolongement logique d’une tradition maintes fois soulignée, et dont l’Histoire d’Aragorn et d’Arwen constitue une des manifestations : tous deux issus des mariages entre Elfes et Hommes, ils viennent réunir les deux branches séparées de cette famille et mettre un terme à cette séparation, terme qui initie également un renouveau. Ce mariage consacre le départ des Elfes, et leur abandon de la Terre du Milieu au profit de leurs cadets, abandon librement consenti par les Elfes comme une des conséquences probables de la défaite de Sauron8, de même que la séparation d’avec Arwen est acceptée par Elrond pour les mêmes raisons. Plus que l’heureuse conclusion d’une histoire d’amour individuelle, cette histoire constitue donc le symbole d’une transmission, à la charnière entre le monde ancien que le mariage d’Aragorn et d’Arwen permet de faire perdurer, et le monde nouveau qui reçoit de cette union son double héritage.

L’arbre, première image de la Tradition

Par ailleurs, c’est évidemment dans la tradition des rois numénoréens que s’inscrit Aragorn, comme il le rappelle lui-même à Arwen :

je suis le dernier des Numenoréens et le plus récent Roi du Temps des Anciens.

A ce titre, il est dommageable que Jackson n’ait retenu comme insigne de la royauté que l’épée Anduril. Outre les palantiri, symbole précédemment évoqué de l’autorité royale9, l’arbre du Gondor possède une symbolique majeure, puisqu’il lie, par-delà les âges et la mer, le royaume à la transcendance et au Royaume Bienheureux, étant « souvenir des Eldar et de la lumière de Valinor10 ».
Le rejeton trouvé par Aragorn et planté à la place de l’Arbre desséché constitue le symbole de la transmission précédemment évoquée11, puisqu’il est un lointain descendant de Nimloth le Beau, l’arbre apporté par les Elfes à Numenor au début du Second Age et planté dans les jardins du Roi, en gage de lien entre les Hommes et le pays des Valar. C’est sur le conseil de Sauron que le dernier roi de Numenor, Ar-Pharazon, coupe Nimloth et le brûle12, brisant ainsi symboliquement le lien qui l’attache à la transcendance, et se considérant lui-même comme unique source d’autorité, avant de rassembler une armada pour conquérir par ses propres forces Valinor et, croit-il, la vie éternelle13. De la même manière, plusieurs arbres blancs meurent à leur tour lorsque la branche aînée s’éteint14.
La découverte d’un nouveau surgeon par Aragorn à la fin de la guerre de l’Anneau illustre donc le rétablissement de la dynastie, ainsi que le lien renouvelé entre cette dynastie et l’origine transcendante de l’autorité. D’ailleurs, Aragorn se garde bien de brûler l’Arbre blanc desséché, mais le fait placer dans les salles du Silence15. Ce respect témoigne de la révérence conservée par Aragorn pour la tradition : bien que les dynasties passées soient éteintes, elle demeurent les différentes branches d’un même tronc et d’une même fidélité à des principes dont la source est commune. La présence de l’Arbre Blanc du Gondor dans la cour royale et sur la bannière du royaume témoigne de cette continuité dans le temps entre les différentes branches, symbolisant les dynasties et les rois, et la source unique de leur autorité qu’est le tronc.

Tradition et conception chrétienne de l’Histoire

Outre cette symbolique proprement politique, on pourra relever avec profit que l’image de l’arbre n’est pas anecdotique : le motif joue un rôle déterminant dans le Seigneur des Anneaux comme dans « l’Histoire d’Aragorn et d’Arwen ». D’un point de vue littéraire, il n’est pas anodin qu’Elrond évoque l’Arbre blanc du Gondor en son conseil, lorsqu’il résume l’histoire de la lutte des Peuples Libres contre Sauron :

Là, dans les cours du Roi, poussait un arbre blanc, issu de la graine de l’arbre qu’Isildur avait apporté par-dessus les eaux profondes, et la graine de cet arbre venait auparavant d’Eressëa, et avant encore de l’extrême ouest au jour d’avant les jours où le monde était jeune16.

De la même manière, les différentes rencontres d’Aragorn et d’Arwen sous les arbres d’Imladris et de la Lorien, ainsi que l’image utilisée par Elrond pour les qualifier (« tu n’es qu’une poussée de l’année auprès d’un jeune bouleau de maints étés17 ») renforcent cette symbolique qui arrache ces deux personnages au prisme individuel pour les inscrire dans l’histoire commune des deux races. Pareillement, leur rencontre et la comparaison avec Beren et Luthien renforce la conception tolkienienne de l’Histoire comme un mouvement éminemment collectif subsumé dans la lutte entre le Bien et le Mal et dont les individus ne sont que les acteurs, conscients mais non omniscients, comme l’explique Tolkien :

toute chose et tout acte a une valeur en soi, en dehors de ses « causes » et de ses « effets ». Aucun homme ne peut évaluer ce qui est réellement en train de se passer en ce moment sub specie æternitatis. Tout ce que nous savons, et cela dans une large mesure par l’expérience directe, c’est que le Mal travaille avec un pouvoir étendu et avec un succès perpétuel — en vain : car ne faisant toujours que préparer le sol pour qu’un Bien inattendu y pousse18.

Sous cette perspective de l’Histoire comme participation humaine à la lutte entre le Bien et le Mal, le motif de l’arbre illustre donc l’inscription d’Aragorn et Arwen au sein d’une Tradition qui, en bonne logique, ne constitue pas une révérence superstitieuse pour un héritage privé de sens — ainsi d’Ar-Pharazon, dernier roi de Numenor, qui rompt son allégeance avec les Valar, mais conserve dans un premier temps son attachement à l’Arbre blanc, Nimloth, « croyant encore que la fortune de sa maison était liée à celle de l’Arbre19 » et transférant ainsi à ce qui n’en est que le symbole les bienfaits liés à la reconnaissance de la source de son autorité — mais un lien sans cesse renouvelé avec la transcendance, entendue comme source du Bien.

Les étoiles, ou la foi en une Transcendance préservée des atteintes du Mal

Significativement, l’étendard portant l’Arbre est tissé par Arwen et est apporté du Nord par le cousin d’Aragorn, à la tête des derniers Dunedain, venus soutenir leur suzerain pour la bataille décisive. Sur cet étendard arboré par l’héritier d’Isildur lors de la traversée des Chemins des Morts et lors de sa venue à la bataille des Champs du Pelennor, si l’Arbre représente le Gondor, il est accompagné de la marque d’Elendil, la bannière personnelle des rois :

Voilà que sur le navire de tête un grand étendard se déployait, et le vent le fit flotter, tandis que le navire se tournait vers le Harlond. Dessus fleurissait un Arbre Blanc, et cela, c’était pour le Gondor, mais il était entouré de Sept Étoiles et surmonté d’une haute couronne, marque d’Elendil que nul seigneur n’avait portée depuis des années sans nombre. Et les étoiles flamboyaient au soleil, car elles avaient été ouvrées en gemmes par Arwen fille d’Elrond, et la couronne brillait dans le matin, car elle était faite de mithril et d’or20.

Outre la couronne, ce sont les sept étoiles qui constituent la marque du roi : motif récurrent, on les retrouve sur les manteaux des Dunedain, et notamment d’Aragorn lorsque, sous le nom de Thorongil, il sert Thengel au Rohan puis Ecthelion II au Gondor. Insigne du royaume du Nord, l’étoile est présente sur son étendard et sur le front de ses rois, qui portent « l’Étoile du Nord » (ou Elendilmir, « Joyau d’Isildur ») en guise de couronne, joyau qu’Aragorn porte lors de la bataille des Champs du Pelennor21.
Présente dans la tradition royale, l’étoile constitue également un motif littéraire majeur pour Tolkien, qui l’évoque par exemple dans son poème Mythopœia. Plus particulièrement, ce motif accompagne Frodon au cours de sa quête, sous la forme de la fiole de Galadriel :

Dans cette fiole, dit-elle, est captée la lumière de l’étoile d’Eärendil, fixée dans des eaux de ma source. Elle brillera d’une lumière encore plus vive quand la nuit vous environnera22.

Plus tard, lorsque Frodon se souvient de ce présent, Tolkien renforce encore la mythologie qui entoure l’objet en rappelant que « l’étoile d’Eärendil » est le dernier des Silmarils, renfermant la lumière qui baignait le Pays Bienheureux aux origines du monde :

[la fiole] se mit à brûler et devint une flamme argentée, minuscule cœur d’une lumière éblouissante, comme si Eärendil fût descendu en personne du cours du soleil couchant avec le dernier Silmaril au front23.

Ce motif stellaire, particulièrement présent dans la quête désespérée des deux Hobbits, a notamment pour objet de signifier la permanence de l’espérance. Significativement, la chanson que se remémore Sam alors qu’il désespère de retrouver son maître évoque non seulement cette permanence mais également, de manière symbolique, le fondement immuable de cet espoir, signifié par les étoiles et le soleil, auxquels Platon attribue la perfection de l’ordre et l’immutabilité divine.

Bien qu’ici en fin de voyage je sois
dans les ténèbres profondément enfoui,
au-delà de toutes les tours fortes et hautes,
au-delà des montagnes escarpées
au-dessus de toutes les ombres vogue le Soleil
et les Étoiles à jamais demeurent :
je ne dirai pas « le Jour est fini »,
je ne ferai pas aux Étoiles mes adieux24.

Enfin, en Mordor, c’est également une étoile qui vient réconforter Sam alors qu’il veille sur Frodon :

Loin au-dessus de l’Ephel Duath à l’ouest, le ciel nocturne était encore terne et pâle. Là, Sam vit, pointant au milieu des nuages légers qui dominaient un sombre pic haut dans les montagnes, une étoile blanche et scintillante.
Sa beauté lui poignit le cœur, tandis qu’il la contemplait de ce pays abandonné, et l’espoir lui revint. Car, tel un trait, net et froid, la pensée le transperça qu’en fin de compte l’Ombre n’était qu’une petite chose transitoire : il y avait à jamais hors de son atteinte de la lumière et une grande beauté. Son chant dans la Tour avait été plutôt un défi que de l’espoir, car alors, il pensait à lui-même. A présent, pendant un moment, son propre destin et même celui de son maître cessèrent de l’inquiéter. Il se glissa de nouveau sous les ronces et s’étendit à côté de Frodon, et, rejetant toute crainte, il se laissa aller à un profond et paisible sommeil25.

Enfin, les sept étoiles du blason de la maison d’Elendil rappellent les sept étoiles de la Valacirca, une constellation faite par la Vala Varda à partir de la rosée de Telperion pour défier Morgoth, le maître de Sauron26, comme un rappel constant et inaccessible de l’existence des Valar et d’Iluvatar, ainsi que de leur inéluctable victoire finale. Cette dernière image renforce encore la symbolique tolkienienne d’une permanence d’un Bien supérieur au Mal en ce que ce dernier ne peut être présent que par ses manifestations, que par les aliénations et les dommages qu’il occasionne, alors que le Bien est présent per se et en quelque sorte gratuitement, comme les étoiles au firmament27.

La Tradition, fardeau ou soutien ?

Sur le blason de la maison d’Elendil, les étoiles accompagnent donc l’arbre du Gondor et la couronne pour magnifier la tradition qui mène, à l’issue d’une vie entière d’apprentissage, Aragorn, par les Chemins des Morts28, à la victoire aux Champs du Pelennor et à la revendication de sa souveraineté sur le trône du Gondor. Cette tradition ne se traduit pas uniquement par l’héritage d’éléments glorieux ou d’une valeur épique indiscutable (éducation chez les Elfes, épée de haut lignage, couronne du Gondor, etc.) mais par l’acceptation des aspects moins agréables de son patrimoine : ainsi, c’est en raison de cet héritage qu’il se joint à la Communauté de l’Anneau, mais aussi, auparavant, qu’il accepte de suivre avec Gandalf la trace de Gollum jusqu’aux confins du Mordor, comme il le dit lui-même :

Et puisqu’il paraissait juste que l’héritier d’Isildur œuvrât pour réparer la faute d’Isildur, j’accompagnai Gandalf dans la longue quête désespérée16.

Pour autant, assumer la tradition ne signifie pas pour Aragorn subir le poids du passé, comme le laisse entendre P. Jackson dans le premier volet du film, mais accepter le devoir qui lui incombe sans se laisser écraser par des figures révolues. Ainsi, il remarque avec un sourire, devant le doute de Boromir, son peu de ressemblance avec les « personnes d’Elendil et d’Isildur telles qu’on les voit sculptées en majesté dans les salles de Denethor », ajoutant qu’il n’est « que l’héritier d’Isildur et non Isildur lui-même16. »
Loin de porter son héritage et ses ancêtres comme un fardeau, c’est tout naturellement qu’il désire passer devant les statues d’Isildur et d’Anarion à Argonath, rentrant ainsi dans son royaume par la grande porte et soulignant l’importance symbolique de cet instant :

Frodon, se retournant, vit Grands-Pas, et cependant ce n’était pas Grands-Pas, car le Rôdeur usé par les intempéries n’était plus là. A la poupe, était assis Aragorn fils d’Arathorn, fier et droit, qui menait le bateau à coups habiles, son capuchon était rejeté en arrière, et ses cheveux noirs flottaient au vent, une lumière brillait dans ses yeux : un roi rentrait d’exil dans son pays. « N’ayez point de crainte ! dit-il. J’ai longtemps désiré contempler les images d’Isildur et d’Anarion, mes pères du temps jadis. A leur ombre, Elessar, Pierre elfique, fils d’Arathorn de la Maison de Valandil fils d’Isildur, héritier d’Elendil, n’a rien à craindre !29 »

 De même, il signifie son enracinement dans la tradition en rappelant sa qualité de « dernier des Numénoréens30 » ou en reprenant, lors de son couronnement, les paroles prononcées par son ancêtre Isildur à son arrivée en Terre du Milieu :

Et Eärello Endorenna utúlien. Sinome maruvan ar Hildinyar tenn’Ambar-metta ! — De la grande mer en Terre du Milieu je suis venu. Je m’y établirai, moi et mes descendants, jusqu’à la fin du monde !11

La reconnaissance de la Tradition, garantie de la victoire finale

C’est à cette tradition assumée et respectée qu’Aragorn doit une partie de son excellence : solidement ancré en elle et conscient de ce qu’elle signifie, elle lui donne une force particulière de résistance au mal, exprimée par Legolas lorsqu’il évoque les Chemins des Morts :

En cette heure, je regardai Aragorn et je me représentai quel grand et terrible Seigneur il eût pu devenir dans la force de sa volonté, s’il avait pris l’Anneau pour lui-même. Ce n’est pas pour rien que le Mordor le redoute. Mais son esprit est plus noble que l’entendement de Sauron, car n’est-il pas des enfants de Luthien ? Jamais cette lignée ne défaudra, dussent les années s’allonger incommensurablement31.

Loin d’avoir valeur de prédestination, cette phrase de l’Elfe souligne la force que la Tradition bien comprise, imagée par la figure de Luthien, donne à celui qui la défend.
Comparé aux qualités de son légitime suzerain, le principal défaut de Denethor nous apparaît aisément : le défenseur de la Cité blanche, celui qu’on pourrait considérer comme le principal tenant de la Tradition par son attachement à l’ancienneté du Gondor témoigne en effet de son incompréhension radicale de la source de son autorité. Faute d’avoir bien compris l’essence de la Tradition, il la conçoit comme une chose fixe, morte, aussi desséchée que l’Arbre blanc dans la cour des rois ; oublieux du sens de sa mission, l’Intendant souhaite simplement faire obstacle au temps, en figeant toutes choses telles qu’il les a toujours connues, d’où son hostilité à l’idée d’une restauration, comme il le dévoile finalement à Gandalf.

« Que voudriez-vous donc, dit Gandalf, si vous pouviez appliquer votre volonté à votre guise ? » « Je maintiendrais les choses dans l’état où elles ont été durant toute ma vie, répondit Denethor, et du temps de mes ancêtres avant moi32.

En énonçant ainsi son idéal, Denethor se définit lui-même comme un conservateur. La tradition a perdu à ses yeux son lien avec la transcendance : elle n’est rien de plus qu’un ensemble de coutumes, qu’une ancienneté qui lui donne le droit à gouverner et donne de la noblesse à sa fonction. L’assise de son autorité s’en trouve ainsi fragilisée, puisqu’elle ne repose pas sur des principes transcendants, donc intangibles, ce que garantit la véritable Tradition, mais sur la force de l’habitude, cette « légitimité traditionnelle » de la typologie weberienne33. A ce titre, il se glorifie moins de la noblesse en soi du royaume du Gondor, que de son ancienneté relative qui finit d’ailleurs par discréditer à ses yeux les rois, privés de l’exercice effectif de la souveraineté depuis tant de siècles qu’ils en ont perdu toute crédibilité34. La référence au roi ne sert alors qu’à conférer une plus grande aura à la fonction d’Intendant, renvoyant l’origine de sa charge à des temps immémoriaux proches de l’éternité35.
Le conservateur étant surtout conservateur de soi-même, pour reprendre le mot de Bernanos, cette vision du monde reflète en grande partie l’orgueil de Denethor, qui s’érige finalement en unique juge et mesure du Bien et du Mal : ainsi, son orgueil le conduit à ne considérer la guerre de l’Anneau qu’au travers du prisme de son opposition personnelle à Sauron36, si bien qu’il en vient à considérer son suzerain comme un ennemi et un rival37. Son mépris pour la lignée d’Isildur sape donc toute la légitimité de sa fonction, et son refus final de reconnaître le souverain légitime ne lui donne donc d’autre choix que la mort. Ce faisant, Denethor témoigne pleinement de sa méconnaissance de la Tradition, en se croyant dépositaire d’un héritage clos et stérile, semblable en cela à l’Arbre desséché38, alors qu’il est le gardien d’un dépôt vivant qu’il doit faire fructifier comme le fera symboliquement Aragorn, en plantant un nouvel arbre blanc.
Cette hantise de voir le passé s’achever conduit également Denethor à considérer la restauration comme une potentielle privation d’une fonction qu’il s’est appropriée et dont la restitution lui semblerait une déchéance : « Je suis Intendant de la Maison d’Anarion. Je ne vais pas descendre jusqu’à n’être que le chambellan gâteux d’un parvenu », s’exclame-t-il au paroxysme de son désespoir, avant de définir ainsi l’avenir idéal :

être le Seigneur de la Cité en paix et laisser après moi mon siège à mon fils, qui serait son propre maître et non élève d’aucun magicien. Mais si le destin me le refuse, je ne voudrai rien : ni vie diminuée, ni amour divisé, ni honneur abaissé.

Préférant le suicide à une vie qu’il considère comme définitivement perdue, il montre ainsi que sont étrangères à sa pensée les véritables qualités du souverain, reconnaissance et amour, comme le lui rappelle Gandalf :

Il ne me semblerait pas qu’un Intendant qui remet fidèlement sa charge ait à perdre en amour ou en honneur, répliqua Gandalf. Et au moins vous ne dépouillerez pas votre fils de son choix alors que sa mort est encore incertaine32.

En soustrayant ainsi Faramir à cette mort désespérée, le magicien blanc offre également au lecteur un démenti éclatant à l’orgueil de Denethor : lorsque Faramir remet l’insigne de sa charge entre les mains d’Aragorn, ce dernier le lui confie de nouveau39 et lui confère en outre la suzeraineté sur l’Ithilien, témoignant ainsi de sa reconnaissance à l’égard de toute la lignée des Intendants, Denethor compris. Ce court épisode fait ainsi rentrer dans le cours normal des choses ce qui n’était qu’une situation d’exception ; loin de substituer un gouvernant à un autre dans une stricte équivalence de fonctions, ce qui constituerait effectivement une situation de rupture, cette scène souligne que la remise en ordre ne lèse pas l’Intendant, mais rend à chacun sa légitime place, rendant possible tant la continuité que le renouveau dont l’équilibre constitue l’essence même de la Tradition, « semblable à un père de famille qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien40. »

Les fonctions royales : « les mains du roi sont celles d’un guérisseur31 »

L’évocation de la remise du mandat d’Intendant par Faramir nous invite à considérer différents épisodes qui se situent à la fin du livre et participent à la manifestation de la légitimité d’Aragorn tout autant que ses hauts faits. Le caractère épique du personnage, son charisme comme Capitaine et comme guerrier, inévitablement accentués par le cinéma, ont eu tendance à éclipser certaines attributions qui, pour être moins impressionnantes, n’en constituent pas moins des éléments déterminants de caractérisation du monarque.

Guérisseur des corps : un roi thaumaturge

La première de ces manifestations, alors que l’héritier n’est encore roi que de jure, a lieu à l’issue de la bataille des Champs du Pelennor : après avoir arboré l’étendard des rois, sa sagesse dicte au Dunedain de ne pas revendiquer son héritage avant la fin de la guerre et de ne pas entrer dans sa cité41. Cependant, sur la prière de Gandalf, il finit par y venir incognito pour soigner les victimes du Souffle noir, à commencer par Faramir, Eowyn et Meriadoc. La revendication de la royauté opérée sur le champ de bataille s’accompagne donc immédiatement d’une dimension thaumaturgique : après avoir défendu sa cité, le roi marque son retour par les soins qu’il apporte à son peuple :

Et bientôt la nouvelle partit de la Maison que le roi était en vérité venu parmi eux et qu’après la guerre il apportait la guérison, et l’information se répandit dans la Cité42.

La capacité à guérir proclamée par Tolkien comme apanage de la royauté vient ici souligner plusieurs caractères du futur monarque. Tout d’abord, ce pouvoir manifeste l’appartenance d’Aragorn à la lignée d’Elros, fils d’Eärendil et premier roi de Numenor. Lorsqu’il est appelé au chevet de Faramir, il déclare en effet :

Il me faut déployer ici tout le pouvoir et toute l’habileté qui m’ont été donnés, dit-il. Plût au ciel qu’Elrond fût ici, car il est l’aîné de toute notre race, et il a le plus grand pouvoir.

La référence à Elrond, l’utilisation de l’expression « notre race » permettent ici de comprendre qu’il s’agit de la race des Semi-Elfes, issue des mariages entre Hommes et Elfes. Le pouvoir de guérison constitue donc un signe majeur de la légitimité du roi (comme, à un moindre degré, sa longévité exceptionnelle, apanage des Numénoréens), mais également une marque de son savoir : la capacité à guérir les maux est une des caractéristiques des Maîtres du Savoir que sont les Elfes, et qu’ils ont transmise au Trois Anneaux qu’ils ont forgés43.
Ainsi, le roi se manifeste non seulement comme le chef de guerre, mais comme celui qui soigne les maux de ses sujets : après la bataille, non content de guérir Faramir, Eowyn et Merry, il s’emploie jusque dans la nuit à guérir les habitants de Minas Tirith44. Dans la continuité de la vision traditionnelle du roi comme père et serviteur de ses peuples, Aragorn s’emploie à assurer le Bien de ses sujets : à ce titre, le vocatif d’« Evinyatar » qu’Aragorn se donne dans les maisons de guérison, et traduit par « le régénérateur » pourrait aussi avoir la signification de « guérisseur ». La formule « les mains du roi sont celles d’un guérisseur » dépasseraient alors la signification première relative à la santé corporelle, pour endosser une forte charge symbolique : par la recherche du Bien commun, le roi est celui qui prend soin, au sens large, de ceux qui lui sont confiés, en les préservant d’un mal tant spirituel que matériel. Ainsi, dans ce pouvoir thaumaturgique, c’est tout le dévouement du monarque traditionnel, toute son action pour le Bien qui sont mis en lumière.

Guérisseur des âmes : un roi de justice

Thaumaturge, le monarque se doit aussi d’appliquer la justice de manière exemplaire : ainsi, il renouvelle le don du Calenardhon aux Rohirrim et confirme Faramir dans sa fonction d’Intendant, dans un geste symbolique de reconnaissance non tant envers Faramir qu’à l’égard de tous ses ancêtres. Après son couronnement, il reçoit également ambassades et requêtes, pardonne aux ennemis et récompense ceux qui ont concouru à la victoire45. Mais l’exemple le plus développé de la justice d’Aragorn est le procès de Beregond :

En dernier lieu le capitaine de la Garde lui amena Beregond pour qu’il fût jugé.
Et le Roi dit à Beregond :
« Beregond, par votre épée le sang fut versé dans les Lieux Consacrés, où cela est interdit. Et vous abandonnâtes aussi votre poste sans l’autorisation du Seigneur ou du Capitaine. Pour ces faits, dans l’ancien temps, le châtiment était la mort. Aujourd’hui donc, je dois prononcer votre jugement. Toute peine est remise en considération de votre vaillance au combat, et plus encore parce que tout ce que vous avez fait le fut pour l’amour du Seigneur Faramir. Vous devez néanmoins quitter la Garde de la Citadelle et partir de la Cité de Minas Tirith. »
Le sang reflua alors du visage de Beregond, frappé au cœur, il courba la tête. Mais le Roi dit :
« Ainsi doit-il en être, car vous êtes nommé à la Compagnie Blanche, la Garde de Faramir, Prince d’Ithilien, vous en serez le Capitaine, et vous résiderez en Émyn Arnen dans l’honneur et la paix, et au service de celui pour lequel vous risquâtes tout pour le sauver de la mort. »
Alors, Beregond, percevant la miséricorde et la justice du Roi, fut heureux, il s’agenouilla pour lui baiser la main et s’en fut, joyeux et content46.

Ce passage, nouveau jugement de Salomon, met en valeur la conception traditionnelle de la justice : le juge qu’est Aragorn n’a pas pour fonction l’accomplissement aveugle de la loi, mais la recherche ce qui est juste. Dans les traces du modèle biblique, il donne un exemple de sagesse et parvient à infliger un châtiment proportionné à la peine tout en exerçant à l’égard de Beregond la miséricorde en même temps que la justice. Ce faisant, Aragorn obtient la reconnaissance de son sujet.
Faute de ce sens de la justice, tout autre est la domination exercée par Saroumane ou Sauron : leur absence de justice condamne ceux qui les servent à le faire par crainte ou par intérêt, en acquérant la capacité de nuire à leur tour en proportion de leurs capacités, mais en aucun cas par un amour désintéressé. Au contraire, l’enracinement dans le mal exerce une véritable tyrannie sur ses serviteurs, tyrannie qui les prive de leur liberté. Ainsi, cet esclavage du mal les empêche de saisir les occasions qui leur sont offertes de se repentir, à l’image de Grima qui s’enfonce peu à peu dans le mal et, en désespoir de cause, finit par tuer Saroumane, témoignant ainsi de son incapacité à concevoir l’existence de la miséricorde. L’attachement témoigné par ses sujets au monarque traditionnel figuré par Aragorn, conséquence naturelle du soin qui leur apporte et de l’équité avec lesquels il les gouverne, ne peut rien avoir de commun avec le règne de terreur exercé par Sauron ou Saroumane : enchaînés dans la haine et le mal, leurs esclaves n’ont d’autre ressource que de haïr, haïr le bien dont ils se pensent irrémédiablement privés, le mal qui ne peut susciter leur affection et jusqu’à eux-mêmes, comme l’explique Gandalf à propos de Gollum, pitoyable esclave de l’Anneau :

Il avait horreur des ténèbres et il détestait encore davantage la lumière, il haïssait tout, et l’Anneau plus que toute autre chose47.

En inaugurant son règne par des œuvres de guérison et de justice, le roi Elessar donne témoignage de la prééminence que doit occuper la poursuite du Bien, physique comme spirituel, dans toute œuvre politique. Le portrait que propose Tolkien du monarque lors de son couronnement dénombre ainsi les qualités, morales bien plus que physiques, qui sont moins celles d’Aragorn lui-même que le reflet d’un miroir des princes sur le modèle antique :

Quand Aragorn se leva, tous ceux qui le voyaient le contemplèrent en silence, car il leur semblait qu’il leur était alors révélé pour la première fois. Grand comme les rois de la mer jadis, il dominait tout son entourage, il paraissait chargé d’années et cependant dans la fleur de la virilité, la sagesse se montrait sur son front, et la force et la guérison étaient dans ses mains, et une lumière l’environnait. Alors, Faramir cria « Voici le Roi ! »48.

La parole de Faramir, au-delà de son utilité narrative, semble également revêtir une valeur performative : pleinement entré dans son héritage, le roi Elessar est à la fois l’incarnation d’une vertu exceptionnelle et le modèle littéraire de ce que le roi doit être, joignant, selon l’idéal antique du puer senex, la vigueur de la jeunesse à la sagesse du vieillard, ou la force du guerrier à la douceur paternelle, faisceau des vertus idéales auquel s’ajoute la continuité garantie par la Tradition. Celle-ci, en effet, arrache, par son appartenance au corps mystique du roi, le titulaire de cette fonction à sa personne individuelle et le hausse au niveau requis par l’autorité qui est la sienne.

Conclusion : Ranimer le feu

Loin d’être exhaustive, notre analyse d’Aragorn trouve naturellement sa conclusion dans le poème écrit par Bilbo à l’intention du Dunadan :

Tout ce qui est or ne brille pas,
Tous ceux qui errent ne sont pas perdus
Le vieux qui est fort ne se dessèche pas
Le gel n’atteint pas les racines profondes,
Des cendres, un feu sera réveillé,
Une lumière des ombres surgira,
Renouvelée sera la lame brisée :
Le sans couronne de nouveau sera roi49.

Dans ces quelques vers, en effet, se retrouvent tous les motifs qui donnent sa profondeur à ce grandiose personnage, incarnant une tradition vigoureuse malgré et par sa vieillesse, tradition qui, bien que cachée sous une pauvre apparence, n’attend que l’étincelle toujours inaccessible aux atteintes du mal pour entretenir l’espoir, pour reforger l’épée, pour couronner le roi.

  1. https : //www.lemonde.fr/culture/article/2012/07/05/tolkien-l-anneau-de-la-discorde_1729858_3246.html.
  2. Par cet aspect, il se rapproche du schéma presque systématique de la plupart des films épiques américains, où le motif personnel est en général plus impérieux que le motif collectif, et conditionne la participation du héros à la lutte. Les films de Mel Gibson (The Patriot, Braveheart) sont particulièrement représentatifs de cette tendance.
  3. Cette phrase est en effet prononcée par la mère d’Aragorn, Gilræn, lors de sa dernière rencontre avec son fils : alors qu’il l’encourage à espérer, elle lui annonce par cette phrase qu’elle a cessé d’espérer, ce qui entraîne sa mort comme une conséquence logique de son défaut d’espoir (« Ceci est notre dernière séparation, Estel, mon fils. Je suis vieillie par les soucis, tout comme l’un des Hommes moindres, et maintenant qu’elle approche, je ne puis affronter l’obscurité de notre temps, qui s’amasse sur la Terre du Milieu. Je ne tarderai pas à la quitter. »Aragorn s’efforça de la réconforter, disant : « Il peut encore y avoir de la lumière au-delà des ténèbres, et dans ce cas, je voudrais que tu la voies et sois heureuse. » Mais elle ne répondit que par ce linnod : Onen i-Estel Edain, û-chebin estel anim (J’ai donné l’Espoir aux Dûnedain, je n’ai gardé aucun espoir pour moi-même) et Aragorn partit, le cœur lourd. Gilræn mourut avant le printemps suivant. » (Seigneur des Anneaux, Quatrième partie, « Appendices et index », Histoire d’Aragorn et Arwen)
  4. V, 4 « Le siège de Gondor ».
  5. Seigneur des Anneaux, « Appendices et index », Appendice B.
  6. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre I, 1102a, Agora les classiques, Presses pocket, 1992, pp. 51-52.
  7. Seigneur des Anneaux, Quatrième partie, « Appendices et index », Histoire d’Aragorn et Arwen.
  8. C’est ce que dit Elrond lors de son conseil : « Peut-être qu’à la disparition de l’Unique, les Trois feront défaut et que beaucoup de belles choses passeront et seront oubliées. C’est ce que je crois.

    – Pourtant tous les Elfes sont disposés à courir ce risque, dit Glorfindel, si par là le pouvoir de Sauron peut-être brisé et la peur de sa domination écartée à jamais. » (II, 2 « Le conseil d’Elrond »)

  9. cf. https : //viveleroy.net/pour-une-lecture-traditionnelle-du-seigneur-des-anneaux-1/#Les_palantiri_ou_limage_dun_pouvoir_qui_ne_corrompt_pas.
  10. Silmarillion, « Les anneaux du pouvoir et le Troisième Age. Où ces récits viennent à leur fin. »
  11. VI, 5 « L’intendant et le roi ».
  12. « Sauron pressa le Roi d’abattre l’Arbre Blanc, le Beau Nimloth, qui poussait dans son jardin, puisque c’était un souvenir des Eldar et de la lumière de Valinor. Au début le Roi refusa, croyant encore que la fortune de sa maison était liée à celle de l’Arbre, comme l’avait prédit Tar-Palantir. Dans sa folie celui qui maintenant haïssait les Eldar et les Valar se raccrochait vainement à l’ombre de l’ancienne allégeance de Númenor. peu après, le Roi céda à Sauron : il abattit l’Arbre Blanc et abandonna complètement l’allégeance de ses pères. » Silmarillion, « Akkalabêth. La chute de Numenor. »
  13. Silmarillion, « Akkalabêth. La chute de Numenor. » ; Seigneur des Anneaux, « Appendices et Index », Appendice A.
  14. « dans l’usure des rapides années de la Terre du Milieu, la lignée de Meneldil fils d’Aramon s’éteignit, et l’arbre se dessécha » (II, 2 « Le conseil d’Elrond ») ; « La Grande Peste dévaste le Gondor. Mort du Roi Telemnar et de ses enfants. À Minas Anor, l’Arbre Blanc périt. » (Seigneur des Anneaux, « Appendices et Index », Appendice B.
  15. « Aragorn porta alors doucement la main sur le plant, et voilà que celui ci lui sembla ne tenir que légèrement à la terre, Aragorn le retira sans mal, et il le rapporta à la Citadelle. Alors, le vieil arbre fut déraciné, mais avec révérence, et on ne le brûla point, mais il fut remis pour reposer dans le silence de Rath Dinen. » (VI, 5 « L’intendant et le roi »).
  16. II, 2 « Le conseil d’Elrond ».
  17. Seigneur des Anneaux, Quatrième partie, « Appendices et index », Histoire d’Aragorn et Arwen.
  18. Lettre 64, à Christopher Tolkien, 30 avril 1944. La même idée est exprimée par Iluvatar, le Dieu unique, lorsqu’il présente aux yeux des Ainur ce que la « Grande Musique » initiale a créé : « Ceci vient de votre art et chacun de vous trouvera, dans ce que je présente à vos yeux, les créations mêmes qu’il croit avoir inspirées ou inventées. Et toi, Melkor, tu verras tes pensées les plus secrètes, tu comprendras qu’elles ne sont qu’une part de l’ensemble, tributaires de sa gloire. » (Silmarillion, « Ainulindalë »)
    De la même manière, lors du départ des Noldor, Manwë, le premier des Valar, rappelle cet espoir : « Comme nous l’avait dit Eru, Eä verra naître une beauté jusqu’alors impensée, et le mal apportera le bien. » (Silmarillion, ch. 11 « Le soleil, la lune et la disparition de Valinor »)
  19. Silmarillion, « Akkalabêth. La chute de Numenor. »
  20. V, 6 « La bataille des champs du Pelennor ».
  21. « Mais devant tous allait Aragorn avec la Flamme de l’Ouest, Anduril, tel un nouveau feu allumé, Narsil reforgée aussi mortelle que jadis, et sur son front était l’Étoile d’Elendil. » (V, 6 « La bataille des Champs du Pelennor »)
  22. II, 8 « Adieu à la Lorien ».
  23. IV, 9 « l’antre d’Arachné ». L’histoire des Silmarils semblera obscure à quiconque n’a pas lu le Silmarillion ; il s’agit de trois joyaux dérobés par Morgoth, « le noir ennemi du monde », maître de Sauron, et qui seuls renfermaient la lumière originelle, symbole d’une vérité non altérée et d’une beauté intacte. A l’issue du Premier Age, durant lequel les Elfes du peuple des Noldor tentent de reprendre les joyaux à Morgoth, ce dernier est finalement vaincu par l’intervention des Valar. Des Silmarils, l’un disparaît dans la mer, l’autre dans une crevasse et le dernier, porté par Eärendil le Semi-Elfe, devient une étoile qui rappelle la victoire des Valar sur Morgoth.
  24. VI, 1 « La tour de Cirith Ungol ».
  25. VI, 2 « Le pays de l’ombre ».
  26. « Loin au nord, comme un défi à Melkor, elle fit une ronde de sept étoiles majeures, Valacirca, la Faucille des Valar, comme l’annonce de sa ruine. » Silmarillion, « Quenta Silmarillion », ch. 3.
  27. Un dernier élément, que nous ne développons pas, de la symbolique stellaire, est évidemment le lien entre l’étoile et la Vierge Marie, Stella maris, discrètement évoquée par de nombreuses figures qui rappellent à la fois le caractère éminemment catholique de l’œuvre de Tolkien et la valorisation inégalée de la femme dans le catholicisme et dans l’imaginaire du magicien d’Oxford. On retiendra ainsi Luthien et Arwen, Étoile du matin et Étoile du soir de leur peuple, Varda, la Reine des étoiles, souvent chantée par les Elfes, et bien sûr Eowyn, dont le vocable de « vierge guerrière » (VI, 5 « L’intendant et le roi ») et la victoire face au Roi-Sorcier d’Angmar et à son coursier évoquent le livre de la Genèse (3, 15) : « Inimicitias ponam inter te et mulierem, et semen tuum et semen illius : ipsa conteret caput tuum, et tu insidiaberis calcaneo ejus. — Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance : elle t’écrasera la tête, et toi tu la mordras au talon. »
  28. Nous avons peu évoqué la chevauchée des Chemins des Morts, qui constitue pourtant l’un des plus grands exploits d’Aragorn et une des manifestations les plus complètes de son autorité royale. On trouvera une lecture particulièrement pertinente de ce passage dans le recueil Tolkien. Faërie et Christianisme, Caldecott S., Rance D., Solari G., Éditions Ad Solem, Genève, 2002.
  29. II, 9 « Le grand fleuve ».
  30. Seigneur des Anneaux, « Appendices et index », Histoire d’Aragorn et Arwen.
  31. V, 9 « La dernière délibération ».
  32. V, 7 « Le bûcher de Denethor ».
  33. cf. https : //viveleroy.net/autorite-et-pouvoir-chez-les-modernes/#LÉtat_moderne_et_la_confusion_entre_autorite_et_pouvoir.
  34. « Même si sa revendication m’était prouvée juste, il ne vient jamais que de la lignée d’Isildur. Je ne me courberai pas devant un tel homme, dernier d’une maison loqueteuse, depuis longtemps dénuée de seigneurie et de dignité. » (V, 7 « Le bûcher de Denethor »)
  35. Cette fierté attachée au temps en soi comme signe de légitimité est particulièrement sensible dans une anecdote rapportée par Faramir à propos de Boromir : « Et je me rappelle une chose au sujet de Boromir lorsqu’il était un jeune garçon et que nous apprenions ensemble la légende de nos aïeux et l’histoire de notre cité, c’est qu’il lui déplaisait toujours que son père ne fût pas roi.  » Combien faut-il de centaines d’années pour faire d’un intendant un roi, quand celui ci ne revient pas ?  » Demandait-il. « Quelques années peut-être en d’autres lieux de royauté moindre, répondait mon père. En Gondor, dix mille ans ne suffiraient pas. » » (IV, 5 « Fenêtre sur l’ouest »).
  36. « Et son orgueil s’accrut à la mesure de son désespoir, au point que dans tous les événements de l’époque, Denethor finit par ne déchiffrer que les seuls effets du combat singulier qui opposait le Seigneur de la Tour Blanche au Seigneur de Barad-dûr, et il en vint ainsi à se méfier de tous les autres qui luttaient contre Sauron, hors ceux qui servaient ses intérêts propres. » Seigneur des Anneaux, Appendices et Index, Appendice A.
  37. « Ainsi donc, s’emporte-t-il contre Gandalf, de la main gauche tu voudrais user de moi un petit moment comme bouclier contre le Mordor, et de la droite amener le Rôdeur du Nord pour me supplanter. » (V, 7 « Le bûcher de Denethor »)
  38. On pourra également rapprocher le passéisme de Denethor du déclin du Gondor et du manque de vitalité de Minas Tirith, remarqué par Legolas : « Il leur faudrait davantage de jardins […]. Les maisons sont mortes, et il y a trop peu de choses qui poussent et sont heureuses, ici. » (V, 9 « La dernièr délibération »)
  39. Faramir rencontra Aragorn au milieu de ceux qui étaient assemblés là, il s’agenouilla et dit : « Le dernier Intendant de Gondor sollicite l’autorisation de remettre sous son mandat. » Et il tendit une verge blanche, mais Aragorn la prit et la lui rendit, disant : « Ce mandat n’est pas terminé et il sera tien et celui de tes héritiers, tant que durera ma lignée. Remplis maintenant ton office ! » (VI, 5 « L’intendant et le roi »)
  40. Ideo omnis scriba doctus in regno cælorum, similis est homini patrifamilias, qui profert de thesaura suo nova et vetera. (Matthieu 13, 52).
  41. « Cette Cité et ce royaume sont restés à la charge des Intendants durant maintes longues années, et je crains, en y entrant sans en être prié, que ne s’élèvent le doute et la discussion, ce qui ne se devrait pas tant que cette guerre est en cours. Je n’entrerai pas et je ne ferai valoir aucune revendication avant que l’on ait vu qui de nous ou du Mordor l’emportera. Les hommes dresseront ma tente sur le terrain et j’attendrai ici la bienvenue du Seigneur de la Cité. » (V, 8 « Les maisons de guérison »)
  42. V, 8 « Les maisons de guérison ».
  43. « Ceux qui les ont faits ne désiraient ni la force ni la domination, non plus qu’un amas de richesses, mais l’entendement, la création et la faculté de guérir, afin de conserver toutes choses sans souillure. Ces qualités, les Elfes de la Terre du Milieu les ont acquises dans une certaine mesure, encore que non sans douleur. » (II, 2 « Le conseil d’Elrond »)
  44. « Beaucoup de gens étaient rassemblés aux portes des Maisons pour voir Aragorn, et ils le suivirent, et quand il eut enfin soupé, des hommes vinrent le prier de guérir leurs parents ou leurs amis dont la vie était en danger à la suite de contusions ou de blessures ou qui restaient sous l’Ombre Noire. Aragorn se leva et sortit, il envoya quérir les fils d’Elrond, et ensemble ils peinèrent tard dans la nuit. Et la nouvelle courut la Cité : « En vérité, le Roi est revenu. » (V, 8 « Les maisons de guérison »)
  45. « Dans le temps qui suivit son couronnement, le Roi siégea sur son trône dans le Palais des Rois, et il y prononça ses jugements. Et des ambassades vinrent de nombreux pays et peuples, de l’Est et du Sud, des lisières de la Forêt Noire et du pays de Dun à l’ouest. Le Roi pardonna aux Orientaux qui s’étaient rendus et il les renvoya libres, et il fit la paix avec les gens de Harad, il libéra les esclaves de Mordor, et il leur donna en possession toutes les terres des environs du Lac Nurnen. Et de nombreux soldats parurent devant lui pour recevoir ses éloges et la récompense de leur valeur. » (VI, 5 « L’intendant et le roi »)
  46. VI, 9 « L’intendant et le roi ».
  47. II, 2 « L’ombre du passé ».
  48. VI, 5 « L’intendant et le roi ».
  49. I, 10 « Grands-Pas ».