Réflexions sur la noblesse À propos du livre d’E. Mension-Rigau : Aristocrates et grands bourgeois

La permanence de la noblesse comme objet d’admiration et d’imitation, de haine et d’envie, après plus de deux siècles de passion républicaine de l’égalité, peut encore surprendre. Pourquoi un groupe lié à l’existence du roi qui l’a constitué perdure-t-il envers et contre tout, sous des régimes successifs dont le dénominateur commun est le refus de la monarchie de droit divin qui a permis et encouragé son apparition ? Cette curiosité pour la noblesse et pour son étonnante persistance trouve une remarquable expression dans l’ouvrage d’E. Mension-Rigau Aristocrates et grands bourgeois, version remaniée et allégée d’une thèse soutenue en 19931 ; il prétend y dresser, à partir de quelque 460 enquêtes réalisées auprès de « grandes familles » françaises, un tableau synthétique de la France aristocratique contemporaine, de son éducation, de ses mœurs et des raisons particulières qui permettent à cette élite historiquement attachée à la monarchie de perdurer. Dans la perspective d’une Université d’été 2021 consacrée à la question des élites politiques, il nous a semblé utile, à travers la critique de ce livre, de présenter certaines des problématiques liées à cet objet d’étude.

Introduction

Une étude sociologique sur l’éducation des élites

E. Mension-Rigau fait dans ce livre œuvre de sociologue, en cherchant à « dessiner l’identité sociale du groupe » sur lequel porte l’enquête. Son travail, tourné à l’origine vers la problématique de l’éducation des élites (13), s’est ensuite élargi, de manière logique, à la question des valeurs transmises par l’aristocratie, qui permettent à cette dernière de maintenir son rang depuis un temps parfois immémorial. Comme le sous-titre — « Éducation, traditions, valeurs » — le fait valoir, la perspective adoptée par E. Mension-Rigau place au cœur de cette identité l’importance de la transmission : les huit chapitres de l’ouvrage, à l’exception du chapitre liminaire intitulé « La forteresse familiale », sont regroupés au sein de trois grandes parties consacrées à trois apprentissages majeurs, celui de la mémoire2, celui de la distinction3 et celui de l’excellence4.
Ce plan balaie ainsi un large pan de la culture des élites, en insistant sur ce qui, sociologiquement, caractérise la noblesse : le « double enracinement vertical et horizontal » (34) dans la famille, par « l’esprit de famille » et la « mémoire lignagière » ; la mémoire garantie par le nom, les biens familiaux meubles et immeubles — en particulier le château —, la mémoire écrite — les archives — ou orale de la famille ; la profonde importance accordée aux usages, à l’excellence du langage et des manières, à la formation du goût… autant d’éléments dont la somme constitue l’excellence aristocratique et dont le présent ouvrage offre un large panel.

Les limites de l’étude

Un objet d’étude sans définition

Pour autant, et sans avoir la mauvaise foi de nier les qualités de cette somme magistrale, il semble que l’historien n’ait pas tiré tout le parti possible de la manne documentaire qu’il a su amasser. Paradoxalement, si l’origine de la noblesse est rappelée en plusieurs endroits — « le roi seul fait les nobles » (116)  ; « groupe social condamné à ne pas se renouveler en l’absence de monarchie » (510) —, elle ne l’est que de manière incidente, et sans toucher au fond du problème : pourquoi le roi a-t-il constitué une noblesse ? Et pourquoi celle-ci n’a-t-elle pas disparu avec la fin de la monarchie5 ?
Faute de se poser ces questions, E. Mension-Rigau se contente de considérer l’existence de la noblesse comme un fait sociologique, sans réellement se préoccuper de sa raison d’être, en considérant uniquement sa permanence comme un fait artificiel lié à la capacité de résilience d’une catégorie survivant par la conscience qu’elle a d’elle-même et la volonté qu’elle a de se maintenir, par l’esprit familial, le culte des ancêtres, du beau langage ou des bonnes manières. Le jugement final de l’auteur revient donc à un constat d’incompréhension face à ce qu’il nomme « la permanence de l’illusion aristocratique » (566). Cette incompréhension nous semble due à plusieurs facteurs : le choix de la méthode sociologique au détriment de la méthode historique, une certaine négligence dans la définition du sujet et, en général, l’assignation de catégories modernes à un objet d’étude qui n’y correspond pas.

Les limites de la perspective sociologique

Cette incompréhension partielle explique certainement l’effet catalogue que produisent certaines parties de l’ouvrage, en particulier la deuxième qui, dénombrant un certain nombre de contraintes ressortissant au domaine du langage, de la tenue à table et en général de la vie en société, tend à se perdre dans le détail — loin d’être inintéressant en soi — de ces usages, et ne cherche pas à leur définir une fonction plus profonde que celle, décevante, de la représentation et de la reconnaissance sociale, d’autant plus dénigrées qu’elles ont mauvaise presse dans une modernité passionnée d’apparente égalité. D’autre part, la perspective sociologique et les bornes chronologiques adoptées (« de la Belle Époque à nos jours ») coupent certainement la noblesse de ses racines et masquent une partie du sens des usages analysés. À propos de cette perspective sociologique, on peut regretter plusieurs choses : d’une part, en ne prenant pas en compte l’histoire de la noblesse depuis ses origines, l’auteur s’expose à ne pas la comprendre pour ce qu’elle est, considérant par exemple le nationalisme comme une composante normale de la noblesse, ce qui nécessite à tout le moins justification. Le fait de tenir l’histoire pour un simple « réservoirs d’exempla » contribue à lui ôter toute valeur dans la constitution de la noblesse telle qu’elle est aujourd’hui ; une connaissance plus aboutie du XIXe siècle, notamment, eût permis de comprendre un certain nombre de phénomènes et de choix politiques, professionnels ou sociaux.

Des distinctions considérées avec négligence

Outre le parti-pris éminemment contestable de mêler aristocratie et bourgeoisie, qui fera l’objet du prochain paragraphe, plusieurs distinctions nous semblent sous-traitées, voire inexistantes. De ces distinctions, plusieurs sont abordées en introduction (17-21), les questions de l’âge, du sexe et de la religion notamment. Force est de constater que, si les deux premières n’ont pas grand intérêt par rapport à un groupe inscrit dans le temps long et qui met de côté la spécificité individuelle, la troisième eût mérité plus ample considération, au vu de l’importance de la question religieuse dans le choix d’une profession ou dans l’adhésion à un mouvement politique.
Le catholicisme de la majeure partie des enquêtés est ainsi évoqué, mais de manière accidentelle, à propos de la Révolution (545), des œuvres de bienfaisance (540) ou de la condamnation de l’Action française (551), mais rarement de manière déterminante. On peut être ainsi stupéfié de ce que, si le mariage et le divorce sont abondamment évoqués, de manière révélatrice dans la partie consacrée aux facteurs d’exclusion (85 sqq.), le corollaire du mariage, la vocation religieuse, ne l’est pour ainsi dire jamais, à part s’agissant d’ancêtres entrés dans la mythologie familiale (501, 547), à croire que les seuls prêtres réellement côtoyés par les enquêtés sont les précepteurs de leur enfance (37).
De la même manière, est balayée très rapidement la question des différences au sein de la noblesse : ayant posé comme condition même de son ouvrage que la noblesse est un tout à peu près homogène et différent des autres catégories sociales (sauf de la grande bourgeoisie), l’auteur ne s’arrête pas aux disparités qu’il relève lui-même en une dizaine de pages (67-76), dans la partie traitant des « hiérarchies internes » qui n’équivaut finalement qu’à la considération qu’est « prolong[ée] l’opposition entre noblesse de cour et hobereaux de province » (76). Cette conclusion témoigne de l’importance minime que l’auteur accorde à ces distinctions qui, si elles s’avéraient déterminantes, remettraient en cause l’intérêt même de son travail. Ce faisant, il passe ainsi sur la spécificité de la noblesse, ne s’attardant ni sur la différence majeure qui existe entre noblesse d’épée et noblesse de robe, noblesse d’Ancien Régime et noblesse d’Empire. On peut également, sous cet angle, s’étonner de l’absence totale de carte indiquant l’origine géographique des enquêtés, à défaut de distinctions clairement établies sur la manière dont les noblesses de différentes provinces sont représentées6.
La désinvolture apparente avec laquelle ces distinctions sont traitées, malgré le fait qu’elles sont au cœur même de la notion de noblesse et de la question de savoir si on peut fixer à la noblesse un dénominateur commun autre que la distinction royale, étonne de la part d’un chercheur consciencieux, et laisse croire qu’E. Mension-Rigau a mal saisi la spécificité de son objet d’étude. Le choix finalement opéré d’indiquer après chaque citation le sexe et la date de naissance de l’enquêté prête à sourire, tant il laisse dans l’ombre les différences déterminantes entre différents membres de la noblesse pour mettre en avant des éléments qui, s’ils correspondent à l’habituelle grille normalisée des études sociologiques, sont certainement les moins déterminants en ce qui concerne le(s) groupe(s) ici présentés, et témoignent largement du décalage entre une institution traditionnelle composite complexe et la vision moderne qui lui impose ses critères d’analyse de classe.

Une confusion plus que critiquable entre bourgeoisie et noblesse

Ainsi, le choix de mêler aristocratie et grande bourgeoisie est révélateur de la confusion opérée par l’auteur entre élite d’Ancien Régime et simple upper class moderne, alors qu’un certain nombre de témoignages soulignent pourtant la distance entre bourgeoisie et aristocratie, notamment quant à la différence sensible d’importance accordée à l’activité professionnelle ou au niveau de fortune7. Certains enquêtés mettent également en avant une fracture peut-être déterminante entre une bourgeoisie acquise à la Révolution et généralement partisane de la République (554) et la noblesse attachée à la tradition et à la monarchie. Dans cette perspective, l’imitation par la bourgeoisie des usages aristocratiques ne relèverait que d’un simple mimétisme lié au besoin de s’identifier à une élite incorrigiblement supérieure, alors que la noblesse observerait ces usages pour une raison plus profonde que l’historien, obnubilé par la seule « fonction sociale » des usages et l’artificielle « nécessité d’exister » ou de perdurer en tant que classe, élude.
L’auteur, malgré la confusion opérée, reconnaît « la spécificité de l’aristocratie par rapport à la bourgeoisie », sensible par des « différences dans la construction du discours, dans le choix de certains usages, dans l’élaboration d’un certain ordre du monde », et plus précisément, pour la noblesse, par « l’inscription de l’individu dans un lignage, le souci d’ériger les qualités du groupe en privilège du sang, les réticences à l’égard de l’argent, la pratique d’une certaine désinvolture »… (19), mais persiste à lier « la différence entre un comportement noble et un comportement grand bourgeois8 » à « une question de degré [plus] que de nature » (19). Pourtant — l’enquête montre d’ailleurs que « le choix de certains usages » ou « l’élaboration d’un certain ordre du monde » sont loin d’être anodins —, il semble bien que les enquêtés ne soient pas d’accord avec l’auteur sur cette distinction de degré et non de nature. Lui-même le relève dans la conclusion :

[les nobles] refusent d’être colonisés de l’intérieur par le modèle bourgeois, fondé sur l’argent, et n’interprètent les comportements bourgeois que comme une copie dévalorisée de leur propre modèle qu’ils assurent être, à tous points de vue, le modèle fort (573).

En faisant état de cette opposition sans la combattre ni la démontrer, le sociologue cherche à préserver son postulat de départ concernant l’identité, ou du moins la forte ressemblance, entre aristocratie et grande bourgeoisie, sans prendre en compte les données de sa propre enquête.

Une approximation méthodologique parmi d’autres : le statut de la littérature

Quant à la méthode adoptée, un sujet de surprise notable dans un ouvrage d’historien réside dans la convocation parfois massive de témoignages littéraires d’inégale qualité, de Proust et Lampedusa à George Sand et Jean-Paul Sartre, alors que la littérature n’a pas vocation à décrire la réalité historique : Alain Corbin appelle d’ailleurs à analyser ces écrits littéraires selon ce qu’ils révèlent des représentations de leurs contemporains, et non comme un témoignage direct9. La convoquer dans le cadre d’un travail sociologique est donc d’autant plus risqué qu’elle est dans les époques récentes le vecteur privilégié d’une critique souvent mal maîtrisée d’une catégorie sociale méconnue et enviée. On peut regretter à ce propos que la perspective sociologique dispense en quelque sorte l’auteur de s’astreindre au respect des règles historiques. Ainsi, il se permet de mettre sur le même plan des témoignages de statuts, d’époques et d’origine différents, voire opposés. Il semble par exemple assez hasardeux de citer Sartre, Sand ou Annie Ernaux sans préciser d’une part leur hostilité de principe à l’aristocratie, d’autre part leur qualité d’auteurs littéraires qui met en doute la scientificité de leur jugement. Ce mélange semble favorisé par une vision pour le moins surprenante de la littérature dont, selon l’auteur, l’intérêt « réside, pour l’essentiel, dans l’écriture et non dans le sujet » (505), ce qui remet en cause la pertinence d’une distinction entre la littérature et toute discipline, histoire, philosophie ou sciences, du moment que ceux qui la pratiquent écrivent correctement10.

Une hostilité de principe ?

Enfin, on peut regretter de la part de l’auteur un certain refus de considérer positivement le groupe social étudié et une tendance à infléchir négativement son interprétation des témoignages11. Ainsi, il associe sans sourciller les termes « ancêtres, hérédité, maillon » utilisés par une enquêtée à des « principes fondamentaux d’immobilisme, de passéisme, de misonéisme » (94). Quelques pages plus loin, il accumule les qualificatifs négatifs — « refus de l’altérité et de l’ouverture », « sentiment de supériorité », « frilosité » — pour commenter un témoignage qui, pris tel quel, ne marque que le rejet à l’égard d’une personne guidée par son ambition personnelle et non par l’intérêt commun12. Sur un autre plan, l’historien considère, manifestement a priori, que les réponses consenties par les enquêtés s’inscrivent dans une perspective de justification. Ainsi, il revient en plusieurs endroits à la bonne éducation dont il s’efforce de démontrer qu’elle n’est pas « ni spontané[e] ni naturel[le] » mais « puissamment construit[e] » (529), et ironise sur l’« énergie [considérable] mise en œuvre pour construire l’instinct » (531). À l’évidence, un regard plus objectif eût permis au sociologue de se rendre compte que les témoignages évoquent une éducation si bien intériorisée qu’elle devient comme une seconde nature pour les personnes concernées, où le caractère « naturel » ne désigne pas quelque chose d’inné, mais au contraire de parfaitement acquis. Force est de constater que l’auteur, empreint de préjugés ou trompé par une perspective historique tronquée, se refuse à analyser avec objectivité le matériau qu’il a lui-même amassé : parfois, comme dans l’exemple proposé ci-dessus (62), les témoignages des enquêtés affirment une vérité et le commentaire du sociologue une vérité concurrente, censée correspondre à la première.

Ces quelques réflexions sur la méthode et les conclusions d’E. Mension-Rigau, dont le monumental travail de recherche doit être salué à juste titre malgré la qualité inégale de l’interprétation des sources, nous conduisent naturellement à proposer une poignée de commentaires surnuméraires destinés à proposer une interprétation alternative aux faits rassemblés par le sociologue.

Proposition de relecture

Les « bonnes manières », pré carré de l’aristocratie ?

Pour comprendre l’« illusion aristocratique » évoquée en conclusion par l’auteur, il nous semble fondamental de nous pencher en premier lieu sur les usages relevés par l’auteur comme caractéristiques de l’aristocratie ; ceux-ci, en effet, à l’exception de l’entretien d’une demeure, d’un certain train de vie (que ne partagent pas tous les membres de la noblesse, loin de là) et du prestige propre aux familles aristocratiques (qu’assure notamment l’ancienneté du nom, 114), ne constituent pas à proprement parler un apanage de l’aristocratie, bien qu’elle les pousse à l’extrême, mais peuvent être observés dans un certain nombre de groupes sociaux sans rapport apparent. À titre d’exemple, le dernier chapitre de la troisième partie consacre une cinquantaine de pages (512 à 565) à l’exemplarité physique et morale ; or, force est de constater que la promotion de cette double exemplarité n’est pas réservée aux seules familles de l’aristocratie, à laquelle n’appartient pas en propre le respect de l’adage mens sana in corpore sano. De même, « la correction du langage » (220), « le savoir-vivre » (272), « le refus d’une vision du monde fondée sur l’argent » (434) ou encore « la fidélité à la terre13 » (179), s’ils sont certainement vécus et promus jusqu’à leur point le plus élevé par l’aristocratie, ne sont pas propres à cette catégorie sociale dont la définition même comme catégorie sociale est problématique, tant les disparités peuvent être grandes au sein de la noblesse14. Il est important de souligner que, si ces éléments participent à la persistance de la noblesse, ils n’ont pas été conçus dans ce but précis, comme semble parfois le croire E. Mension-Rigau ; sinon, pourquoi des gens de milieu si différents s’y attacheraient-ils ?
La mise en avant de ces éléments n’a pas pour but de nier l’existence et la permanence de la noblesse dans sa spécificité, mais plutôt de s’interroger sur ce qu’elle est. Les éléments relevés ci-dessus nous renvoient ainsi à un ensemble de valeurs liées à un certain conservatisme qui se manifeste dans l’importance donnée à l’éducation, le mépris relatif de l’argent et l’attachement à la terre (sans pour autant qu’on la possède). En résumé, on peut dire que ces groupes placent leur espoir dans un capital moral qui explique notamment le primat de l’éducation et le mépris des biens matériels quand ils sont dépourvus de charge symbolique ou au moins mémorielle. Dans cette perspective, il convient certainement de replacer la définition du terme de « tradition » au cœur de la définition de ce qu’est la noblesse.

Tradition et traditions : que transmet-on au juste ?

Rompre avec la tradition, qui fait penser dans ces familles à ce que l’Église catholique appelle la Tradition, est la faute la plus grave que puisse commettre quelqu’un étant tout ce qu’il y a de bien né. (94)

Cette phrase tirée de la fin du premier chapitre, consacrée aux facteurs d’exclusion dans la noblesse, peut faire sourire tant elle touche naïvement à la définition fantôme que nous regrettons de ne pas trouver dans cet ouvrage. En effet, l’auteur n’utilise le terme de tradition que comme un terme pratique pour désigner l’ensemble des biens matériels et immatériels transmis par la noblesse, indifféremment, en quelque sorte, de ce à quoi ils font référence. Or, si on compare cette tradition à la Tradition catholique, comme nous y invite la phrase citée ci-dessus, on constate que cette dernière ne correspond pas tant à un ensemble d’usages qu’à un ensemble de définitions précisant le dogme, ensemble de définitions comprises en germe dans les Textes Saints et que les conciles ont pour tâche de mettre en lumière quand le besoin s’en fait ressentir.
Nous pouvons retenir de cette définition l’idée qu’une tradition ne ressortit pas tant à un systèmes d’usages, même s’ils en font partie comme la liturgie est partie prenante de la religion catholique, mais à un ensemble d’idées, de vérités dont les usages ne sont que la mise en pratique. C’est d’ailleurs ce qu’un enquêté laisse entendre lorsqu’il définit la noblesse comme

un patrimoine d’idées qui transcende la fluctuation de la mode (484).

Contre le relativisme moderne, il semble donc que les usages soient moins un ensemble de gestes permettant de se constituer « en tant que classe » que la manifestation d’une adhésion, partagée notamment par la noblesse, à un ensemble de principes immuables. Cette vision des choses s’inscrit évidemment en nette contradiction avec la référence à P. Bourdieu (59) qui distingue la « classe sujet » (en l’occurrence, l’aristocratie) des « classes objet » par l’aptitude qu’à la première à s’auto-définir, alors que les secondes doivent « compter avec une vérité objective qu’elles n’ont pas faite », puisque c’est justement par la reconnaissance de vérités objectives que l’aristocratie se distingue.
Dans ces conditions, on comprend plus aisément la phrase proposée au début de ce paragraphe : si la tradition n’est comprise que comme un ensemble d’usages plus ou moins arbitraire, l’exclusion qui frappe celui qui l’abandonne est d’une injustice désarmante ; si, au contraire, elle constitue un ensemble de vérités transcendantes dont la noblesse est une dépositaire privilégiée — bien que non exclusive — et dont les usages ne sont que le symbole, l’exclusion se comprend réellement comme la mise à l’écart de celui qui ne vit pas selon les vérités qu’il a la charge de défendre, se rendant ainsi étranger non tant à son milieu qu’à une vision du monde à valeur universelle.

La tradition, fondement de l’avenir

Il nous semble, concernant la tradition, que l’auteur ne combat pas assez ce préjugé dont il fait état : « de l’extérieur l’idée de tradition est, dans beaucoup d’esprits, associée à celle de nostalgie » (511). Pourtant, il semble nécessaire de mettre à mal cette association qui ne correspond pas plus, nous l’avons montré, au sens du mot « tradition », qu’à la manière dont la tradition est directement vécue par les intéressés : un certain nombre d’entre eux rappelle que la tradition n’est pas la promotion du passé comme âge d’or, mais une prise en compte du passé pour vivre le présent et construire l’avenir :

Ce n’est pas vivre en arrière de son siècle que de vivre dans l’amour des traditions. Les traditions, les vraies, sont un cadre, une sorte de chevalerie qui donne et renforce un idéal et vous aide à faire de votre vie quelque chose de valable, à quelque siècle qu’on appartienne. (485)

La définition de la noblesse comme « un cadre […] qui donne et renforce un idéal » donne leur sens véritable aux nombreux usages minutieusement relevés. Les habitudes inculquées constituent tout autant de repères destinés à guider celui qui les pratiquent dans un monde où se perdent les attaches familiales ou locales, les liens sociaux, culturels et religieux. Sachant d’où ils viennent, les intéressés n’ont que plus de facilité à savoir où ils vont, d’où l’importance des « images de l’arbre, du maillon » relevées par l’auteur (28) et la récurrence de la référence à deux devises15, celles des maisons de Broglie (In futurum : « Pour l’avenir ») et d’Orange (« Je maintiendrai ») qui attestent du rôle de la tradition et de la mémoire dans la construction de l’avenir. L’association de ces devises montre que l’attention portée à la tradition est en rapport étroit avec le regard porté sur le présent ; ainsi, la tradition nobiliaire n’a pas pour fonction d’abolir la génération présente dans le culte des générations passées, mais de rappeler, tel Bernard de Chartres par sa formule célèbre « Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants16 », l’apport, avant tout moral et spirituel, que les générations passées ont légué à leurs successeurs, accompagné d’un certain nombre de devoirs. Cette perspective est notamment soutenue par le témoignage suivant :

la tradition, dont la vitalité doit demeurer, n’est pas chose du passé ; son maintien ne suppose pas que l’on renonce au présent (485),

qui met bien en valeur la conception que les aristocrates ont de leur mode de vie, dont l’ancienneté n’est pas une marque de faiblesse, mais un atout leur permettant de demeurer supérieurs, tant qu’il est bien compris. Ainsi, à la même page, une enquêtée souligne que

l’élite de chaque époque n’est pas celle qui reste bloquée sur son passé mais celle qui, attentive et ouverte à son temps, reste respectueuse des traditions et attachée à ses racines, répondant à partir de celles-ci aux exigences de son époque, quelles qu’en soient les difficultés : il y a là une sorte de courage plus noble que le repliement sur soi.

Elle met ainsi en lumière non seulement le véritable sens de la tradition, mais ce qu’elle implique aux yeux de ceux qui la possèdent en termes de devoir et de service à l’égard des autres.

Remettre la tradition à sa juste place

Outre le fait que ces citations contredisent radicalement les reproches « d’immobilisme, de passéisme, de misonéisme » (94) faits par l’auteur à la noblesse, elles semblent être sous-utilisées, au simple titre de témoignage accidentel d’une conception du temps particulière à la noblesse. L’opposition de la noblesse à la notion de progrès ou de sens de l’histoire ne tient pas à sa volonté de faire perdurer artificiellement le passé pour bénéficier d’un sursis, mais à la certitude qu’existent des principes immuables, certitude qui, en outre, ne saurait constituer en aucune manière un mode de caractérisation de la noblesse « en tant que classe », puisqu’elle est partagée de manière plus large par nombre de personnes étrangères au Second Ordre. D’un point de vue méthodologique, il eut été certainement intéressant de consacrer une véritable introduction à la définition de la noblesse par le biais, comme nous venons hâtivement de le proposer, d’une définition de la notion de tradition. Les différentes citations relevées ici eussent certainement remédié, dans ce cadre, au manque de caractérisation dont souffre l’objet d’étude et qui sous-tend, à nos yeux, l’ensemble de cet ouvrage. On peut supposer également, dans ce cadre, que l’a priori adopté par l’auteur lui masque une partie de la réalité, puisqu’il aborde majoritairement la noblesse du point de vue de la pérennité des usages, qui ne sont que la manifestation extérieure des principes qui la fondent. C’est ce qui ressort d’une réflexion faite par un enquêté à propos de l’intitulé même du questionnaire proposé par l’auteur, et qui rejoint notre critique :

« Vous êtes les témoins d’un monde aujourd’hui disparu », avais-je écrit dans la lettre qui accompagnait le questionnaire… Pas bien adroit, jeune homme ! la vie vous apprendra d’ailleurs que les idées et les formes ne disparaissent jamais entièrement, que le passé et l’avenir se confondent souvent. Qui a dit : « le monde est une branloire pérenne », Rabelais ou Montaigne ? ajouta un enquêté dans la marge… » (484).

Quel renouvellement de la noblesse ?

Un dernier point, issu directement de cette question, réside dans le renouvellement de la noblesse : pour l’auteur, il n’est de renouvellement que biologique, par des mariages avec des familles issues de milieu différent. Ce mode de renouvellement, pour exact qu’il soit depuis la disparition des régimes monarchiques, ne correspond qu’à une vision restreinte du renouvellement par agrégation plus ou moins acceptée de nouvelles familles à la « classe ». Or, la conception dynamique de la tradition — au sens de vérités immuables dont chaque génération doit proposer, pour le présent et l’avenir, une illustration exemplaire — implique un renouvellement du Second Ordre (que l’Ancien Régime, étranger à ces typologies modernes inventées a posteriori, ne confond jamais avec une catégorie sociale, ou pire, avec une classe) ; ce renouvellement est assuré par le roi qui, en tant que juge par excellence en son royaume, évalue la capacité de tel ou tel à intégrer son service et celui du Royaume17. Le sociologue, remontant moins loin que l’historien, considère donc comme normale une situation qui, pour la noblesse, a quelque chose de contre-nature, dans la mesure où la noblesse n’est pas traditionnellement considérée comme un groupe fermé : c’est une conséquence de l’absence du roi que sa constitution apparente en « catégorie sociale » suscitant l’envie, comme le relève un enquêté :

le prestige de la noblesse vient qu’on a fermé le robinet. C’est fermé, donc tout le monde en a envie. C’est le prestige de la chose qui n’existe plus. (510)

Et en déclarant qu’elle « n’existe plus », il rappelle implicitement que c’est le roi et son service qui donnent son sens à la noblesse ; en son absence restent cependant les principes immuables sur lesquels était fondée la monarchie de droit divin, et qui constituent la tradition auxquels ils sont tant attachés.

Nécessité de l’excellence nobiliaire sous l’Ancien Régime

Comme dépositaires privilégiés de cette tradition dont ils ont reçu par legs le cadre nécessaire à la pratiquer de la manière la plus exemplaire, la noblesse perpétue donc son rôle, malgré l’absence du roi, d’élite politique. Le cadre serré et contraignant défini par les usages possède sous l’Ancien Régime une double fonction qui perdure : par ce cadre, en effet, l’aristocratie intériorise une pratique habituelle de la vertu jusque dans les plus petites choses, pratique qu’elle offre en modèle pour deux raisons. D’une part, le caractère public de cette pratique permet au roi de choisir en connaissance de cause, au sein du vivier aristocratique, ceux qui font de leur mieux et qui montrent une disposition particulière au gouvernement du Royaume. D’autre part, aux yeux de ceux qui sont extérieurs au Second Ordre, une vie ostensiblement réglée selon des usages nombreux et contraignants assure la vertu de ceux qui gouvernent et joue un rôle d’exemple ; l’éducation nobiliaire, créant l’excellence, incite leurs subordonnés à les imiter et les rassure en leur garantissant qu’ils sont en de bonnes mains, comme l’écrit le marquis de Rafélis en 1771 :

Tout gentilhomme contracte en naissant l’obligation indispensable de purifier, pour ainsi dire, son être de tout ce que la nature pourrait y avoir laissé échapper de défectueux. Né pour occuper la première place dans la société dont il est membre, c’est pour elle qu’il doit vivre. (322)

Une fonction sociale et politique prolongée

La fin de l’Ancien Régime ne fait pas disparaître ce climat de confiance dont témoigne un Tocqueville, naturellement élu député en 1839 par ceux qui se considèrent toujours comme ses vassaux ; de plus, la noblesse, quand bien même elle se détacherait de la vie politique, demeure un groupe soumis à un rôle en partie public. Contrairement à ce que laisse entendre l’auteur en parlant de « forteresse familiale », dans une perspective avouée de description de la noblesse comme fermée au monde extérieur, il est remarquable que la famille aristocratique s’inscrive dans un dépassement de la famille nucléaire : on peut remarquer notamment le fait que les enfants n’occupent pas une place centrale dans la famille (497), bien qu’ils soient garants de l’avenir de la lignée. Si les parents se donnent les moyens de leur donner une bonne éducation, que ce soit par le biais des précepteurs, des nannies et, en général, de tout le personnel qui les incite à tenir leur rang, ils se consacrent en premier lieu à leur fonction sociale. De cette manière, la présence des domestiques n’est pas conditionnée par les usages nécessitant des « spectateurs de la représentation sociale », comme le déclare l’auteur ; mais cette présence impose à ceux qui les emploient le respect d’usages contraignants par respect pour eux, et ce, parfois, au prix de l’intimité familiale. Les mêmes principes guident l’ensemble de l’attitude de la noblesse à l’égard de la domesticité, dont il est rappelé qu’elle renvoie étymologiquement au terme domus, désignant non tant la maison au sens restreint que la « maisonnée », prolongée dans la « mesnie » médiévale et désignant une famille élargie où les serviteurs ont part entière à la vie de famille (45-47).

La noblesse : un ensemble de devoirs

Il est remarquable, dans cette perspective, que l’aristocratie insiste largement sur ses devoirs, qui

sont : être un exemple de droiture, de patriotisme et de courage, de travail, d’ouverture aux autres sans condescendance, d’humour (très important), d’accueil, et aussi de dignité et de réserve, avec le souci d’être « à sa place », de ne pas faire « ce qui ne se fait pas » et pas de démagogie. (536)

Un autre enquêté déclare :

Notre nom et notre éducation nous imposaient d’être toujours des modèles et des guides (536)

: avant de taxer ce témoignage de prétention, on peut le rapprocher d’un autre, qui montre que cette conception est partagée par une grande partie de la société, et n’est pas une « illusion aristocratique » :

Au collège, j’entendais dire : pour un « de » tu devrais mieux connaître tel point ou pratiquer telle vertu ou tel sport, mieux te tenir à table, mieux parler… (57),

signe que l’exigence aristocratique est aussi réclamée de l’extérieur par les gens ordinaires qui ont besoin de « modèles et [de] guides ». À ce titre, le patrimoine (matériel et mémoriel) est à la fois un héritage et une charge imposant à ceux qui le reçoivent de tenir leur rang, en proposant de la vertu une pratique excellente susceptible d’être imitée par tous.

Conclusion

On pourrait nous reprocher, à la lecture de ces lignes, d’être volontiers procédurier à l’égard du livre d’E. Mension-Rigau : après tout, les témoignages que nous citons ici ne sont-ils pas tirés directement de cet ouvrage ? Au risque de nous répéter, nous tenons donc à rappeler que nous ne reprochons pas à l’auteur le travail de recherche qu’il a effectué, mais le traitement qu’il a fait de sa documentation. D’un point de vue méthodologique, bien sûr, il eût été possible de contester la notion problématique de source primaire telle qu’elle est véhiculée par la sociologie18, mais nous nous en tiendrons à déclarer que, faute d’une connaissance approfondie et maîtrisée du sujet, faute d’une méthode stricte et de définitions claires, l’auteur ne tire pas pleinement parti des témoignages amassés.
La fascination que la noblesse exerce sur la société moderne tient en grande partie au fait que cette dernière ne comprend pas le Second Ordre, pur produit d’une société traditionnelle dont le but est l’harmonie en vue du bien commun. La modernité, ayant imaginé et promu une société divisée en classes mues par la rivalité sociale, le souci de s’élever ou la fermeture à l’autre pour ne pas descendre, ne peut donc comprendre l’objet de sa fascination ; quant au sociologue, assignant ces catégories à l’étude de la noblesse, il se condamne lui-même à l’anachronisme.
Ainsi, alors que le livre conclut sur la nécessité de conserver la pérennité du groupe par le biais de sa spécificité, il nous semble que la véritable condition de permanence de la noblesse n’est pas suffisamment identifiée. Liée par son origine et son histoire à la monarchie, de droit divin en particulier, elle semble avoir survécu à la disparition de cette dernière, mais pour n’obtenir rien d’autre qu’un sursis. Les nobles décrits par ce livre sont des chiens de berger sans leur berger : zélés, fidèles, consciencieux, ils cherchent toujours à accomplir leur devoir de gardien. Force est de constater, cependant, que faute de berger, ils risquent de plus en plus de s’apparenter à des brebis, à peine moins égarées que les autres.

  1. Sous le titre La naissance et les valeurs. L’éducation et la transmission des valeurs familiales dans l’aristocratie et dans la grande bourgeoisie de la Belle Époque à nos jours.
  2. Chapitres 2 « Le culte des ancêtres » et 3 « La fidélité à la terre ».
  3. Chapitres 4 « Les usages du monde », 5 « Le savoir-vivre » et 6 « Les usages au miroir de l’Europe ».
  4. Chapitres 7 « Les usages de la richesse » et 8 « Une excellence offerte en modèle ».
  5. Cette question est en elle-même problématique : considérée stricto sensu comme l’élite politique liée à la monarchie, on peut considérer que la noblesse a effectivement disparu en 1830, en 1848 ou en 1870, voire dès 1789 ; le fait de considérer qu’elle n’a pas disparu infléchit, donc déjà, d’une certaine manière, la définition de la noblesse en la considérant sous l’aspect social plus que sous l’aspect politique.
  6. Une telle précaution semble nécessaire lorsqu’on sait, par exemple, que la noblesse représente, sous Louis XIV, 1 à 2 % de la population dans le Nord, alors qu’elle constitue 12 % de la population bretonne ce qui a certainement eu des répercussions et tempère toute vision uniformisée de la noblesse (M. Figeac, Les noblesses en France, Paris, Armand Colin, 2013).
  7. Parlant des enfants avec qui elle jouait au parc, une enquêtée déclare que la cohabitation était sujette à deux questions : « Tu es protestant ou catholique ? » et « Que fait ton papa ? ». L’auteur précise en note que « cette question est jugée, par les enquêtés appartenant à l’aristocratie, comme typique de la bourgeoisie (à laquelle appartient cette enquêtée). » (72)
    On peut ajouter aussi à ces différences un certain nombre d’usages, qui peuvent sembler minimes, comme la question du tutoiement, abhorré de l’aristocratie, mais pratiqué sans complexes par la bourgeoisie (299).
  8. Il est à noter que le choix du « grand bourgeois » et non du « bourgeois » tout court tend à limiter l’enquête à des personnes fortunées, voire très fortunées, le critère financier demeurant le critère de discrimination définitif permettant a priori de construire une vision de l’aristocratie fondée avant tout sur la fortune.
  9. Judith Lyon-Cæn, « Expériences de lecture et expérience sociale dans la France du premier XIXe siècle. Un retour sur les usages historiens de la littérature », p. 197-208, in A.-E. Demartini et D. Kalifa (dir.), Imaginaire et sensibilités au XIXesiècle. Études pour Alain Corbin, Paris, Éditions Creaphis, 2005.
  10. N’en déplaise à E. Mension-Rigau, l’intérêt de la littérature réside bien dans l’objet qui lui est assigné : Aristote rappelle ainsi que « l’historien et le poète ne diffèrent pas par le fait d’écrire en vers ou en prose (si les écrits d’Hérodote étaient en vers, ils n’en seraient pas moins de l’Histoire, avec ou sans vers), mais ils diffèrent en ce que l’un parle de ce qui s’est passé, l’autre de ce qui aurait pu se passer. — Ὁ γὰρ ἱστορικὸς καὶ ὁ ποιητὴς οὐ τῷ ἢ ἔμμετρα λέγειν ἢ ἄμετρα διαφέρουσιν (εἴη γὰρ ἂν τὰ Ἡροδότου εἰς μέτρα τεθῆναι καὶ οὐδὲν ἧττον ἂν εἴη ἱστορία τις μετὰ μέτρου ἢ ἄνευ μέτρων)· ἀλλὰ τούτῳ διαφέρει, τῷ τὸν μὲν τὰ γενόμενα λέγειν, τὸν δὲ οἷα ἂν γένοιτο. » (Poétique 9, 1451a-b). Notre auteur en est d’ailleurs conscient puisqu’il reconnaît deux lignes plus haut que «  la littérature existe en-dehors de toute perspective mémorialiste  » (505), ce qui est bel et bien la distinguer du point de vue de son objet, et non de sa forme.
  11. On pourra également se reporter à l’introduction au premier chapitre (25), qui constitue un modèle de vision a priori négative de l’objet concerné.
  12. Le texte du témoignage incriminé est le suivant : « On va au Jockey ou dans un cercle pour retrouver des amis, pas pour se faire des amis. C’est pourquoi on écarte soigneusement quelqu’un qui vit sur une ambition mondaine car il n’apportera rien. La ruche suppose que chaque abeille apporte du pollen, mais pas qu’elle pique le pollen des autres et qu’elle reparte. » (62)
  13. Ces expressions renvoient toutes à des titres de parties ou de chapitres de l’ouvrage.
  14. C’est une des critiques esquissées — mais l’auteur ne s’y arrête pas — par l’un des enquêtés lui-même, lorsqu’il écrit : « Il me semble que votre enquête s’adresse plutôt à des familles parisiennes ou du moins du nord de la Loire qui avaient des fortunes plus considérables et des genres de vie bien différents. » (75, cit. supra) Ressort ici toute la contradiction qui réside dans la conception d’un corpus mêlant aristocratie et grande bourgeoisie, comme si le seul dénominateur social pouvait suffire à les rassembler et à les confondre. Faute d’avoir soigneusement décrit la noblesse, l’auteur s’expose ainsi à une vision très réductrice de cette dernière, et tend à ne considérer qu’une frange minoritaire du Second Ordre dans certains pans de son enquête.
  15. « La devise de la Maison d’Orange est souvent citée par les enquêtés de même que celle des Broglie : In futurum (pour l’avenir). » (34)
  16. « Nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. — Dicebat Bernardus Carnotensis nos esse quasi nanos, gigantium humeris insidentes, ut possimus plura eis et remotiora videre, non utique proprii visus acumine, aut eminentia corporis, sed quia in altum subvenimur et extollimur magnitudine gigantea. » (Jean de Salisbury, Metalogicon III, 4).
  17. Les historiens M. Aurell (La Noblesse en Occident (Ve-XVe siècles), Paris, Armand Colin, 1996) et M. Figeac (Les noblesses en France, Paris, Armand Colin, 2013) insistent d’ailleurs sur le renouvellement, beaucoup plus important qu’on ne le croit d’ordinaire, de la noblesse depuis ses origines. Ils ne le réduisent d’ailleurs pas à un renouvellement militaire — la fameuse et partiellement mythique « noblesse d’épée » — mais indiquent que le renouvellement passe très tôt, par exemple, par le biais de l’érudition, notamment dans le domaine juridique (une thèse en droit pouvant ouvrir la porte à un anoblissement, cf. M. Figeac, op. cit.)
  18. Reposant sur un témoignage — oral ou écrit — de caractère souvent privé et personnel, le travail sociologique élabore une source primaire partiellement invérifiable et soumet ce genre de travail au soupçon de falsification ; d’autre part, en créant lui-même sa source primaire par le biais d’un questionnaire et d’une sollicitation initiale, l’enquêteur infléchit d’emblée le jugement qui en résulte, comme le relève un enquêté, en le considérant avec indulgence comme simple maladresse (484, cit.), et s’expose à être le jouet d’un jugement subjectif a priori, ce dont l’aurait partiellement gardé l’utilisation de véritables sources primaires plus objectives car non placées d’emblée dans la perspective d’une utilisation effective et d’une publication (mémoires, correspondance), éminemment abondantes dans ce milieu comme il le constate lui-même.