Louis XX : « Une Marine de guerre nécessite une vision à long terme et une volonté étatique constante » Mars 2026, Marine & Océans

Article de Louis-Alphonse de Bourbon paru dans le magazine Marine & Océans de mars 2026, p.18-20.

Louis Alphonse de Bourbon, duc d’Anjou, né le 25 avril 1974 à Madrid, et descendant en ligne directe de Louis XIV, est l’actuel héritier du trône de France, sous le nom de Louis XX.


Cette année, nous célébrons les 400 ans de la Marine de guerre française qui vit le jour sous le règne de mon ancêtre Louis XIII et grâce à l’action énergique et volontaire du cardinal de Richelieu. Au-delà de l’aspect commémoratif et mémoriel d’un tel anniversaire, l’année 2026 doit être l’occasion pour nous d’interroger le lien de notre pays à la mer. Officier de Marine de la réserve citoyenne, je suis sensible à ces thématiques depuis déjà longtemps et j’ai à cœur de réfléchir à ces questions fondamentales liées à notre souveraineté et à notre puissance.

Nous le savons, historiquement la France a toujours hésité entre sa vocation maritime et sa vocation continentale. Très souvent, cette dernière l’emporta au détriment de la première. Ce fut le cas de manière paroxystique durant la Révolution française et l’Empire. Encore aujourd’hui, l’absence d’un grand ministère de la mer, regroupant sécurité, ressources sous-marines, protection de la nature, ainsi que les territoires et départements d’outre-mer, est un signe sensible de cette indécision.

C’est pourquoi, je pense qu’il est nécessaire d’avoir une réelle pensée stratégique sur ce sujet afin de donner à la France une grande orientation géopolitique pour notre siècle. À l’heure du réveil des grands empires continentaux, il est évident que notre pays ne saurait rivaliser avec eux tant sur la profondeur stratégique que sur les aspects démographiques.

Il faut donc capitaliser sur notre formidable espace maritime afin de maintenir la France dans le concert des grandes nations. Je veux en effet rappeler deux atouts majeurs que nous possédons. D’une part, notre zone économique exclusive est la deuxième plus importante au monde. D’autre part, à l’inverse des États-Unis, celle-ci est répartie à travers tous les océans grâce à un réseau d’îles et de territoires ultramarins idéalement situés. Cette géographie de nos possessions outre-mer donne à notre Marine de guerre un réseau de points d’appui aussi denses que nécessaires.

Paradoxalement, cette répartition géographique nécessite et facilite à la fois le déploiement constant de nos forces navales à travers le monde, permettant d’assurer une présence française sur toutes les mers et notamment là où l’histoire du monde s’écrit. J’en veux pour preuve la place importante de la France au sein de la zone indopacifique qui connaît un regain de tensions sans précédent, et qui risque de voir s’affronter deux superpuissances. Grâce à nos flottes, la France pourra non seulement préserver ses intérêts mais également intervenir comme une force d’équilibre.

Et en cela, la composante atomique de notre marine est un atout stratégique majeur qu’il convient d’entretenir et de développer. Plus que jamais, la dissuasion nucléaire doit apparaître comme étant l’ultima ratio regum1, propre à nous faire craindre et respecter partout dans le monde. La Marine, à l’avant-garde de tous les fronts des crises, joue un rôle crucial dans la mise en œuvre de cette dissuasion en déployant de manière permanente et crédible ses 4 SNLE, et de manière intermittente mais tout aussi crédible, la dissuasion aéroportée avec ses Rafale Marine équipés de missiles nucléaires et projetables depuis son porte-avions. Il est donc nécessaire de maintenir les capacités opérationnelles de notre Marine en accroissant ses capacités humaines et matérielles.

L’histoire nous apprend que la montée en puissance de flottes de haute mer est un effort long et coûteux. Une Marine de guerre nécessite une vision à long terme et une volonté étatique constante tant pour former un personnel compétent que pour acquérir les bâtiments nécessaires. Nos victoires dans la guerre d’indépendance américaine entre 1778 et 1783 n’auraient pu être rendues possibles sans une politique de redressement impulsée dès la fin des années 1760 par Louis XV puis maintenue par Louis XVI. Il nous faut donc œuvrer dès maintenant à faire de notre Marine le bras armé de notre politique maritime et donc mondiale.

Notre industrie navale, dans la grande tradition des ingénieurs de l’Ancien Régime tels que Borda et Sané, a des compétences reconnues internationalement et est en mesure de fournir à la France l’équipement dont elle a aujourd’hui besoin. « La militarisation » des mers n’a pas encore pris la France de court. Les conflits actuels valident au contraire parfaitement la doctrine française de dissuasion, de projection, de prévention et de protection comme d’ailleurs la formation des équipages. Mais ils démontrent en creux les impasses trop longtemps faites dans des domaines-clés : format insuffisant de notre flotte de premier et second rang, arrêt de la permanence en mer d’un groupe aéronaval, protection insuffisante de nos bâtiments contre les menaces classiques ou nouvelles, insuffisance des stocks de munitions, pour ne citer que les plus grandes. Il faut donc s’engager à un réarmement naval cohérent dans la durée, conforme à la tradition et à la vocation maritimes de la France.

L’HÉRITAGE D’UNE POLITIQUE ROYALE
En tant que successeur des Rois qui ont fait la France, ces réflexions navales et maritimes me sont chères. Car il est indéniable que notre pays doit encore beaucoup actuellement à la politique de nos Rois en la matière.

C’est suite à la guerre de Cent Ans et à l’acquisition durable de nos provinces maritimes qu’un intérêt pour la mer est né chez mes ancêtres. Et si pendant longtemps, les flottes furent confiées en grande partie à des acteurs privés, ce sont véritablement les Bourbon qui comprirent l’importance du rôle de l’État pour forger une politique navale ambitieuse, à même de rivaliser avec nos voisins espagnols, anglais et hollandais.

Le règne de Louis XIII ne vit que les prémices de cette politique, et c’est véritablement sous Louis XIV que la France se dota d’un instrument naval prestigieux et efficace dont des navires tels que le Soleil Royal en furent les emblèmes les plus éclatants. C’est encore sous ce Roi que naquirent les premières figures de légende de la Marine royale – Duquesne, Tourville – dont les noms résonnent encore avec force aujourd’hui. Mais tout cela n’aurait jamais vu le jour si Louis XIV ne s’était pas entouré d’excellents administrateurs, de grands commis de l’État ayant l’étoffe et les qualités nécessaires pour conduire un tel projet. Au Grand Siècle, Colbert2 fut le visage de cette politique. Outre les chantiers ambitieux des ports et arsenaux de Toulon et de Rochefort, il fonda et structura les écoles des Gardes de la Marine qui allaient donner à nos flottes les cadres nécessaires pour les conduire à la victoire. Le Grand Corps allait bâtir sa légende sur la détermination, la morgue et le panache de ces jeunes officiers qui, dès leur adolescence, apprenaient les rudiments du commandement en mer, au milieu des équipages et aux côtés de leurs aînés. Cependant, l’effort constant et les moyens colossaux que demandait l’entretien de nos flottes du Ponant et du Levant allaient provoquer plusieurs essoufflements.

La guerre de Succession d’Espagne et la guerre de Sept Ans en furent la manifestation. La Marine royale a, par deux fois, été sur le point de disparaître. Il s’en est fallu de peu que le drapeau blanc, bannière emblématique de la Marine royale, cesse de flotter sur les mers. Pourtant, jamais nos Rois ne renoncèrent totalement à la vocation maritime de la France.

Louis XV en est la preuve. Malgré les déboires de la Marine sous son règne, et même si la cession du Québec fut douloureuse, il sut préserver l’essentiel de nos territoires ultramarins, à savoir les îles à sucre et nos attaches dans l’océan Indien au moment du traité de Paris de 1763. Encore aujourd’hui, ce que ce Roi réussit à conserver habilement constitue une part substantielle de notre France d’outre-mer. De plus, avec constance et détermination, il souhaita redonner à la France les moyens d’une politique maritime en amorçant avec son ministre Choiseul3 les premiers pas d’une reconstruction navale.

Cela fut concrétisé avec éclat par Louis XVI qui, secondé par ses ministres Sartine et Castries, offrit à la France un formidable outil de puissance. Et, il n’est d’ailleurs pas anodin que les 400 ans de la Marine de guerre française entrent cette année en écho avec les 250 ans de la déclaration d’indépendance américaine. Nos lointains cousins d’outre-Atlantique savent encore ce qu’ils doivent aux exploits de la Marine royale. La bataille de Chesapeake révéla le caractère offensif de nos marins et leurs prodigieuses capacités. Les La Motte-Picquet, les Guichen et les Suffren prouvèrent qu’en France, la gloire peut autant s’acquérir sur terre que sur mer. Toutefois, si la Royal Navy sortait vaincue de ce conflit, elle n’en restait pas moins une menace pour la France. Et c’est dans cette perspective que Louis XVI continua à maintenir nos flottes à un niveau opérationnel important, organisant des escadres d’évolution, modernisant et simplifiant le corps grâce aux impulsions du Maréchal de Castries, et maintenant le nombre d’armements à un niveau exceptionnellement élevé. Enfin, il apprit des échecs des invasions françaises en Angleterre notamment dus à l’éloignement du port de Brest des côtes anglaises, et lança donc un projet exceptionnel d’arsenal dans la Manche à Cherbourg.
Ce port militaire devait être en mesure non seulement de pouvoir lancer des vaisseaux, mais également de pouvoir abriter une flotte capable de faire peser une menace constante d’invasion sur le sol anglais. Cet ambitieux projet était l’aboutissement d’une pensée navale audacieuse et offensive. Avec Louis XVI, la Marine royale ne subissait plus, elle donnait les coups.

Il fallut toute la violence et les désordres de la Révolution pour voir s’écrouler ce magnifique édifice. Trente ans d’effort furent rayés en l’espace de trois ou quatre années. Et le drame de Trafalgar devait éclipser la gloire de Chesapeake. Même si la restauration de la monarchie en France vit une timide résurrection de nos prétentions maritimes, le niveau atteint sous Louis XVI ne fut jamais égalé.

Mais j’aime à me rappeler que le dernier grand fait d’armes de la monarchie légitime fut une opération navale, avec le débarquement du corps expéditionnaire face à Alger en juillet 1830. Cette opération délicate fut le plus grand débarquement militaire de l’histoire organisé par une marine à voile. Et elle fut conduite à l’ombre du drapeau blanc.

Ce passé bourbonien de notre Marine est suffisamment fort pour qu’encore aujourd’hui il est d’usage de parler de « la Royale » pour qualifier la Marine nationale. Alors je souhaite que cette mémoire soit une source d’inspiration suffisamment forte auprès de tous nos marins et de nos dirigeants pour que la Marine puisse continuer d’écrire les plus belles pages de notre histoire maritime, défendant l’honneur et l’intérêt de la France sur tous les océans. Et que vive la Royale !

  1. Expression latine qui signifie « le dernier argument des rois », autrement dit la guerre comme ultime recours quand la diplomatie ne suffit plus. Louis XIV fit inscrire la formule sur ses pièces d’artillerie à la fin du XVIIe siècle pour rappeler à son armée que s’il faisait « donner le canon » c’était parce que la diplomatie et la négociation avaient échoué, et que l’artillerie restait l’ultime argument du souverain.
  2. Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) fut le principal ministre économique de Louis XIV et l’une des grandes figures de l’État monarchique français au XVIIe siècle. Il fût Contrôleur général des finances (à partir de 1665), Secrétaire d’État à la Marine, Responsable du développement commercial et industriel du royaume.
  3. Étienne-François, duc de Choiseul (1719-1785) fut l’un des principaux ministres de Louis XV entre 1758 et 1770. Il exerça successivement les fonctions de Secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Secrétaire d’État à la Guerre, Secrétaire d’État à la Marine, concentrant donc une grande partie de la politique extérieure et militaire du royaume.
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