Institutions et rites de la religion fasciste, par Emilio Gentile Le fascisme : une religion politique, PARTIE II

Historien mondialement reconnu, professeur à l’Université de Rome « La Sapienza », Emilio Gentile s’est consacré depuis les années 1970 à l’étude de l’idéologie fasciste. Il en démontre la nature moderne et totalitaire, en analysant en particulier — grâce à l’étude des nombreuses sources primaires laissées par les observateurs et les théoriciens du fascisme — la volonté de création d’une « religion politique » destinée à « régénérer le peuple italien » à travers le culte de la Nation.

Introduction de viveleroy

Le texte suivant est la deuxième partie d’une traduction libre de l’article du Professeur Emilio Gentile « Fascism as political religion » paru dans la revue Journal of Contemporary History1 en 1990.

La rédaction y a ajouté, en annexe, les définitions du totalitarisme, du fascisme et de la sacralisation de la politique qu’Emilio Gentile propose dans la Postface à l’édition française de son ouvrage La religion fasciste2.

AVERTISSEMENT : Des titres ont été rajoutés par la Rédaction pour faciliter la lecture en ligne.

Déjà paru sur viveleroy en traduction de l’article original :
PARTIE I : Aux sources de la religion fasciste, par Emilio Gentile
PARTIE II : Institutions et rites de la religion fasciste, par Emilio Gentile


Le Parti, colonne vertébrale de l’Église fasciste

L’identification du milicien fasciste à un croyant religieux n’est pas une simple banalité. En fait, les fascistes comparèrent souvent leur parti à une Église ou à un ordre religieux militaire. De plus, le fascisme ne dissimulait pas le fait que ses mesures totalitaires étaient destinées à créer, au sein de la sphère politique, une sorte d’organisation similaire à celle de l’Église catholique. Comme l’écrivait Critica Fascista, l’organisation de l’État fasciste…

… reflète de bien des manières les caractéristiques les plus importantes de l’organisation catholique romaine : un pouvoir qui associe et unifie les actions de ses membres, qui leur transmet son propre caractère, qui fait de son propre objectif l’objectif le plus élevé de leurs propres vies dans la société, et qui ne tolère aucune tentative de schisme ou d’hérésie civile3.

Une communauté de croyants

Le parti était l’école dans laquelle les apôtres et les soldats de la « religion fasciste » et les nouveaux chefs de l’État totalitaire étaient instruits. La similitude entre l’activité politique fasciste et l’activité catholique peut également être relevée dans certains des rites du parti.

Par exemple, le rituel de la leva fascista, institué en 1927, avait été emprunté à la liturgie catholique. C’était une authentique « cérémonie initiatique », semblable à la confirmation dans l’Église, durant laquelle les jeunes gens qui avaient fait partie d’organisation de jeunesse devenaient des « fascistes consacrés », et rejoignaient le parti ; le Secrétaire du PNF, qui décernait la « distinction fasciste suprême4 », était « un prêtre qui parle d’une voix mystique, qui lance un appel de vie5. »

Ce rituel était effectué avec des cérémonies publiques dans toutes les villes italiennes, mais les plus importantes se tenaient à Rome, en présence du duce. Les jeunes étaient présentés de manière symbolique avec la carte du parti et le fusil et, comme Mussolini le proclama lors de la première cérémonie d’« enrôlement » :

La carte est le symbole de notre foi ; le fusil est l’instrument de notre force6.

Ces nouveaux fascistes juraient d’« accomplir les ordres du Duce sans discussion » et de servir la cause de la révolution fasciste de toutes leurs forces et, s’il était nécessaire « au prix de leur sang ». Comme le Secrétaire du PNF le disait à ces assemblées :

Demain, j’aurai pouvoir de vie ou de mort sur toutes vos activités et opinions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises7.

Indépendamment des convictions personnelles des grands prêtres du régime, l’institutionnalisation de la « religion fasciste » était aussi motivée par des considérations plus pragmatiques, puisqu’elle était un moyen d’affirmer et de légitimer la prééminence du parti concernant les autres organisations du régime. D’après les manuels d’éducation politique du PNF, seul le parti, se conformant aux ordres du Duce, avait la tâche de maintenir en vie « la flamme de la révolution » et d’agir, au sein de l’État fasciste, comme « la nourriture spirituelle, la flamme allumée par le sang de nos morts8. »

La création d’un paysage architectural fasciste

Cette fonction, encouragée par les idéologues du parti, était également soutenue par une iconographie symbolique massive qui, dans la vie civile, avait pour but de créer une image de la « sainteté » du parti.

Par exemple, les antennes locales du PNF étaient souvent mentionnées comme les « églises de notre foi » ou comme les « autels de la religion de la Patrie », où « nous cultiverons la religieuse mémoire des morts » et où « nous travaillerons à la purification de l’âme9 ».

L’intensification de la symbolique entourant le parti, particulièrement durant le mandat de Starace en tant que Secrétaire, fut accompagnée par une stratégie secrète du parti, visant à accroître son pouvoir au sein de l’État. En 1932, Starace voulut faire résonner plus puissamment, pour ainsi dire, la présence du parti comme cœur spirituel du régime, et décida que toutes les antennes du parti devait avoir une « tour fasciste » avec des cloches, qui devraient retentir à chaque cérémonie du parti. Les organisations de jeunesse fascistes expliquèrent que par le tintement des cloches, une activité traditionnelle « tout à la fois mystique et populaire », le fascisme voulait évoquer une tradition religieuse et civile pluriséculaire et rendre ainsi plus expressif…

… son caractère religieux original et de plus en plus énergique, résultat d’une éducation de l’esprit virile et romaine, qui seule peut s’intégrer admirablement à une religion « divine »10.

La volonté d’exalter l’activité du parti par une forme de symbolisme religieux peut être vérifiée par un autre exemple significatif. Au début des années 1930, une campagne de souscription publique fut lancée pour la construction du siège national du PNF à Rome, la Casa Littoria. Par le soutien financier du peuple, la Casa Littoria devait incarner…

… l’incomparable énergie fournie par l’âme de la nation à la Révolution fasciste11.

Un débat animé commença entre les principaux architectes italiens de l’époque, surtout au sujet de la fonction symbolique du siège du parti, comme…

… le temple où la nouvelle jeunesse fasciste serait forgée12.

Leurs plans prévoyaient un énorme immeuble, une « tour fasciste » dotée d’une « sacristie pour les drapeaux » d’un « sanctuaire pour les martyrs de la révolution fasciste », et d’un énorme espace ouvert pour les rassemblements de masse de la hiérarchie et les cérémonies du parti. Le lieu élu pour la construction de l’immeuble était prêt du Forum Mussolini (actuellement le Ministère des Affaires Étrangères) parce que, comme l’expliquait une publication officielle, cela représentait …

… une réconciliation physique significative entre le centre duquel l’esprit de l’idée fasciste est répandue, et le gymnase dans lequel la nouvelle jeunesse de l’Italie préparera son corps, afin d’apporter une plus grande gloire à la Patrie13.

Signes et symboles, modes de diffusion de la foi fasciste

La glorification symbolique de l’activité charismatique du parti était n’était pas une simple façade destinée à dissimuler le désir de pouvoir de la hiérarchie. En effet, elle était complètement justifiée en termes de tâches confiées au parti par la politique du régime, à savoir « la défense et la consolidation de la Révolution fasciste », et « l’éducation politique du peuple italien14 ».

Une large part du rôle d’éducation du parti consistait en une campagne de propagande large et continue de « foi », gravitant autour de symboles et de rites, ayant pour but d’augmenter et de renforcer la croyance des masses dans les mythes fascistes. Une fois que l’idéologie fut devenue un dogme, la participation politique des masses devait prendre la forme d’une vénération collective publique. En plus d’être une réponse à leur objectif pragmatique de manipulation des masses, il s’accordait également avec l’approche intuitive du fascisme à l’égard de la politique et des masses.

Le mythe, pilier fondamental de la politique fasciste

Le fascisme rejetait explicitement le rationalisme, et louait la pensée mythique à la fois comme attitude mentale et comme mode de conduite politique. Sa politique était fondée sur la conviction que les individus comme les masses étaient mus par des pensées irrationnelles et mythiques. Comme le constatait un ouvrage sur la conception fasciste de l’État :

Les masses ne peuvent pas comprendre les distinctions subtiles ; elles ont besoin de spiritualisme, de piété, de principes et de rites religieux15.

Mais le fascisme reconnaissait également que le soutien des masses était une des forces les plus importantes dans la politique moderne, et que leur implication était aussi nécessaire à la création des fondements d’un nouveau système politique autoritaire. Cependant, une telle implication avait exclusivement pour but un conformisme à peu près aveugle, dans lequel les masses seraient sans cesse mobilisées pour suivre les ordres du duce et du parti.

À ce stade, la raison pour laquelle le fascisme donna une telle importance à la religion est maintenant claire, ainsi que, en particulier, la raison pour laquelle il s’engagea si ardemment dans la constitution de son propre système de croyances et de rites. La conversion des masses aux mythes de la « religion fasciste » était considérée par le fascisme comme un élément indispensable pour le renforcement de son pouvoir. Par conséquent, c’était uniquement par la socialisation de son propre système de croyances, de rites et de symboles que le fascisme croyait pouvoir acquérir un soutien de masse actif et durable.

Telle fut la manière selon laquelle le fascisme pensait intégrer et « nationaliser » les masses au sein des structures du nouvel État totalitaire, les transformant en une communauté morale organisée sous l’autorité d’une hiérarchie, inspirée par une croyance sans limite dans les mythes fascistes, qui devait leur être transmises à travers des organisations, des symboles et des rites.

On peut imaginer que les grands prêtres du fascisme, quand ils débattaient de leurs rites collectifs, furent influencés par Gustave Le Bon, un auteur que lisait souvent Mussolini, et qui écrivit :

Une croyance religieuse ou politique est fondée sur la foi, mais elle ne pourrait jamais durer sans rites ni symboles16.

En fait, dès les origines du mouvement, le culte public était une composante essentielle dans la politique fasciste à l’égard des masses. Même si la révolution fasciste ne disposait pas d’un maître de cérémonie tel que Jacques-Louis David le fut pour la Révolution française, les fascistes étaient eux-mêmes conscients de l’importance des rites et des symboles dans la politique de masse moderne.

En 1922, le journal de Mussolini, Gerarchia, déclarait que la chorégraphie et les rites étaient importants pour encourager la ferveur des masses. Il affirmait leur nécessité afin de reprendre la tradition révolutionnaire française :

Pendant la Révolution française, les encouragements et l’enthousiasme des masses étaient reflétés par des rites séculiers pittoresques. Quelque chose de comparable apparaît aujourd’hui dans les rangs fascistes17.

En 1927, Maurizio Maraviglia, un chef du PNF, écrivit qu’on pouvait également identifier une révolution « à la force de ses symboles et à la beauté de ses rites18 ».

« Le nouvel art fasciste des célébrations séculières »

Tout au long de l’existence du régime, le parti afficha un souci presque excessif de la préparation des rites, dont Mussolini croyait également qu’ils étaient un élément décisif dans la politique de masse. Selon Mussolini, toute révolution devait créer de nouveaux rites et symboles afin de donner aux masses une sorte d’enthousiasme et d’ordre, même si de vieilles traditions pouvaient également être renouvelées et utilisées. Les politiques de masse devaient unir des éléments politiques et mystiques, tout en possédant aussi un « élément joyeux » :

Le salut romain, toutes les chansons, anniversaires, commémorations, sont indispensables à la préservation du pathos d’un mouvement19.

Herbert Schneider définissait ces rites comme « le nouvel art fasciste des célébrations séculières20 ».

Bien que l’usage des rites fût loin d’être demeuré inconnu des autres mouvements politiques, aucun d’eux ne tenta de donner au culte public un développement méthodique ou une dimension de masse tels qu’ils se rencontrèrent dans le fascisme, qui agit ainsi en raison de sa culture, laquelle se fondait largement sur la foi et les mythes.

Cependant, le fascisme ne se préoccupa pas de l’originalité des matériaux auxquels il eut recours pour construire son propre univers symbolique, mais simplement de leur capacité d’adaptation en termes de présentation de mythes. Il s’empara sans vergogne des rites et des symboles d’autres mouvements et les intégra au sien. La majorité des rites fascistes se développèrent de manière spontanée durant la période de violence fasciste initiale, et furent plus tard institutionnalisés par le régime, comme il advint des cérémonies de prestation de serment, de la consécration et de la vénération des drapeaux, et surtout du culte des martyrs tombés du fascisme21.

Symboliser le born again de la nation italienne

Durant ces premières années du squadrismo, le mouvement fut extrêmement habile à présenter son offensive anti-socialiste comme une « guerre de symboles », à travers la destruction de drapeaux rouges et d’autres symboles ennemis, et par l’imposition du respect public pour le drapeau national et les insignes fascistes. Par exemple, la bénédiction du gagliardetto, qui était la bannière des « sections », fut au départ adopté comme un rite symbolique de la rédemption d’une communauté, rappelée au sein de la foi en la nation après la reconquête d’une région qui avait été sous domination socialiste. L’organe du mouvement écrivit en 1921 qu’avec ce rite, le peuple…

… reprenait conscience de lui-même, et regagnait la voie pavée par l’Histoire et par la destinée d’un passé éternel22.

Mais antérieurement à sa prise du pouvoir, tous les rites fascistes étaient autant de démonstrations publiques de la « nouvelle naissance » de la nation, rachetée par le sang de ces héros de guerre et de ses martyrs fascistes, et ainsi ramenée à une unité spirituelle qui remplaçait les divisions de classe. Comme l’écrivait Il Popolo d’Italia en 1922 :

Les marches fascistes sont comparables au rite des offrandes du printemps ; elles sont l’essor d’une volonté, d’une chanson d’unité spirituelle23.

La glorification d’un « sens de la communauté » était un thème récurrent des rites fascistes, en particulier lors des funérailles de camarades tombés au combat ; d’ailleurs, depuis le début, il s’agissait de la plus solennelle de toutes les cérémonies fascistes. Le point culminant de la cérémonie était atteint lorsque, à la lecture à voix haute des noms des morts, tous ceux qui étaient là répondaient « présent ». De cette manière, les funérailles étaient transformées en « rites de vie » :

La vie jaillit toujours de la mort ; la mémoire de l’individu est transmise à jamais dans l’âme immortelle de la Nation24.

Ces rites avaient pour but d’exprimer le lien fort qui reliait les vivants et les morts au sein de la communauté fasciste, unis par la perpétuelle vitalité de la foi.

La constitution d’un Panthéon fasciste

Le culte des martyrs jouait aussi un rôle central dans le culte fasciste durant les années du régime. Le Secrétaire Député du parti écrivit en 1936 que dans le Palazzo littorio, où le Secrétariat National du parti avait son siège, il y avait une « chapelle » où…

… une flamme brûle qui ne doit jamais s’éteindre. Elle fut allumée par le Duce, d’une torche que lui avait donnée un membre de la jeunesse fasciste25

La flamme éclairait le commandement majeur de la religion fasciste : « crois, obéis, combats ».

Il y avait un sanctuaire dans chaque antenne du parti, où était gardé le drapeau, et où était honorée la mémoire du « sang de nos martyrs ». Un livre publié en 1941, dédié aux « martyrs fascistes », réaffirmait l’importance charismatique du culte des morts :

Nos Morts, par leur sacrifice, ont confirmé la sainteté de la Révolution des Chemises Noires, ses conquêtes et son futur26.

Comme toutes les religions, le fascisme essaya de fournir une réponse au problème de la mort par l’exaltation du sens de la communauté, qui intégrait l’individu au sein du groupe. Quiconque mourait dans la foi au fascisme devenait partie de son monde mythique et obtenait ainsi l’immortalité par le biais de la mémoire collective du mouvement, régulièrement mise à jour durant les commémorations.

Une religion pour réveiller l’âme nationale

La dialectique entre les mythes, les symboles et les rites était la structure fondamentale de la « religion fasciste ». L’adoption par le fascisme de la pensée mythique fut parfaitement intégré par rapport à son concept « religieux » de la politique et de l’État. Bien que l’univers symbolique du fascisme fût empli de mythes nombreux, en un certain sens ils étaient seulement corollaires au mythe dominant du « nouvel État » comme expression d’une « nouvelle civilisation ».

Depuis le tout début du mouvement, les principales cérémonies fascistes publiques furent organisées non dans le but de donner une image esthétiquement évocatrice du pouvoir, mais aussi pour rendre présent de manière symbolique le mythe du nouvel État fasciste, en tant que « communauté morale » fondée sur une foi commune, unissant à la fois différentes classes et différentes générations dans le culte de la nation. Un exemple caractéristique de cette tendance est la description suivante d’une marche fasciste en 1921, tirée d’Il Popolo d’Italia :

Voici la nouvelle conscience ; la nouvelle fierté virile et guerrière de notre race qui, grâce au fascisme, a rétabli la tradition romaine. Ici sont les bataillons fascistes qui marchent au pas : et ici, en parfait ordre de marche, nous pouvons voir les aspects les plus beaux, les plus nobles et les plus généreux de notre peuple. Des figures d’adolescents pleins d’intelligence et de vie qui marchent aux côtés d’hommes dont les visages trahissent l’effort imposé par la vitesse de la marche ; travailleurs et employés en tenue simple…, des gens qui se sont battus avec toutes sortes d’armes sur tous les fronts, qui exhibent leurs médailles avec fierté, et qui marchent avec la même fierté que lorsqu’ils quittaient les tranchées pour commémorer les morts et célébrer des victoires, et pour restaurer leur esprit dans le souvenir de leurs héros et martyrs, et pour se préparer eux-mêmes pour de nouveaux triomphes et de nouvelles victoires27.

La commémoration des nouvelles « fêtes sacrées » qu’avait instituées le régime, à l’image de la célébration de la « naissance de Rome » ou de la fondation du mouvement fasciste, était principalement une représentation de la mythologie fasciste, qui courait de l’évocation des temps de la grandeur romaine jusqu’à la « nouvelle naissance » de la nation, accomplie par l’intervention dans la guerre et la révolution fasciste elle-même.

La « romanité » comme mythe des origines

Excepté le mythe entourant Mussolini, le mythe de Rome était peut-être la croyance mythologique la plus répandue dans tout l’univers symbolique du fascisme. Ce n’est pas par hasard que le premier jour férié institué par le fascisme en 1921 fut la « naissance de Rome », qui était solennellement comme une journée fasciste du travail, par opposition avec le 1er mai. Quand la « naissance de Rome » fut fêtée pour la première fois, Mussolini exalta la « romanité » comme un mythe qui devait inspirer le fascisme :

Rome est notre étoile du berger ; c’est notre symbole — ou si vous préférez, notre mythe28.

Quelques années après, Mussolini expliqua à Emil Ludwig comment fonctionnait ce mythe en terme de politique fasciste : « La pratique intégrale de la vertu romaine est là, en face de moi. Elle représente un héritage dont j’essaie de faire usage ; et sa nature ne change pas. Elle est là dehors, éternelle — Rome29. »

Dans la religion fasciste, Rome avait une fonction de modèle archétypal. Avec ses vestiges de monuments classiques, Rome devint une terre sainte, prédestinée par le destin, sur laquelle la grandeur de l’« esprit latin » avait émergé à l’origine, conférant ainsi pour l’éternité au sol romain un esprit sacré, une source inextinguible d’énergie pour quiconque atteignait un contact étroit avec lui ; un jour, Mussolini déclara en effet que le sol historique de Rome avait « un pouvoir magique ». Pour le fascisme, la découverte et la restauration de ruines romaines était avant tout « de l’archéologie symbolique », inspirée par une attraction mythique vers un « centre sacré » et un désir d’entrer en contact avec ce « pouvoir magique30 ».

Les fascistes considéraient également la cérémonie de la « naissance de Rome » comme un rite initiatique, destiné à familiariser les initiés avec la « romanité ». Cette cérémonie était elle aussi inspirée par une…

… volonté divine, par une volonté puissante et impériale, par laquelle l’Italien nouveau retrouve le contact spirituel avec l’ancienne Rome31.

Une fois que le mythe de l’« Italien nouveau » fut relié au mythe de Rome, il reçut lui aussi une signification religieuse : il s’agissait d’un symbole du remords des Italiens, et de leur renaissance comme héritiers spirituels des anciens Romains, rajeunis par une foi commune et, exactement comme leurs ancêtres, désireux de défier le destin et de créer une « nouvelle civilisation ». Dans la mythologie fasciste, l’époque romaine était le « temps des origines », et était placé au commencement de la représentation mythologique de l’histoire italienne, au moment où les Italiens créèrent pour la première fois une tradition sacrée. Dans cette représentation, la brève histoire propre du fascisme était déjà légendaire, puisqu’elle faisait partie d’une histoire vieille de plusieurs siècles qui commençait avec Rome elle-même et culminait avec la Grande Guerre et la montée du fascisme au pouvoir, avant d’être projetée dans un futur de grandeur et de pouvoir tout aussi mythique.

Afin de rappeler constamment à l’esprit du peuple sa propre mythologie, le régime avait un calendrier complet de commémorations dans lequel les grands événements de l’histoire sacrée du fascisme, comme la naissance de Rome et les différentes étapes de la révolution fasciste, étaient exposés dans une séries de célébrations rituelles. Par exemple, la fondation du mouvement fasciste était publiquement célébrée comme le début d’une nouvelle ère en Italie et dans l’histoire du monde. Le 28 octobre, date de la « Marche sur Rome », était le jour qui séparait officiellement une année de l’« ère fasciste » de la suivante.

La sacralisation et la sublimation de la révolution fasciste

L’exemple le plus intéressant esthétiquement parlant de « sacralisation de l’Histoire » inventé par le fascisme fut organisé à l’occasion du dixième anniversaire de la « révolution ». L’« Exposition de la révolution fasciste » ouvrit à Rome en 1932 et bénéficia de la collaboration de plus grands artistes italiens de l’époque, comme Prampolini et Sironi. Il était donné au visiteur de revivre les exploits héroïques des Chemises Noires à travers une série de représentations symboliques, dominées par l’image omniprésente du duce. S’y trouvait un Panthéon des héros de guerre et des martyrs fascistes, et une salle tout entière était consacrée à la légende vivante, au duce.

Néanmoins, le centre idéalisé de l’exposition était le « sanctuaire des Martyrs », une crypte comprenant un « autel du sacrifice », « symbole sacré de la capacité de la race au sacrifice de soi-même », comme l’expliquait le catalogue de l’exposition32. Ce sanctuaire était solennellement défini comme le « Temple de la Révolution », ou « avait lieu la matérialisation du mythe33 ».

Comme toutes les religions politiques, le fascisme voulait laisser des traces de sa propre civilisation à la postérité, par l’édification de monuments. Mario Sironi déclarait que la construction de monuments fascistes devait exprimer par-dessus tout…

… une apparence et une sensation visible de sa foi, de sa puissance, de son étendue et de sa force34.

Le fascisme confia la matérialisation de son mythe au monde architectural. Comme le soulignait un idéologue officiel du PNF, à propos du choix du style architectural le plus approprié pour représenter la « civilisation fasciste », il fallait donner la préférence à « l’architecture de « long terme », dans laquelle la pierre et la fonction du monument sont mises en valeur », parce que …

… en ce qui concerne l’architecture monumentale, c’est-à-dire les constructions qui durent des siècles, ils sont le symbole de la permanence de l’État35.

Ainsi, les monuments et l’architecture en général avaient une importance hautement symbolique et, à travers leur seule présence, avaient pour but de contribuer, comme c’était le cas du culte public, à l’accoutumance de la conscience des Italiens à la mythologie fasciste.

L’exemple architectural le plus important de la mythologie fasciste fut l’Exposition Universelle, censée ouvrir à Rome en 1942. EUR 42 fut le projet architectural le plus important et le plus ambitieux du fascisme, un monument qui devait témoigner de « l’ère mussolinienne » pour les siècles à venir36. L’ensemble du projet était conçu comme une représentation du mythe de la « nouvelle civilisation ». Il était destiné à devenir une ville, et le projet qui fut planifié comportait un grand nombre de monuments symboliques célébrant la gloire de la « civilisation italienne ». Il devait être…

… le théâtre d’une architecture sensationnelle, créée par l’évocation… une expression effective, en des proportions inouïes, d’un réalisme magique37.

Le bâtiment-phare devait être le « Palais de la civilisation italienne », auquel la commémoration de la grandeur du peuple italien aurait donné…

… une qualité sainte, en faisant presque un Temple de la race38.

Un « Autel » imposant était aussi prévu en tant que monument symbolique de l’Exposition du PNF, consacré à la « glorification et la célébration de l’ordre nouveau créé par le fascisme ». Il aurait été réalisé dans un style semblable à celui de l’Ara pacis de l’Empereur Auguste, et ses bas-reliefs auraient consacré la victoire du fascisme et « le début d’une nouvelle Ère ». De l’intérieur de l’autel, qui devait être placé sous une gigantesque arche métallique, un projecteur puissant devait projeter « un immense rayon de lumière dans le ciel romain39 ».

La lumière était un autre élément important dans l’architecture symbolique d’EUR. Elle constituait le symbole rayonnant de la « nouvelle civilisation fasciste », l’annonce d’une nouvelle ère pour l’humanité. La blanche architecture d’EUR, qui symbolisait le triomphe du soleil méditerranéen, avait pour fonction de représenter la victoire du fascisme sur le destin dans les siècles futurs, conçue comme elle l’était dans le style de la « nouvelle civilisation ».

La volonté nationale contre le destin

Le « destin » était une autre part importante de l’univers symbolique du fascisme. Dans le contexte de la « religion nationale », il semblait faire référence à une sorte d’obscure divinité, dominant les événements historiques, qui testait périodiquement la capacité d’un peuple à laisser sa marque dans l’histoire par la création d’une nouvelle civilisation.

Pour le fascisme, l’histoire était une lutte perpétuelle entre le pouvoir et la volonté de puissance, une lutte qui marquait l’essor et le déclin cycliques des civilisations. Il s’agissait d’une divinité imprévisible et capricieuse mais, dans des circonstances extraordinaires, la volonté de puissance pouvait prendre le dessus sur le destin et devenir toute-puissante. Il est possible que Mussolini ait été convaincu d’avoir le don de « prévoir son propre siècle », et de vivre à un tournant, où le destin lui donnait la possibilité de défier l’Histoire. Après avoir été soumise à des siècles de décadence, les Italiens avaient la possibilité de créer une nouvelle civilisation ; mais seule une soumission totale au commandement du duce, et une croyance exclusive dans la religion fasciste, donnerait aux Italiens la force morale nécessaire pour relever ce défi. Les « nouveaux Italiens », les fascistes, étaient destinés à être les Romains modernes, les créateurs d’un nouvel État.

Conclusion

En substance, la construction d’une religion fasciste, gravitant autour de la sacralisation de l’État, apparaît comme une tentative pour susciter — afin de légitimer le régime fasciste — la nature sacrée du modèle romain comme…

… expression d’un concept éthique et religieux, dans lequel les raisons essentielles qui expliquent l’existence de l’État et son pouvoir sont exprimées comme les symboles d’une foi40.

En ce sens, au cœur des contenus essentiels, des rites et des formes symboliques de la religion fasciste, on peut reconnaître non seulement le modèle de la religion politique proposé par Aptel mais aussi, plus spécifiquement, le modèle d’« étatisme » défini par Liebman et Don-Yehiya41.

La socialisation de la religion fasciste, à travers la sacralisation de l’État, avait pour but l’accélération du processus de « nationalisation » et d’intégration des masses au sein de l’État :

L’homme atteint les valeurs morales les plus élevées de sa vie au sein de l’État, et ainsi il surpasse tout ce qui est individuel : les intérêts et préférences personnels, même la vie elle-même si cela est nécessaire. Au sein de l’État, nous pouvons observer la création des plus hautes valeurs spirituelles : continuité éternelle, grandeur morale, mission d’éducation personnelle et publique42.

L’ensemble de l’univers symbolique du fascisme, dans la mesure où il s’agissait d’une idéologie institutionnelle ayant pour but de socialiser son propre « cosmos sacré43 » et d’inculquer aux masses un « sens religieux de l’État44 », concurrençait clairement la religion traditionnelle en revendiquant sa propre prérogative à définir le but ultime de la vie. Le fascisme enseignait aux enfants que…

… le vrai paradis consiste à suivre la volonté de Dieu, mais vous pouvez aussi le sentir à travers la volonté de l’État45.

Depuis leur enfance, l’idée de l’État devait forger hommes et femmes… 

… avec l’insinuation d’un mythe qui, dans leur vie future, prendrait la forme d’une discipline civile et d’une Armée active46.

De cette manière, le duce espérait régénérer le caractère des Italiens, et créer une race de « Romains modernes » capable de remporter le défi du destin :

Si je réussis, et si le Fascisme réussit, à forger le caractère des Italiens de la manière qui me semble appropriée, alors soyez assurés que quand la roue du destin passera à notre portée, nous serons prêts à la saisir et à la plier à notre volonté47.

On pourrait résumer par cette tentative absurde l’importance et le rôle que le fascisme donna à la spère religieuse au sein d’une stratégie politique considérée comme un tout. La religion fasciste, comme de nombreuses autres idéologies institutionnelles de ce siècle, échoua à atteindre son objectif. Pourtant, l’importance historique de cette tentative est encore pertinente, en ce qui concerne une analyse du processus de sacralisation de la politique dans la société moderne.

Au bout du compte, le fascisme fut le premier mouvement nationaliste totalitaire de ce siècle qui utilisa la puissance de l’État moderne pour tenter d’élever des millions d’hommes et de femmes au culte de la nation et de l’État considérés comme valeurs suprêmes et absolues.

Annexe : définition des concepts

En annexe, nous proposons trois définitions, sugérées par E. Gentile dans sa Postface à l’édition de française son ouvrage Il culto del littorio, la sacralizzazione della politica nell’Italia fascista, des concepts de totalitarisme, de fascisme et de sacralisation de la politique ou religion politique.

Totalitarisme

« Par « totalitarisme » j’entends une expérience de domination politique mise en œuvre par un mouvement révolutionnaire extrémiste, qui aspire au monopole du pouvoir politique et qui, après l’avoir conquis, par voies légales ou extra-légales, détruit ou transforme le régime préexistant et met en place un État nouveau, fondé sur le régime à parti unique, dont l’objectif principal est la conquête de la société, c’est-à-dire la subordination, l’intégration et l’homogénéisation des gouvernés, sur la base du principe totalitaire de la politique extrémiste de l’existence, aussi bien individuelle que collective, interprétée selon les catégories, les mythes et les valeurs d’une idéologie palingénésique, institutionnalisée sous forme de religion politique, qui veut modeler l’individu et les masses à travers une révolution anthropologique, pour faire de la société une harmonie collective et régénérer l’être humain en vue de créer un homme nouveau, dévoué corps et âme à la réalisation des projets du parti totalitaire, afin de créer une nouvelle civilisation de caractère supranational, à travers l’expansion territoriale de son système politique et la propagation de son idéologie.

Un parti révolutionnaire, organisé de façon dictatoriale et militarisée, se trouve à l’origine de l’expérience totalitaire. Ce parti a une conception intégriste de la politique et n’admet donc pas la possibilité de coexister avec d’autres partis et d’autres idéologies. Dans sa façon de concevoir et de mettre en œuvre la politique, le parti totalitaire prend les caractères d’une religion politique, avec un système plus ou moins élaboré de croyances, de dogmes, de mythes, de rites et de symboles. Il ne définit le Bien et le Mal que sur la base des principes et des valeurs de son idéologie politique et en vue de sa réalisation.

Le parti, le régime et la sacralisation de la politique sont des éléments essentiels de l’expérience totalitaire, mais la nature totalitaire de cette expérience ne coïncide avec aucun des éléments qui le composent, pris isolément. L’essence du totalitarisme tient dans l’ensemble dynamique de ces trois éléments et dans leur inter-connexion. Ce qui signifie que le concept de « totalitarisme », pour moi, ne s’applique pas seulement à la définition d’un régime, mais fait signe, de façon plus large, vers un processus politique.

Ce processus est caractérisé par le volontarisme expérimental du parti révolutionnaire, qui opère sur la collectivité des gouvernés pour la transformer en un corps politique homogène, moralement uni dans la foi et le culte de la religion totalitaire. Le totalitarisme met au ban ou élimine physiquement tous ceux qui s’opposent à lui, qui contrarient le bon déroulement de l’expérience qu’il conduit, ou qui sont considérés comme étrangers au nouveau corps politique en gestation. Tous ceux qui s’opposent à lui forment par conséquent, dans la logique totalitaire, ses ennemis objectifs.

Le régime totalitaire est un laboratoire expérimentant une révolution anthropologique dont le but est la création d’une nouvelle sorte d’êtres humains. Les instruments principaux de mise en œuvre de cette expérience sont la coercition, imposée par la violence, la répression et la terreur ; la démagogie, exercée à travers l’organisation des masses, la propagande permanente, l’endoctrinement fidéiste, la mobilisation collective, la célébration liturgique du parti totalitaire et l’adoration du chef ; la pédagogie totalitaire, venant d’en haut, suivant les modèles d’homme et de femme élaborés en conformité avec les principes et les valeurs de l’idéologie totalitaire ; la discrimination de l’étranger, mise en œuvre à travers des mesures coercitives qui peuvent aller de la mise au ban de la vie publique à l’anéantissement physique de tous les êtres humains considérés comme incompatibles avec la communauté des élus et la réalisation de l’harmonie collective.

La logique du totalitarisme est caractérisée par son dynamisme intrinsèque, c’est-à-dire par la nécessité d’une révolution permanente. Celle-ci empêche le système de se figer en une structure stable et monolythique, d’avoir des objectifs définis et d’atteindre à la réalisation complète de ses aspirations. Le parti totalitaire, en effet, de par sa nature, ne peut se contenter de la gestion du monopole du pouvoir politique, quand bien même il dominerait la société tout entière.

La logique même de son système de domination le pousse — ou le condamne, pourrions-nous dire — à une perpétuelle réorganisation et expansion du monopole du pouvoir politique, aussi bien en raison de la compétition interne de sa classe dirigeante, pour l’acquisition ou l’expansion des potentats individuels et pour l’intervention autocratique du Chef, qu’en raison de la nécessité de rendre toujours plus effective et étendue la primauté du parti face aux autres institutions du régime.

Le parti totalitaire est donc contraint à une perpétuelle intensification de son contrôle et de son intervention sur la société, qui rendent son intrusion dans la vie des individus toujours plus importante et oppressive, en limitant et en envahissant la sphère privée de leur existence. Mais dans ce cas encore, le parti totalitaire ne peut voir son projet s’accomplir. La société, en effet, par nature, se transforme et réagit en raison de la succession de générations, bien évidemment, mais également sous l’effet de la pression totalitaire elle-même, tant et si bien qu’elle exige un contrôle et une intervention perpétuels48. »

Fascisme

« [le fascisme est] le premier mouvement totalitaire qui :

a) se proclama ouvertement religion politique, en affirmant le primat de la foi et le primat du mythe dans un militantisme politique orienté vers l’individu et les masses, faisant explicitement appel à l’irrationnel comme énergie de mobilisation politique ;

b) mit la pensée mythique au pouvoir, en déclarant officiellement que le mythe était la seule forme de conscience politique collective adaptée aux masses, incapables, de par leur nature, de toutes formes d’auto-gouvernement ;

c) consacra le culte du chef charismatique comme interprète de la conscience nationale et comme premier axe de l’État totalitaire ; et, enfin,

d) prescrivit un code obligatoire de commandements éthiques pour le citoyen et institua une liturgie politique collective pour célébrer la déification de la nation et de l’État49. »

Sacralisation de la politique ou religion politique

« Par « sacralisation de la politique », j’entends définir la formation d’une dimension religieuse de la politique en tant que politique, distincte et autonome à l’égard des religions historiques institutionnelles.

Ceci a lieu lorsque la sphère politique, après avoir gagné sa place dans le monde moderne et son autonomie institutionnelle face à la religion traditionnelle, acquiert, dans certaines situations, une dimension religieuse propre, au sens où elle prend un caractère sacré autonome lui permettant de revendiquer pour elle-même la prérogative de définir le sens et la fin dernière de l’existence humaine, tout au moins sur terre, pour l’individu et la collectivité. Dans ce cas, je considère que l’on peut parler de la formation d’une « religion politique », en entendant par « religion » un système de croyances, de mythes, de rites et de symboles qui interprètent et définissent le sens et la fin dernière de l’existence humaine, en faisant dépendre le destin de l’individu et de la collectivité de leur subordination à une entité suprême.

Ainsi, il me semble que l’on peut parler de « religion politique » chaque fois qu’un mouvement ou un régime politique :

a) accorde le primat à une entité collective séculière (par exemple : la nation, l’État, la race, la classe, le parti, le mouvement) et la place au centre d’un ensemble de croyances et de mythes, qui définissent le sens et la fin dernière de l’existence terrestre et prescrivent les principes de discriminations entre le Bien et le Mal ;

b) formalise cette conception dans des commandements éthiques et sociaux, qui rattachent et subordonnent l’individu et la collectivité à l’entité sacralisée, en leur imposant fidélité et dévotion à son égard ;

c) considère ses sujets comme une communauté d’élus et interprète sa propre politique comme une fonction messianique visant à la réalisation d’une mission ;

d) institue une liturgie politique pour cultiver la foi dans l’entité collective sacralisée, à travers le culte des institutions et des personnes en lesquelles elle se matérialise, et à travers la représentation mythique et symbolique de son passé comme histoire sacrée, laquelle est périodiquement réactualisée dans la nouvelle évocation rituelle des hauts faits accomplis par la communauté des élus.

Il faut préciser que la sacralisation de la politique, au sens où nous l’avons définie, est un phénomène purement moderne : elle est un produit de la modernité et de la sécularisation ; elle présuppose la laïcisation de la culture et de l’État, et l’affirmation de l’autonomisation de la politique à l’égard des religions traditionnelles. La théocratie et les régimes dominés par une religion traditionnelle n’entrent donc pas dans la sacralisation de la politique. En ce sens, la sacralisation de la politique se distingue substantiellement de la sacralisation du pouvoir politique propre aux sociétés traditionnelles, où le détenteur du pouvoir politique s’identifie à la divinité, comme dans le cas du pharaon, ou tire son caractère sacré de la religion institutionnalisée, comme dans le cas du souverain des monarchies chrétiennes.

Ainsi, la sacralisation de la politique se distingue également des différentes formes, passées ou présentes, de politisation de la religion, telle qu’elle se réalise, par exemple, dans le césaro-papisme, où le pouvoir politique s’arroge et exerce le pouvoir spirituel dans l’espace d’une religion traditionnelle, ou encore dans d’autres formes concrètes et institutionnelles de fusion entre la sphère politique et la sphère religieuse, formes dans lesquelles la religion traditionnelle absorbe néanmoins la sphère politique ou vient directement jouer un rôle politique. En ce sens, d’un point de vue analytique comme historique, ni la théocratie, qui est une forme traditionnelle de subordination de la sphère politique à une religion traditionnelle exerçant directement le pouvoir politique, ni le shintoïsme en tant que religion nationale du Japon impérial, ni les différentes formes d’action de l’Église catholique dans la sphère politique, comme ce fut le cas en Pologne sous le régime communiste, par exemple, et ni même, enfin, les mouvements religieux fondamentalistes, qui conquièrent le pouvoir pour réaliser leurs principes religieux au sein de la société et de l’État, n’appartiennent au phénomène de la sacralisation de la politique50. »

  1. E. Gentile, « Fascism as Political Religion », in Journal of Contemporary History, Vol. 25 (1990), pp. 229-251.
  2. Le Professeur Gentile a développé les réflexions du présent article dans l’ouvrage paru en 1993 : Il culto del littorio. La sacralizzazione della politica nell’Italia fascista, (Roma-Bari). Il existe une édition française de ce livre : La religion fasciste, trad. J. Gayrard, Perrin, col. Terre d’histoire, Paris, 2001.
  3. Critica Fascista, (15 Juillet 1931).
  4. Foglio d’ordini, 45 (17 Mars 1928).
  5. « Adunate del Fascismo », L’Ordine fascista (Mars 1928).
  6. Foglio d’ordini, 27 (27 Mars 1927).
  7. « La cerimonia di Brescia », Il Popolo d’Italia (22 Mars 1928).
  8. PNF, Il partito nazionale fascista (Rome 1936), 53; et Il cittadino soldato (Rome 1936), 19.
  9. Voir Il Popolo d’Italia (9 et 30 Octobre 1923).
  10. C. De Leva, « La Torre Littoria » in Gioventu fascista (30 Décembre 1932).
  11. « Professori e studenti per la Casa del Littorio sulla Via dell’Impero », Gioventu fascista (15 Mars 1934).
  12. F. Guerrieri, « Domus Lictoria » in Gioventu fascista (15 Novembre 1935).
  13. « La « Casa Littoria » a Roma » in Annali dei Lavori Pubblici, 1937, fasc. 11.
  14. The 1938 PNF statute, cité par M. Missori, op. cit., 402.
  15. G. Bortolotto, Lo Stato e la dottrina corporativa (Bologna 1930), 35.
  16. G. Le Bon, Aphorismes du Temps présent (Paris 1919), 96.
  17. G. Lumbroso, « La genesi ed i fini del fascismo » in Gerarchia (Octobre 1922). Voir G.L. Mosse, « Fascism and the French Revolution », in Journal of Contemporary History, 24, 1 (January 1989), 5-36.
  18. Il Popolo d’Italia (19 Mars 1927).
  19. E. Ludwig, Colloqui con Mussolini (Milan 1932), 122.
  20. H. Schneider, Making the Fascist State (New York 1928), 222.
  21. Voir E. Gentile, Storia del partito fascista, op. cit., 526-34. En ce qui concerne les exemples de rites et de symboles fascistes, voir R. De Felice et L. Goglia, Storia fotografica del fascismo (Rome-Bari 1981).
  22. Il Fascio (16 Avril 1921).
  23. F. Meriano, « Rimini, in un tripudio di sole, commemora Luigi Platania » in Il Popolo d’Italia (4 Juin 1922).
  24. Ibid.
  25. A. Marpicati, Il Partito fascista (Milan 1935), 129-30.
  26. A. Tailetti, Martiri dell’Idea fascista (Turin 1941), 7.
  27. « Superba dimostrazione a Milano », Il Popolo d’Italia (4 Octobre 1921).
  28. B. Mussolini, « Passato e avvenire » in II Popolo d’Italia (21 Avril 1922).
  29. E. Ludwig, op. cit., 192-3.
  30. Ibid., 106.
  31. M. Scaligero, « Natale di Roma » in Gioventu fascista (21 Avril 1933).
  32. PNF, Mostra della Rivoluzione Fascista (Rome 1933), 227.
  33. O. Dinale, op. cit., 5 and 10.
  34. M. Sironi, « Monumentalita » in Rivista Illustrata del « Popolo d’Italia », 11, 1934.
  35. A. Pagliaro, « Architettura » in PNF, Dizionario di Politica (Rome 1940).
  36. Voir E42. Utopia e scenario del regime, 2 vols (Venise 1987).
  37. G. Ponti, « Olimpiade della civilta. L’E42 Citta Favolosa » in Corriere della Sera (4 Mai 1938). Cité in E42. Utopia e scenario del regime, op. cit., VII, 62.
  38. Un plan préparé par Belgiojoso, Ciocca, Peressutti et Rogers, cit. in E42. Utopia e scenario del regime, op. cit., 91.
  39. Ce projet fut élaboré par Vittorio Cini, et fut approuvé par Mussolini le 4 Janvier 1941, cit. in E42. Utopia e scenario del regime, op. cit., 91.
  40. P. De Francisci, Civilta romana (Rome 1939), 48.
  41. D. Apter, op. cit., 82-7; C.S. Liebman et E. Don-Yehiya, op. cit., 127-8.
  42. G. Bottai, « Stato corporativo e democrazia » in Lo Stato (Mars-Avril 1930).
  43. Voir T. Luckmann, The Invisible Religion (New York 1967).
  44. C. Pellizzi, « Religiosita dello Stato » in Il Popolo d’Italia (20 Août 1927).
  45. Il libro della Terza classe elementare (Rome 1936), 65.
  46. PNF, Il cittadino soldato, op. cit., 13.
  47. B. Mussolini, Opera omnia (Florence 1957), vol. XXII, 100.
  48. La religion fasciste, trad. J. Gayrard, Perrin, col. Terre d’histoire, Paris, 2001, pp. 308-312.
  49. La religion fasciste, op. cit., pp. 312-313.
  50. La religion fasciste, op. cit., pp. 313-315.