René Guénon le héraut de la Tradition initiatique déplore le matérialisme et le rationalisme de la Franc-Maçonnerie moderne qui l'éloignent de la Tradition primiordiale.

René Guénon le héraut de la Tradition initiatique Un musulman inconnu : René Guénon, par Jean Vaquié et Paul Raynal (1994)

René Guénon est sans doute le plus important penseur de l’ésotérisme du XXe siècle et un des dangers les plus redoutables pour la foi catholique. Initié dans plusieurs loges et sociétés occultes, il déplore le matérialisme et le rationalisme de la Franc-Maçonnerie moderne qui l’éloigneraient d’une Tradition primordiale. S’il reconnaît la validité de l’initiation maçonnique actuelle — donc sa capacité à transmettre l’influence spirituelle —, selon lui, l’initié ne progresse qu’en pratiquant une religion exotérique traditionnelle (catholicisme, islam, hindouisme…) dont les rituels constitueraient autant de chemins de gnose cachés aux profanes. Ainsi trouve-t-on des disciples de Guénon pour défendre la messe traditionnelle contre les velléités iconoclastes d’un concile Vatican II. Pour ces initiés il ne s’agit pas en effet de s’opposer au catholicisme, mais bien de s’y superposer, de s’en servir comme marchepied pour le dépasser. Pourtant la religion exotérique préférée de René Guénon n’est pas la religion catholique de sa jeunesse, mais l’hindouisme et surtout l’islam soufi — auquel il se convertit très tôt. À son sentiment, ces dernières religions seraient plus proches de la « Tradition primordiale », et donc plus à même de sauver l’Occident contre la décadence matérialiste. Aussi ses disciples se retrouvent-ils dans des mouvements très divers — de la tradition catholique à la loge maçonnique —, mais ils font tous de René Guénon le héraut de la Tradition initiatique.    [La Rédaction]

Introduction de Vive le Roy

Article de Jean Vaquier et Paul Raynal, « Un musulman inconnu : René Guénon » (titre original), Société Augustin Barruel, N°25, 1er trimestre 1994.
AVERTISSEMENT : Des sous-titres et des titres ont été ajoutés par la rédaction de VLR afin de faciliter la lecture en ligne.


Les étapes de sa vie

Un élève brillant issu d’un milieu catholique

René Guénon, né à Blois le 15 novembre 1886, fut baptisé sous les noms de René, Jean, Marie, Joseph. Ses parents étaient originaires de Blois où son père était architecte. D’une santé délicate, René eut une fréquentation scolaire intermittente : il fut néanmoins un élève brillant remportant un accessit de physique au Concours général ainsi qu’un prix d’une société scientifique de Blois ; il fit ensuite la classe de mathélémentaire à Blois, puis en 1904, il vint à Paris pour préparer une licence de mathématiques au collège Rollin.

De l’abandon des études universitaire à la fréquentation des milieux ésotéristes

Et voilà que deux ans plus tard, c’est-à-dire en 1906, il renonce à poursuivre ses études universitaires ; dès lors il va s’orienter vers l’enseignement privé et devenir professeur d’école libre. Pourquoi ce tournant, raisons de santé, ou bien attrait pour des études extra-universitaires ?

C’est probablement cette seconde explication qui est la bonne, car c’est à partir de cette époque que Guénon se met à fréquenter les milieux intellectuels qui sont passionnés par ce que l’on nomme « la Connaissance » c’est-à-dire les néo-spiritualistes, les théosophes, les occultistes, les spirites, les orientalistes, etc.

Ne pas s’opposer au catholicisme, mais s’y superposer

Jusqu’à son départ de Blois, René Guénon avait surtout évolué dans un milieu catholique. Ses biographes ne relatent aucune hostilité manifeste du jeune homme à ce milieu et à cette influence « bien-pensante ». Ils notent cependant vers 14-15 ans une altercation avec un de ses professeurs : à la suite d’une longue discussion de plusieurs heures, le jeune René s’alita avec une forte fièvre, et son père dut le changer d’école. Mais dans l’ensemble on ne trouve pas de révolte contre sa religion maternelle jusqu’à son arrivée à Paris.

Cette absence d’hostilité, cette absence de combativité, il la conservera toujours et elle constituera même un des points essentiels de sa doctrine. Il n’attaquera pas le catholicisme violemment, il le conservera en bloc, moyennant des réserves et des aménagements : il se contentera de l’englober dans un système plus vaste dont le catholicisme sera seulement un cas particulier. Sa grande formule tactique : se superposer sans s’opposer.

Déménagement à Paris pour une vie modeste d’enseignant studieux

À Paris, René Guénon habitait un appartement situé 51 rue Saint-Louis-en-l’Île dans un bel immeuble Louis XV au passé historique qui avait été occupé par l’archevêché de Paris vers 1840 et où MgrAffre, tué sur les barricades en 1848, fut conduit Guénon devait garder assez longtemps ce domicile, même après son départ de France.

Après avoir abandonné ses études universitaires, où d’ailleurs il ne semble pas avoir très bien réussi, il avait pris des postes de professeur dans diverses institutions libres enseignant tantôt les mathématiques et la physique, tantôt la philosophie. Sans avoir jamais été vraiment pauvre, il n’a pas non plus mené « la grande vie » ; il était de tempérament studieux et solitaire et cette vie modeste lui convenait bien.

Cette vie solitaire n’était pourtant pas exempte de démarches et de prises de contacts personnels. Mais surtout, pendant qu’il bénéficiait de ses premiers contacts personnels avec les maîtres contemporains de la science ésotérique, il se nourrissait de livres.

Mariage, initiation au soufisme et voyage

En 1912 Guénon épouse une jeune fille de Blois, Berthe Loury, originaire de Chinon ; le mariage eut lieu près de Chinon dans la propriété de la nouvelle épouse, avec une dispense de bans accordée par l’archevêque de Tours, le 11 juillet 1912. On est en droit de se demander si le marié était toujours catholique à ce moment-là, car cette année 1912 est aussi celle de son initiation soufiste (ésotérisme musulman) ; ce qui paraît certain, c’est qu’il ne révéla jamais à sa femme son appartenance à l’Islam.

Le jeune ménage vint habiter à Paris dans l’Île Saint-Louis, tandis que Guénon continuait le professorat lorsque survint la guerre de 1914, lui qui avait été réformé lors du conseil de révision en 1906, fut maintenu dans cette situation et ne fut pas mobilisé ; il resta donc dans l’enseignement libre où il occupa successivement divers postes.

En 1915-1916, il est suppléant au collège de Saint-Germain-en-Laye ; l’année suivante 1917, il est à Blois comme professeur de philosophie ; puis en 1918, il est envoyé à Sétif en Algérie, et à la fin de la guerre, il revint à Blois. Et enfin à Paris où il retrouve l’Île-Saint-Louis : c’est là qu’il va commencer à rédiger ses premiers livres, car jusqu’alors il n’avait écrit que des articles.

Contexte du début des années vingts et publication des premiers livres

Nous sommes en 1921. Sur le plan mondial, en Russie, c’est la NEP (nouvelle économie politique) qui va empêcher la débâcle des communistes et attirer les capitaux américains. En Chine, c’est le moment des premières émeutes communistes à Canton, et d’ailleurs la Chine est en plein Kuomintang, donc en plein modernisme. Le congrès communiste de Bakou vient de décider l’extension de la révolution prolétarienne aux empires coloniaux.

Et à Paris, René Guénon, « musulman inconnu », sort tranquillement son premier livre qui s’intitule Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, tandis que tout un public composé pour partie d’occultistes et pour partie de traditionalistes, de réactionnaires, d’antimodernistes, de contemplatifs, commence à être séduit par son attitude, son roulis et son vertige.

Entre 1921, 1922 et 1923, Guénon publie les trois ouvrages qui constituent la phase préliminaire préparatoire de sa manœuvre doctrinale. On peut noter que :
– 1921, c’est le beau temps de la SDN à Genève, c’est l’époque où l’Allemagne emploie sa diplomatie à différer le payement des réparations de guerre ;
– 1922 est l’année du premier traité germano-soviétique de Rapallo, c’est aussi l’année de l’assassinat du ministre allemand Walter Rathenau par les nationalistes allemands ;
– et 1923 fut l’année de l’occupation de la Ruhr par les troupes françaises.

Veuvage et reconversion professionnelle

De 1924 à 1929, Guénon fut professeur de philosophie au cours Saint-Louis où il donna aussi des leçons particulières d’autres matières. C’était l’institution où sa nièce faisait ses études.

En 1928 il perdit sa femme Berthe Loury, puis quelques mois plus tard sa tante, Mme Duru, qui avait longtemps partagé la vie du ménage ; sa nièce dont il pouvait plus dès lors s’occuper fut confiée à d’autres personnes.

Finalement, l’année suivant il cessa d’enseigner et se tourna vers un autre mode de subsistance. Car à cette époque, au milieu de l’année 1929, René Guénon fit une rencontre importante pour son avenir : dans le bureau de la librairie Chacomac, quai Saint-Michel à Paris, il rencontra une certaine Madame Dina qui était américaine et veuve d’un ingénieur égyptien. Madame Dina habitait Bar-sur-Aube en hiver et Cruseilles en Haute-Savoie pendant l’été.

En Septembre 1929, Guénon et Madame Dina partirent pour visiter l’Alsace pendant deux mois ; puis ils vinrent se reposer à Cruseilles. C’est au cours de ce voyage que fut décidé l’arrangement suivant : Mme Dina rachèterait aux éditeurs parisiens les divers livres de Guénon pour les rééditer ensuite dans une nouvelle maison qui éditerait aussi les livres postérieurs que Guénon se proposait d’écrire.

Ils cherchèrent d’abord à Grenoble une maison d’éditeur apte à opérer cette concertation. Finalement Mme Dina envisagea la création d’une librairie et d’une collection à tendance « Traditionaliste ».

Puis, tous deux s’embarquèrent pour l’Égypte afin de recopier des textes de l’ésotérisme soufiste destinés à cette librairie et à cette collection.

Guénon disait à ses amis de Paris qu’il partait pour environ trois mois, mais, ces trois mois écoulés, Mme Dina revint seule à Paris tandis que Guénon continua à travailler en Égypte. Cette séparation mit fin au projet de librairie et de maison d’édition.

Installation définitive au Caire du Sheik Abdel Wahed Yahia

Finalement après avoir remis de mois en mois son voyage de retour en France, il y renonça tout-à-fait : il ne devait jamais revenir. Il s’installa au Caire sous le nom de Sheik Abdel Wahed Yahia. Il s’islamisa complètement et finit par parler l’arabe sans accent. Il devait obtenir la nationalité égyptienne en 1947.

Il continua toutefois d’écrire en français pour des éditeurs parisiens et à envoyer des articles à la revue Le Voile d’Isis qui devint à partir de 1933, Les Études Traditionnelles.

Guénon conserva son appartement de L’Île St Louis jusqu’en 1935, et des amis lui expédièrent alors ses livres en caisses au Caire. En Égypte il logea d’abord à l’hôtel, puis il loua un appartement dans la maison d’un confiseur, située près de l’Université islamique d’El Azhar.

En juillet 1934, il épousa une jeune musulmane égyptienne et alla habiter chez son beau-père ; mais l’arrivée de ses caisses de livres venant de Paris l’obligèrent à déménager et à s’installer dans une autre maison en compagnie de sa femme, de son beau-père et de sa belle-sœur, où il resta jusqu’en 1937, date à laquelle son beau-père mourut.Ce fut l’occasion d’un nouveau départ et d’une installation définitive en dehors du Caire, dans une banlieue calme à l’ouest de la ville.

C’est dans cette maison des faubourgs du Caire que Guénon mourut à son tour le 7 Janvier 1951, à l’âge de soixante cinq ans.

La formation livresque

Nous nommerons seulement ses quatre principaux inspirateurs :
– Maître Eckhart (Moyen-Âge),
Alexandre Saint-Yves d’Alveydre (Restauration),
Antoine Fabre d’Olivet (Restauration),
Éliphas Lévi (Second Empire).

Maître Eckhart (~1260-1328)

Maître Eckhart est un héologien et philosophe allemand de la seconde moitié du XIIIe siècle. Âme fervente et exaltée, il érigea ses idées en un véritable système mystique. Un chapitre général des dominicains le suspendit de ses fonctions de prieur de la province d’Allemagne.

Son système est un panthéisme mystique plein d’une intense religiosité naturelle :
– Il n’y a qu’un seul Être c’est Dieu. Les autres créatures ne sont pas vraiment des « êtres » ; ce sont seulement de vaines ombres.
– Pour exister vraiment, il faut que les créatures finies se dépouillent de leurs formes contingentes et qu’elles « entrent » en Dieu, qu’elles deviennent Dieu.

Jusque-là, tout va à peu près bien, à part une incontestable exagération quant à la vanité de l’existence des êtres créés ; car enfin, si leur existence est précaire et transitoire et si elle demande à être confirmée à la suite d’une épreuve, l’existence de ces créatures a tout de même un premier degré de réalité : elles ont été tirées du néant, donc elles ne sont déjà plus du néant, elles ne sont plus de « vaines ombres ».

Ce qui va tout compromettre définitivement, c’est que le système de Maître Eckhart est en même temps panthéiste. Il faut dès lors que ces vaines ombres que sont les créatures finies, pour se diviniser, se perdent dans le Grand Tout qui est Dieu. On voit tout de suite la parenté de ce système avec la métaphysique des religions de l’Inde.

René Guénon fut extrêmement impressionné par le système de Maître Eckhart parce qu’il était exprimé à l’aide d’une terminologie tout-à-fait chrétienne. Or sa formation familiale avait été chrétienne. Il continuait à fréquenter quelques ecclésiastiques. À aucun moment de sa carrière (et surtout pas à ses débuts) il ne manifesta l’idée de rompre avec sa religion maternelle. Simplement il cherchera à l’englober dans une synthèse plus vaste au milieu de laquelle elle pourrait conserver son homogénéité.

Antoine Fabre d’Olivet (1767-1825)

L’orientaliste dont les livres exercèrent une influence sur René Guénon est Fabre D’Olivet. C’est un auteur dramatique, un romancier, et surtout un linguiste. Le Dictionnaire biographique note que Fabre d’Olivet mêle une certaine extravagance mystique à ses développements sur les hiéroglyphes, sur les langues orientales et sur les allégories bibliques.

Un de ses principaux ouvrages s’intitule De l’état social de l’Homme et il y parle de soumettre la société humaine à une souveraineté théocratique.

C’est précisément une des idées que nous verrons revenir chez René Guénon. Nous noterons en effet une tendance guénonienne à l’hégémonie sacerdotale ; Guénon donnera toujours la suprématie à l’autorité spirituelle sur le pouvoir temporel. Cette notion dont il a eu la première idée chez Fabre d’Olivet, il la retrouvera dans le brahmanisme.

Alexandre Saint-Yves d’Alveydre (1842-1909)

Saint-Yves d’Alveydre est le troisième inspirateur. Ses ouvrages étaient très lus au temps de la jeunesse de R. Guénon qui s’est imprégné de la substance contenue dans La Mission de l’Inde, L’Archéomètre, La Mission des Juifs, La Mission des ouvriers, La Mission des rois, La Mission des Français où avec une richesse et une souplesse d’expression extraordinaires, Saint-Yves d’Alveydre propose — et même projette — un remaniement général des religions à la surface de la Terre.

Il reprend l’idée très ancienne, et très maçonnique, d’une super religion ésotérique (c’est-à-dire réservée à une élite) et complétée, pour la masse du peuple, par un syncrétisme plus ou moins uniformisé selon les possibilités locales. Cette super-religion serait naturellement la continuation de la vaste et immémoriale Tradition Universelle, qui se transmet d’âge en âge d’une manière ésotérique comme le mycélium d’un champignon.

Nous tenons là les principaux éléments de ce qui va devenir la doctrine guénonienne et surtout sa distinction entre ésotérisme et exotérisme. Seulement Saint-Yves d’Alveydre les expose avec l’appareil archéologique de son temps et après des contacts avec l’Orient qui furent surtout livresques.

Éliphas Lévi (1810-1875)

Le quatrième inspirateur livresque de Guénon fut Éliphas Lévi, de son vrai nom Alphonse Louis Constant, connu comme l’abbé Constant bien qu’il n’ai pas reçu le sacerdoce. Éliphas Lévi a influencé R. Guénon par deux de ses livres : La Clef des grands mystères, et Dogme et rituel de haute-magie parue en 1861 ; ces ouvrages étaient encore en vogue en 1906 quand Guénon procédait au rassemblement de ses matériaux.

Ses ouvrages développent, eux aussi, en la désignant sous le nom de philosophie occulte, la notion de l’« unité essentielle de toutes des religions ». Cette idée n’était pas nouvelle, mais depuis quelques dizaines d’années cette idée avait cédé le pas dans les cercles intellectuels qui gravitent autour de la Franc-Maçonnerie devant les notions rationalistes qui excluent toute idée de religion. On ne parlait plus tellement de l’unité des religions parce que l’on n’avait plus besoin de religion.

Éliphas Lévi est l’un de ceux qui ont renversé la vapeur et qui ont remis l’accent sur le spiritualisme. Voici un texte pris dans Dogme et rituel de la haute-magie :

À travers le voile de toutes les allégorie hiérarchiques et mystérieuses répandues dans les anciens dogmes, à travers les ténèbres et les épreuves bizarres de toutes les anciennes institutions, sous le sceau de toutes les écritures, dans les ruines de Ninive et de Thèbes, sous les pierres rongées des anciens temples, et sur la face noircie des sphinx de l’Assyrie ou de l’Égypte, dans les peintures monstrueuses ou merveilleuses qui traduisent les croyances de l’Inde et les pages sacrées des Védas, dans les emblèmes étranges de nos vieux livres d’alchimies, dans les cérémonies de réceptions pratiquées par toutes les sociétés mystérieuses. … on retrouve les traces d’une doctrine partout la même et partout soigneusement cachée.

La philosophie occulte semble avoir été la nourrice ou la marraine de toutes les religions, le levier secret de toutes les forces intellectuelles, la clé de toutes les obscurités divines, et la reine absolue de tous les âges où elle était exclusivement réservée à l’éducation des prêtres et des rois.

Bilan sur les principaux inspirateurs de René Guénon

Résumons les penseurs qui apportèrent à René Guénon ses premiers matériaux :
– Maître Eckhart, qui l’influence par son panthéisme mystique, et sa méthode de méditation pour atteindre le Dieu immanent.
– Saint-Yves d’Alveydre, qui lui apporte son idée de super-religion ésotérique et de rattachement à l’Orient.
– Fabre d’Olivet, avec son idée de souveraineté théocratique et de Suprématie sacerdotale.
– Éliphas Lévi, son idée de philosophie occulte, et d’unité essentielle des religions.

Un des biographes de Guénon, Jean Robin, dans un ouvrage qui fait partie de nos sources René Guénon, témoin de la Tradition, met pourtant en doute l’influence que de telles lectures ont pu avoir sur la formation de Guénon. Il soutient tout au long de son livre l’idée de la mission providentielle, mission non-humaine de Guénon. Dans une telle hypothèse les lectures faites par Guénon n’auraient eu pour effet que de le tenir au courant de l’état actuel de la question, mais non pas de lui avoir appris, positivement, quoi que ce soit.

Le périple dans les sectes européennes

Bien que très porté sur le travail solitaire, et nous avons vu quelles étaient ses quatre principales sources d’inspiration livresque, René Guénon ne dédaignait pas les contacts personnels. Et à partir de 1907, il prit de nombreux contacts avec des organisations qui vont lui faire parcourir un périple très instructif.

Fréquentation de plusieurs loges

Il reçut un jour dans son appartement parisien de l’Île-Saint-Louis la visite de deux messieurs venus le voir de la part d’« un groupe » assez restreint nommé : l’École hermétique.

Il s’agit d’un groupe dirigé par le docteur Philippe Encausse, dit Papus, qui l’avait fondé en 1888. En 1907, le mouvement fonctionne donc depuis une vingtaine d’années. Les deux messieurs sont Phaneg et Barlet, le principal étant Phaneg avec lequel Guénon va rester lié pendant une longue période.

Cette École Hermétique est un groupe d’études ésotériques qui a pris la forme d’une petite université libre dont le siège est situé au 13 de la rue Séguier à Paris et où des cours sont donnés par Papus, par Barlet, par Phaneg et par Yvon Leloup (dit Sédir) qui s’occupe surtout du sens caché des Écritures.

Mais surtout cette École Hermétique est l’anti-chambre d’un ordre plus discret qui se donne le nom d’Ordre Martiniste et qui se dit le successeur régulier de l’Ordre des Élus Cohens, fondé au XVIIIe siècle par Martinez Pasqually.

René Guénon ne tarda pas à entrer dans cet Ordre Martiniste où il reçut le premier, puis le second et le troisième degré devenant ainsi « Supérieur inconnu ».

Sur cette lancée Guénon, qui est aussi avide de connaître que très apte à assimiler, se fait recevoir encore dans deux loges maçonniques qu’il sait être en relation d’amitié avec l’Ordre Martiniste de Papus. Ces deux loges sont :
1) La Loge symbolique Humanidad du rite national espagnol.
2) Le Chapitre et Temple INRI du rite originel swedenborgien. C’est
dans ce chapitre swedenborgien qu’il reçut le cordon noir de Chevalier Kadosch (le mot Kadosch signifiant Saint).

Collaboration pérenne à la revue Le Voile d’Isis renommée Les Études Traditionnelles

À la même époque il commença à collaborer à la revue Le Voile d’Isis. Il prit peu à peu de plus en plus d’importance au sein de sa rédaction et il lui resta extrêmement fidèle : on peut même dire que c’est lui qui en fixa la ligne doctrinale et il continua à lui envoyer des articles quand il résida en Égypte. C’est cette revue qui changea de nom en 1933 pour devenir Les Études Traditionnelles.

Le Congrès maçonnique et spiritualiste et la rupture avec le courant maçonnique actuel

Or ce fut précisément cette revue Le Voile d’Isis qui fut chargée en 1908 de la partie administrative du Congrès maçonnique et spiritualiste organisé à Paris à la Salle des Sociétés Savantes. René Guénon fut tout naturellement désigné comme secrétaire du congrès, et il siégea au bureau. C’est ainsi qu’on le vit sur l’estrade décoré de son cordon de soie noire de Chevalier Kadosch.

Mais ce congrès fut pour Guénon l’occasion d’un tournant important, disons même déterminant, à la suite d’un événement imprévu. Certains conférenciers tinrent au sujet de l’« identité spirituelle », c’est-à-dire sur un point de la mystique initiatique particulièrement délicat et important, des raisonnements qui lui déplurent fort. Sans que l’on puisse connaître le détail de la querelle on sait qu’il quitta le congrès très mécontent et qu’il commença dès lors à manifester son désaccord quant à l’orientation rationaliste de la F.M. actuelle.

Ce désaccord est resté depuis l’un des éléments fondamentaux de la Doctrine et de la stratégie guénonienne. La bifurcation paramaçonnique de Guénon que nous allons constater par la suite date de ce jour-là.

Admission à l’Église gnostique et collaboration à la revue La Gnose

C’est à ce Congrès de 1908 que Guénon rencontra un autre personnage important du monde ésotérique : Fabre des Essarts, qu’il ne faut pas confondre avec Fabre d’Olivet, et qui était beaucoup plus connu sous son pseudonyme de Synésius. Il était patriarche de l’Église gnostique.

Guénon demanda évidemment au patriarche Synésius d’être admis dans cette Église, ce qui fut fait ; il devint même l’année suivant, en 1909, évêque gnostique sous le nom de Palingenius (du gréco-latin Palingenius, né de nouveau, ou re-né). C’est désormais sous ce pseudonyme de Palingénius qu’il écrira entre 1909 et 1912 un grand nombre d’articles dans la revue La Gnose.

Bilan du cheminement initiatique de René Guénon vers 23 ans

Si nous résumons la situation, nous constatons qu’entre 1906 et 1909, — soit entre sa vingtième et sa vingt-troisième année –, Guénon a avancé à pas de géant dans la carrière maçonnique et ésotérique :
– Auditeur à l’École Hermétique de Papus.
– Membre de l’Ordre Martiniste avec le grade de Supérieur inconnu.
– Affilié à la Loge Humanidad.
– Membre du Chapitre swedenboigien INRI avec la grade de Chevalier Kadosch.
– Rédacteur de la revue Le Voile d’Isis.
– Évêque gnostique sous le pseudonyme de Palingenius.
– Rédacteur à la revue La Gnose.

Il reste que l’on peut se demander s’il se trouvait à l’aise dans ces différents groupements et la réponse serait qu’il était à moitié satisfait, pour les raisons suivantes.
– Il constate que toutes les doctrines qu’il entend exposer sont dissemblables au point qu’il est impossible de les coordonner pour en faire un édifice unique et stable, selon l’ambition commune de tous ces milieux. Son premier reproche est donc celui-là ; on lui présente des doctrines spiritualistes dissemblables et inaptes à constituer un corps de doctrine cohérent.
– Mais il leur fait aussi un second reproche beaucoup plus grave, plus profond, et c’est là sans doute le coup de génie qui lui a permis de devenir le vrai maître de la subversion spiritualiste moderne pour cette seconde partie du XXe siècle. Il leur dit :

C’est l’esprit scientifique que vous appliquez aux phénomènes spirituels. Vous êtes des observateurs de phénomènes, et vous leur appliquez la méthode expérimentale.

En quête de la Tradition ésotérique, postulée spiritualiste, élitiste, traditionnelle, métaphysique, contemplative, intuitive et élitiste

Bien sûr, il a constaté chez ses amis de l’École Hermétique, de l’Ordre Martiniste, etc, le souci de redonner « aux forces de l’Esprit », leur primat le souci de rompre avec le rationalisme de l’époque anticléricale. Mais il constate aussi que ce spiritualisme est encore expérimental, scientifique, empirique, « phénoménal » : ces messieurs recherchent « des pouvoirs ». Or il a, lui, l’intuition que cette science des « forces spirituelles » qui est de l’ordre religieux, ne doit pas partir en bas pour s’élever ensuite par induction jusqu’à des lois.

Il a l’intuition qu’il existe une très ancienne science spirituelle, riche de postulats a priori, une Tradition archaïque, immuable, infaillible, que l’on a oubliée et qu’il faut restaurer. On peut dire que la réaction de Guénon en face du spiritualisme qui était en usage à ce moment-là en France, marque l’entrée en jeu d’une mentalité, et d’habitudes d’esprit nouvelles et authentiquement originales.

Voilà donc René Guénon en divergence et en discussion avec les organisations dont il fait partie et en particulier avec le personnage majestueux et haut en couleur de Papus. Il jugea le moment venu de regrouper autour de lui les individualités assez libres d’esprit pour comprendre sa nouvelle position, à la fois spiritualiste, traditionnelle, métaphysique, contemplative et intuitive.

En quête de disciples

Pour faire ce choix d’individualités il va puiser surtout dans le personnel de l’École Hermétique et dans l’Ordre Martiniste.

L’affaire était en préparation lorsque, au début de 1908, plusieurs des personnages intéressants et déjà pressentis, se trouvèrent réunis dans une chambre d’hôtel au 17 de la rue des Canettes, près de Saint Sulpice, pour en discuter. Or voilà qu’étant rassemblés et cogitant, ils reçurent certaines « Communications en écriture directe », c’est-à-dire que l’un d’eux se mit à écrire en écriture automatique sous l’impulsion d’une « entité ». Et cette entité qui se manifestait ainsi enjoignit aux assistants de fonder un nouvel ordre, l’Ordre du Temple dont elle désignait nommément René Guénon comme devant être le chef et le maître. Il faut noter, détail important, que Guénon n’assistait pas à cette réunion.

La réaction de Guénon devant cette proposition, qui lui lut aussitôt rapportée, est tout-à-fait caractéristique de sa manière et même de sa doctrine en formation. Il accueillit cette proposition avec doute, mais il ne sut pas préciser s’il soupçonnait les assistants d’avoir été victimes de leur subconscient et de leur métaphychisme, ou bien si l’entité appartenait à ce qu’il nommera plus tard les « forces intermédiaires ».

Toujours est-il qu’il refusa d’obéir à la suggestion de l’entité de la rue des Canettes, et qu’il ne voulut pas prendre la tête de cet ordre en formation dans les conditions proposées. De fait l’Ordre du Temple n’eut qu’une existence éphémère, suffisamment longue néanmoins pour brouiller Guénon avec Papus, fort mécontent qu’on lui souleva ses adhérents ; il s’en suivit une véritable rupture entre Guénon et la plupart des organisations qu’il avait jusque-là fréquentées.

Adhésion à la Loge Thébah

Seule la revue Le Voile d’Isis fit exception à cette rupture générale et c’est grâce aux articles qu’il y écrivit désormais régulièrement que Guénon adhéra à une troisième loge, la Loge Thébah, qui relevait de la Grande Loge de France. Sans doute avait-il besoin de cette nouvelle expérience, son opinion sur la F.M. n’étant pas encore définitivement formée, car c’est là, à la loge Thébah, que son jugement sur la véritable valeur initiatique de la F.M. va prendre sa forme définitive. C’est dans cette loge qu’il prononça en 1913 une conférence sur le sujet : « L’enseignement initiatique », dont il reprendra la substance ensuite dans plusieurs numéros de la revue Le Voile d’Isis.

Pendant la guerre de 14-18 la loge Thébah fut mise en sommeil et, lorsqu’après la guerre elle fut réanimée, Guénon absorbé par la rédaction de ses livres ne la fréquenta plus, tout en y conservant des relations personnelles.

L’idée de réunir autour de lui une équipe d’amis fidèles et de collaborateurs, le poursuit toujours ; l’essai infructueux de l’Ordre du Temple qu’il faudrait d’ailleurs pouvoir analyser, ne l’a pas découragé. Et il franchit une nouvelle étape avec la fondation de la revue La Gnose, organe officiel de l’Église Gnostique Universelle.

Cette revue parut de 1909 à 1912, et c’est René Guénon qui en fut de loin le principal rédacteur ; c’est là qu’il va mettre au point sous forme d’articles séparés quelques-uns des éléments de sa future doctrine — car à cette date il n’a pas encore publié de livre, le premier sortant seulement en 1921.

Collaboration à La Revue antimaçonnique

On ne peut pas terminer ce panorama des revues auxquelles collaborait alors Guénon sans parler de la plus curieuse d’entre elles, la revue La France antimaçonnique dirigé par Clarin de la Rive. Hé oui ! Guénon-Palingenius, musulman, membre de trois loges, évêque de l’Église gnostique, ancien membre de l’École Hermétique, rédacteur au Voile d’Isis, à La Gnose et d’autres, collaborait à La France Antimaçonnique et sous un pseudonyme qui aurait dû attirer l’attention, puisqu’il signait « Le Sphinx » !
De juillet 1913 à juillet 1914, il y publia une série d’articles sur la F.M. où il développait ses thèmes familiers.

Quel est donc ce Clarin de la Rive ? Il est de ceux qui ont poussé Léo Taxil à faire ses fameux aveux. Quand on voit l’orientation de sa revue soi-disant antimaçonnique, on est en droit de se demander de quel bois il se chauffait.

La position de rené Guénon à l’égard de la Franc-Maçonnerie.

Une position originale non comprise

Cette aventure nous ramène à la nouvelle position de Guénon concernant la Franc-Maçonnerie, car s’il a pu tromper autant de gens à cette époque et par la suite c’est parce que sa pensée était suffisamment originale pour être mal comprise, chacun lisant à travers ses propres lunettes ce qu’il désirait y lire, certains anti-maçons les premiers.

Avant de nous tourner vers les influences orientales qui se sont finalement imposées à Guénon, nous examinerons donc son opinion sur la F.M. telle que nous la trouvons formulée dans un article des Études traditionnelles (nouveau nom de la revue Voile d’Isis après 1935) — Dans cet article paru longtemps après la guerre de 14-18, en juin 1937, Guénon développe les grandes lignes de sa conférence de 1913 à la loge Thébah.

Une F.M. moderne doctrinalement dégénérée, mais qui continuerait à transmettre une initiation valide

Cette opinion peut se résumer en deux propositions :
1) Il estime que la F.M. transmet une initiation authentique quant à la régularité de la « chaîne » dont elle a la succession.
2) Mais il estime aussi que la F.M. a été le théâtre d’une dégénérescence dans l’ordre doctrinal, cette dégénérescence doctrinale a coïncidé avec la transformation de la maçonnerie opérative, c’est-à-dire celle qui réunissait de véritables architectes de métier au Moyen Âge, en maçonnerie spéculative, c’est-à-dire celle qui a réunit non plus des architectes mais des idéologues. À l’issue de cette période de transformation, qui débute avec l’humanisme et qui se termine en 1717 avec les Constitutions d’Anderson, la F.M. avait adopté la philosophie moderne et abandonné, sinon la lettre, du moins l’esprit de la Tradition.

Néanmoins René Guénon estime que l’incompréhension métaphysique des « Maçons spéculatifs modernes » n’altère pas la valeur propre des rites dont la F.M. est encore dépositaire ; il affirme que la filiation initiatique n’est pas interrompue, et que par conséquent l’initiation maçonnique est toujours valable et transmet authentiquement l’influence spirituelle désirable.

Une dégénérescence doctrinale de la Maçonnerie qui daterait de la Renaissance

Nous venons de dire que la dégénérescence doctrinale de F.M. s’est produite pendant la période écoulée entre la Renaissance et les Constitutions d’Anderson. Telle est du moins la première opinion de Guénon, celle qu’il exprime dans sa fameuse conférence à la Loge Thébah en 1913 et qu’il a publié en 1937.

Cette opinion révélait déjà chez lui une tournure d’esprit pré-humaniste, anti-humaniste, pour tout dire moyenâgeuse et contemplative. Or cette tournure d’esprit pré-humaniste il l’a encore accentuée beaucoup plus tard dans son livre Aperçus sur l’initiation, paru en 1945, en déclarant qu’à son avis la dégénérescence doctrinale — c’est-à-dire la perte de l’ésotérisme traditionnel —, remontait à une date plus ancienne et qu’il fallait la placer au XIVe siècle, à l’époque où les authentiques Rose-Croix quittèrent l’Europe, écœurés par le rationalisme envahissant, pour se réfugier en Orient

Cette affirmation de Guénon qui n’est étayée par aucune preuve est intéressante en ce qu’elle dénote une tournure d’esprit foncièrement pré-humaniste et montre que l’auteur n’hésitait pas à envisager un rebrassage fondamental de la pensée occidentale et à préconiser de renouer avec la mentalité du Moyen-Âge.

L’épisode de la loge Thébah a donc été une expérience complémentaire et décisive. Il rompt avec la mentalité de progrès pour se tourner vers une religiosité d’un style nettement rétrograde, d’un style contemplatif.

Jugement des Loges — et de Guénon lui-même — sur son travail

Naturellement, en manifestant ses désillusions et ses critiques à l’issue de ses « expériences maçonniques », Guénon s’est attiré quelques animosités personnelles. Mais la F.M. ne lui a jamais manifesté d’hostilité systématique, et cette absence d’hostilité est compréhensible quand on prend bien conscience de ce que Guénon maintenait tout de même, malgré ses critiques « doctrinales », l’essentiel, à savoir la régularité et l’authenticité de la transmission initiatique.

À l’issue de ce constat, on peut se demander, comme le fait l’un de ses biographes, Jean Robin, ce que Guénon était venu faire dans les Loges : y est-il venu pour s’instruire, ou pour inspecter ?

Jean Robin, un des plus enthousiastes disciples de Guénon, se pose la question et il y répond en disant que Guénon avait fréquenté les sociétés initiatiques européennes pour les inspecter et y sonder la régularité et l’authenticité initiatique. Il ajoute que, en agissant ainsi, Guénon remplissait une fonction mieux, une mission, et même une mission d’origine providentielle, actionné qu’il était par la Divinité…

Les initiations orientales

En plus des contacts qu’il prenait dans les milieux occultistes et maçonniques, René Guénon s’était mis, mais avec une discrétion étonnante, à se renseigner sur les doctrines orientales. Dans un premier temps il contacta des orientalistes européens, et ensuite des orientaux authentiques. Parmi les orientalistes européens les deux principaux sont : Léon Champrenaud et Albert de Pouvourville.

Léon Champrenaud (1870-1925)

Maître de conférences à l’École Hermétique de Papus quand Guénon fît sa connaissance, il était également rédacteur à une revue intitulée L’Initiation et enfin secrétaire-adjoint de l’Ordre Martiniste. Mais le plus important est que Champrenaud s’écarta progressivement de l’occultisme de Papus qui lui semblait s’engager dans une impasse et il se tourna vers les doctrine orientales.
Champrenaud écrivit alors un ouvrage : Matgioï et les Sociétés Chinoises, suivi d’un résumé sur la métaphysique taoïste. Mais c’est finalement vers l’Islam qu’il se dirigea et il finit par entrer dans cette religion sous le nom de Abdul Haqq, nom qui signifie : serviteur de la vérité.

Albert de Pouvourville (1862-1939)

Officier puis Administrateur au Tonkin, de belle prestance et de comportement autoritaire, il quitta le Tonkin pour passer en Chine méridionale et se mit à fréquenter deux initiés chinois : Tong-Sang N’Guyen et Duc-Luat, personnages importants du Taoïsme. Tant et si bien qu’il reçut l’initiation Taoïste sous le nom de Matgioï nom qui signifie « Œil du Jour ».
Revenu en France, Albert de Pouvourville entra dans le mouvement occultiste où il fit la connaissance de Champrenaud. Il écrivit alors sous le nom de Matgioï deux ouvrages : La voie Métaphysique et La Voie Rationnelle, qui firent sur René Guénon la plus profonde impression (d’où les réminiscences constantes que l’on trouve dans ses propres livres).

Initiations hindouiste, taoïste (?) et soufiste

Durant sa formation Guénon se trouvait donc en relations permanentes avec le musulman Abdul-Haqq (Léon Champrenaud) et le Taoïste Matgioï (Albert de Pouvourville). Mais Champrenaud et Pouvourville n’étaient encore que des orientalistes européens. La curiosité de Guénon ne fut satisfaite que quand il eut pris contact avec de véritables orientaux. Tous les biographes sont catégoriques sur ce point, en ce qui concerne la réalité de ces contacts orientaux, mais ils sont très mystérieux quand il s’agit de donner des précisions.

Ce qui est certain c’est que Guénon apprit le sanscrit et l’arabe auprès d’Orientaux habitant Paris, de même qu’il se fit instruire dans les trois religions, Hindouiste, Taoïste et Islamique, par des « Maîtres » des pays correspondants et pratiquant effectivement ces religions, mais habitant à Paris.

– Pour l’Hindouisme il eut un ou plutôt plusieurs maîtres hindous et en reçut une initiation élevée. C’est même cette initiation (aux dires de Paul Chacornac) qui laissa en lui les traces les plus profondes et qui détermina le plan de tout son système, de toute sa construction doctrinale.

– Pour le Taoïsme, déjà bien instruit par Matgioï (Pouvourville) sur le plan théorique, Guénon reçut aussi l’enseignement pratique d’un maître chinois résidant à Paris ; y eut-il là aussi une nouvelle initiation ? Ses biographes ne sont pas très clairs sur ce point

– Pour l’Islam, plus exactement pour le Soufisme qui est l’ésotérisme islamique, l’initiation de Guénon est plus curieuse, car elle lut réalisée par un peintre suédois ; lui-même devenu musulman à l’issue d’un périple peu ordinaire qui vaut la peine d’être relaté.

Le soufiste Aguéli donne l’initiation à René Guénon

Le peintre John Gustaf Aguéli était le fils d’un vétérinaire suédois ; ayant terminé ses études secondaires à Stockholm il se mit à peindre des paysages suédois, puis exposa à Paris en 1890 et se fit une petite notoriété sous le pseudonyme de Ivan Aguéli.

Surtout il fréquente la Société de Théosophie, les milieux anarchistes et la poétesse socialiste Marie Huot ; il est alors emprisonné pour avoir donné asile à une anarchiste recherchée par la police et passe ainsi quelques mois en prison ; il en profite pour travailler et grâce à un incroyable don des langues il apprend l’hébreu, l’arabe et la malais ; il lit également la Bible, Fabre d’Olivet et Swedenborg.

À sa libération de prison il part pour l’Égypte où il réalise des croquis puis il revient à Paris et s’inscrit à L’École des langues orientales pour y parfaire ses connaissances.

En 1897 il devint musulman ; fut-ce à Paris ou en Suède ? On ne sait. Ses biographes avouent ne pas pouvoir éclaircir le mystère. Sa nouvelle religion ne l’empêcha pas d’étudier le Bouddhisme et d’aller aux Indes et à Ceylan.

Au bout de quelques mois il revint en France et à Paris il fit la connaissance d’un médecin italien Enrico Insabato, animé du désir de rapprocher l’Orient et l’Occident ; tous deux partent pour l’Égypte en vue de travailler à la réalisation de ce vaste projet.

C’est lors de ce second voyage en Égypte que Aguéli rencontra et fréquenta un haut personnage de l’Islam, versé autant dans l’ordre exotérique que dans l’ordre ésotérique, le Sheikh Elish. Et ce grand personnage initia Aguéli, qui était musulman, au soufisme et il en fit même son représentant pour l’Europe sous le nom de Abdul-Hâdi.

C’est donc en qualité de Musulman-soufiste que Abdul-Hâdi reprit le bateau pour la France : après Marseille et Genève il arriva à Paris où il fit la connaissance de Guénon et de sa revue La Gnose. Nous sommes en 1910. Tout de suite une étroite collaboration commença et Aguéli écrivit dans La Gnose.

Tel est donc le personnage qui va donner en 1912 l’initiation soufiste à René Guénon : il lui transmet la Baraka de la part de son Maître le Sheikh Helish d’Égypte et Guénon devint ainsi le Sheikh Abdel Wahedyahia.

Guénon choisit l’Islam comme religion exotérique

Beaucoup plus que son initiateur Abdul-Hâdi (Aguéli), Guénon prit son Islamisme au sérieux et, tout en vivant à Paris, il en fit selon l’expression de ses biographes « sa voie personnelle » : l’Islam fut donc la religion exotérique qu’il décida de pratiquer de préférence à toutes celles qu’il avait connues antérieurement, et notamment au catholicisme.

On peut s’étonner de ce choix surtout quand on connaît le prestige dont l’hindouisme jouissait à ses yeux ; comment l’expliquer ?

Peut-être par des considérations concrètes : en effet la pratique extérieure de l’observance hindouiste est matériellement compliquée et elle est normalement subordonnée à l’appartenance à une caste dans laquelle on ne peut entrer que par la naissance, ce qui n’était pas le cas de Guénon ; mais peut-être avait-il d’autres raisons plus profondes liées à la nature particulière de l’ésotérisme islamique…

Bref voici Guénon musulman en 1912, et c’est dans cette religion qu’il mourra au Caire en 1951. Notons en passant que cette année est aussi celle de son mariage à Blois avec Berthe Loury, mariage catholique nous l’avons vu.

Guénon était-il musulman le 11 juillet 1912 ? Nous n’en savons rien, et au reste cela n’a guère d’importance car un mois plus tôt ou plus tard son choix était fait in pectore. Ce qui est certain c’est qu’il ne révéla jamais sa nouvelle religion à sa femme, ce qui est vraiment le comble de l’ésotérisme et témoigne d’un don très poussé pour le camouflage.

Bilan des pérégrinations de René Guénon dans les sociétés initiatiques

Voilà donc Guénon marié, et en possession de son bagage doctrinal. Il a réalisé en peu de temps, cinq ou six ans à peine, un vaste périple à travers les Sociétés de pensée et les Congrégations initiatiques dont il a pu soupesé la régularité initiatique et la dégénérescence doctrinale.

A-t-il été initialement impulsionné pour opérer une semblable inspection ? Sans doute pas, mais ce qui paraît certain c’est que, en fin de périple, il a été récupéré par des Hindouistes Orientaux conscients et organisés, et désormais c’est l’hindouisme qui va dominer dans son esprit, et ce sont toutes les habitudes mentales de l’hindouisme qu’il va répercuter dans son enseignement.

Quel est exactement le statut de cette Symbiose, quels sont les termes du contrat entre Guénon, les Hindouistes et l’Hindouisme ? Il est à ce jour impossible de le savoir ; mais le plus important pour nous, et cela est certain, est de savoir que dès ce moment-là, autour de 1910, Guénon se veut non pas seulement l’agent d’une liaison entre Orient et Occident, mais surtout l’agent d’une véritable pénétration de l’Occident par l’Orient : cette certitude éclate à chaque instant et à chaque ligne de ses divers ouvrages.

L’œuvre écrite de René Guénon

Cette œuvre se répartit sur plusieurs périodes qui marque une évolution dans la pensée et dans la production de Guénon : nous l’exposerons ici dans son ordre chronologique.

La première période est celle des articles publiés dans diverses revues comme Le Voile d’Isis devenue Les Études Traditionnelles, et La Gnose, et elle s’étend de 1907 à 1914. Là se trouve le stock qui sera utilisé plus tard soit par Guénon lui-même, soit par ses ouvrages posthumes.

La période parisienne comprend les années 1921 à 1929 :

Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues (1921)

… que nous avons déjà cité à plusieurs reprises et qui exprima la base du système.

Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion (1922)

… souligne les faiblesses de la première grande entreprise de pénétration orientale née en 1875 dans le milieu anglais hindouisant, la Société théosophique de Mme Blavatsky.

L’Erreur spirite (1923)

… copieux livre avec beaucoup de documents ; l’auteur y fait le procès du spiritisme avec une argumentation très voisine de celle qu’un catholique pourrait avoir : les spirites se mettent en rapport avec des « influences errantes », nous dirions nous les « démons ». Néanmoins la différence des expressions est significative.

Il ne faut pas oublier que ces deux livres, Le Théosophisme et L’Erreur spirite ont puissamment contribué à faire passer Guénon pour un homme d’ordre, un anti-subversif, un traditionaliste, un national : c’était là le début d’une longue erreur soigneusement entretenue par tous ceux qui ont intérêt à nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

Orient et Occident (1924)

Il étudie les conditions d’un rapprochement possible et inéluctable entre l’Orient et l’Occident ; pour cela l’Occident doit abandonner les idéologies du XVIe siècle d’où sont venus tous les maux : rationalisme, technicité, Révolution. Bien plus il doit abandonner le « préjugé classique », gréco-latin, et cette mentalité du légionnaire et du juriste romain qui atout sclérosé.
Et il doit au contraire retrouver les traditions profondes sous-jacentes au Christianisme et incluses dans l’Hindouisme ; il faut que l’Occident retrouve « les principes d’une métaphysique » authentique encore conservée en Orient.

L’homme et son devenir selon le Vedenta (1925)

C’est le développement de L’Introduction et de Orient et Occident.

L’Ésotérisme de Dante (1926)

Guénon n’est pas le seul à avoir écrit sur ce sujet, ni même le premier, car il y avait déjà eu un Dante Hérétique. Guénon lui ne dit pas que Dante est hérétique, au contraire, et pour lui il est essentiel de faire remarquer que l’ésotérisme se superpose à la religion sans s’y opposer. Et il félicite aussi Dante d’être Gibelin, c’est – à-dire partisan de l’Empereur contre le Pape. Il développera bientôt tout cela dans Autorité spirituelle et Pouvoir Temporel.

Le Roi du Monde (1927)

… réédité en 1950, traite de la fameuse question de l’Agartha, « Centre spirituel » où résiderait le Roi du Monde. Guénon n’est pas le premier à parler de ces notions, et Saint-Yves d’Alveydre dans sa Mission de l’Inde ainsi que Ossendowsky dans Bêtes, hommes et Dieux avaient déjà traité la question.
Guénon en parle finalement en termes généraux assez vagues : théorie des » Centres spirituels », des « Centres majeurs », Agartha, Thibet. Il semble néanmoins que cette divulgation entraîna un désaccord entre Guénon et ses informateurs hindous, et un arrêt de leurs rapports.

La Crise du monde moderne (1927)

… reprend les thèmes de Orient et Occident. Il expose d’abord la théorie hindoue des « cycles cosmiques » et il estime que notre époque peut être identifiée à la « dernière période du cycle Kali-Yuga » (Âge sombre) ; nous sommes donc à la fin de l’un des grands cycles qui régissent le développement de l’humanité.
Puis il analyse les caractéristiques de la Civilisation Moderne ; priorité de l’action sur la connaissance, « erreur profane » qui laïcise la science et la dévie en technique.
Il indique enfin le remède à ce mal : constituer une élite occidentale ayant retrouvé le sens profond de la Tradition ; il ne s’agirait pas d’orientaliser l’Occident, mais de provoquer le « réveil spontané de ses possibilités latentes ». Comme on le voit les termes choisis sont suffisamment généraux pour être susceptibles de plusieurs interprétations et donc tromper ceux qui doivent l’être.
Car Guénon ajoute que l’Église catholique est une des organisations traditionnelles qui subsiste en Occident et qu’il suffirait de rendre à la doctrine de l’Église le sens profond et caché qu’elle contient en elle-même mais qu’elle a négligé depuis le XVIe siècle. Ce travail d’approfondissement lui permettrait en outre de reprendre conscience de son unité avec « les autres formes traditionnelles ».
Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour voir pointer à l’horizon l’oecuménisme, non par syncrétisme mais par pluralité. Néanmoins ce livre La crise du monde moderne acheva de faire passer Guénon pour l’un des maîtres à penser de la réaction nationale : on n’alla pas chercher plus loin que la critique du monde moderne, et l’on vit Léon Daudet, Jacques Bainville et Gonzague Truc en faire l’éloge dans les milieux de l’Action Française.
On aurait pourtant bien du voir aussi le piège destiné à nous dévier vers la Tradition païenne, sous couleur de nous faire retrouver un prétendu tréfonds de la tradition chrétienne. Les seuls à ne pas être dupes lurent le journal Gringoire et surtout la Revue internationale des sociétés secrètes (RISS) avec Charles Nicoulaud.

Autorité spirituelle et pouvoir temporel (1929)

Inspiré par la condamnation de l’Action Française par Rome le 20 décembre 1926, il forme un tout avec les ouvrages précédents. La thèse de l’ouvrage est qu’en Occident et dans l’Église ces deux puissances sont séparées, tandis qu’en Orient la tendance est à la sacralisation du temporel.

Au début de l’aimée 1930, René Guénon s’installa au Caire pour ne plus revenir en Europe et son islamisation peut se révéler au grand jour ; néanmoins la série de livres qu’il produit alors ne traite pas de l’Islam, mais de l’ésotérisme chrétien et de l’hindouisme.

Le Symbolisme de la Croix (1931)

… composé au Caire, mais édité en France est en fait le développement d’un article publié en 1911 dans la revue La Gnose. L’ouvrage est dédicacé en pleine première page :

À la mémoire vénérée de Sheikh Abder-Rahman Elish El-Kebir (le serviteur du Dieu Grand) à qui est due la première idée de ce livre. Merc EL QAHIRAH 1329-1349 H.

Voilà donc le Symbolisme de la Croix placé sous l’égide du Croissant, or croissant peut s’interpréter comme : sans croix.
Le symbolisme catholique de la Croix est partout classique et clair : la branche verticale signifiant la paternité divine de NSJC de haut en bas, du ciel vers la terre, tandis que la branche horizontale représente la fraternité humaine de NSJC, l’assemblage, la croisée étant l’union hypostatique. Par ailleurs la partie visible de la Croix est l’Église et reproduit la forme du corps physique de NSJC, elle en est l’ombre portée, le Corps mystique, tandis que la partie cachée qui est en terre est l’Église des non baptisés qui seront sauvés par le « baptême de désir ».

Les états multiples de l’Être (1932)

Ce livre forme un ensemble avec deux autres livres parus précédemment : L’Homme et sa destinée selon le Vedenta et Le Symbolisme de la Croix. Guénon nous y explique que la tradition hindoue à laquelle il se réfère sans cesse, et toujours avec beaucoup de flou, est formulée par quatre recueils fondamentaux, les Védas, dont l’origine serait supra-individuelle et non-humaine.

Le règne de la quantité (1945)

C’est la suite de La crise du monde moderne, caractérisé par une critique de la civilisation technicienne ; cet ouvrage a confirmé Guénon dans sa situation de doctrinaire de la réaction.

Aperçus sur l’initiation (1945)

… où il expose les moyens de passer de la connaissance théorique, livresque, à ce qu’il nomme la réalisation spirituelle. Il dit que l’initiation est la transmission d’une influence spirituelle. L’initié se trouve ainsi dans un état édénique ; puis il peut s’élever aux états supérieurs de l’Être et aboutir à un état appelé indifféremment Délivrance ou Identité suprême. Il renouvelle son affirmation selon laquelle la F.M. est la seule organisation occidentale qui ait une origine traditionnelle authentique, mais il ne faut pas oublier qu’il dit aussi cela de l’Église Catholique.

Les principes du calcul infinitésimal (1945)

C’est un sujet qui lui est cher depuis longtemps et où il revient sur la distinction entre l’infini et l’indéfini.

La Grande Triade (1946)

… est son dernier livre — Il s’y réfère à la Tradition chinoise, par réminiscence du taoïsme auquel il a été initié. La grande triade, Ciel, Homme, Terre, est une cosmologie ternaire. C’est aussi le nom d’une très grande secte chinoise, comparable à la F.M. en Europe.

À cette liste il faut ajouter deux ouvrages posthumes :

Initiation et réalisation spirituelle (1952)

… qui résume des articles parus dans les Études Traditionnelles et qui est la suite de son ouvrage Aperçus sur l’initiation.

Aperçus sur l’ésotérisme chrétien (1954)

C’est également un recueil d’articles parus dans la même revue, et il constitue la suite de l’Ésotérisme de Dante.

Stratégie guénonienne

Une démarche méthodique

Entre 1910 et 1920 Guénon a lentement mûri sa pensée et il est devenu un véritable chef d’école.
– Il a passé une rapide inspection des congrégations initiatiques et il a distingué l’initiation régulière, avec laquelle il accepte de collaborer moyennant de fortes réserves sur le plan doctrinal, des pseudo et des contre-initiations.
– Il a pris contact avec des Orientaux, s’est converti à l’Islam et s’est instruit dans les ésotérismes hindous et chinois.
– Il a, d’autre part, déblayé le terrain de deux idéologies de type orientaliste qui gênaient la propagation de l’orientalisme authentique.
– Il a ensuite instruit ses disciples, et il nous resterait à étudier sa doctrine telle qu’elle ressort de ses nombreux ouvrages.

Mais auparavant il convient de prendre contact avec la stratégie et la tactique guénoniennes, car cela est indispensable pour bien saisir le développement de la doctrine. Cette stratégie et cette tactique se dégagent de deux sources, les livres et les faits, chaque source ayant ses limites et son intérêt propres : sans coïncider exactement elles se recouvrent pourtant en large part, de sorte qu’en les conjuguant on arrive à voire suffisamment clair dans les intentions guénoniennes.

Formation d’une élite occidentale pour favoriser le retour de l’Occident vers l’Orient

La stratégie guénonienne est amplement développée dans son premier grand ouvrage, L’Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, paru en 1921. Dans cet ouvrage Guénon préconise la formation d’une élite occidentale qui s’instruirait dans les disciples de la Tradition orientale. En vue de quoi ? En vue de préparer le retour de l’Occident vers l’Orient, retour qui ne peut pas manquer de se produire un jour. Dans quelles conditions peut-on imaginer que ce retour de l’Occident vers l’Orient se produise ? Guénon fait trois hypothèses.

1re Hypothèse : Effondrement de l’Occident par excès de matérialisme
Il dit qu’il y a, au cours de l’Histoire, des civilisations brillantes qui ont disparu. L’hypothèse d’un effondrement ne serait donc pas à écarter. Il voit la barbarie s’installer en Occident, mais il ne dit pas par quel mécanisme, excès d’autorité ou anarchie. Dans cette hypothèse le Mal ne relèverait plus d’aucune thérapeutique.

2e Hypothèse : les Orientaux envahissent l’Occident pour le sauver de la décadence
Singulière hypothèse sur le plan historique et politique, que l’on imagine difficilement, mais qu’il faut admettre en théorie pour suivre l’auteur. Dans cette hypothèse Guénon songe à amortir le choc psychologique que représenterait cette invasion de l’Occident par des Orientaux, et pour cela il envisage et préconise, dès aujourd’hui et en prévision, la constitution d’un noyau intellectuel, d’une élite spirituelle…

… imprimant une direction qui n’aurait d’ailleurs nullement besoin d’être consciente pour la masse (Introduction étude doct. hindoues).

Ce sera donc une élite ésotérique, cachée, se livrant à une action couverte, discrète, secrète dans le but de faire accepter aux Occidentaux l’hégémonie spirituelle des congrégations initiatiques orientales quand viendra le moment de l’invasion.

3e Hypothèse : L’Occident organise spontanément son retour à la Tradition orientale, retour qui est fatal
Dans ce cas il faut aussi une élite spirituelle, un noyau intellectuel, pour préparer, promouvoir, faciliter cette orientalisation de l’Occident.
Écoutons seulement Guénon nous dire comment il voit la chose :

Le Moyen-Âge nous offre l’exemple d’un développement traditionnel proprement occidental. S’il y a une Tradition occidentale c’est là qu’elle se trouve ; cette Tradition était alors conçue en mode religieux, mais nous ne voyons pas que l’Occident soit apte à la recevoir autrement, aujourd’hui moins que jamais. Il suffirait que quelques esprits seulement eussent conscience de l’unité essentielle de toutes les doctrines traditionnelles dans leur principe. (Introduction doct. hindoues, p. 338.)

En clair cela veut dire : une élite qui reprenne le christianisme médiéval et qui le triture jusqu’à lui faire exprimer sa quintessence symbolique, ésotérique, métaphysique, orientale. Car il ne s’agit pas pour Guénon de se lancer dans une restauration religieuse pure et simple ; en effet :

C’est de métaphysique qu’il s’agit essentiellement. Pour l’élite dont nous ayons parlé, la Tradition n’a pas été conçue sur le mode spécifiquement religieux. Ce qui doit jouer le premier rôle, c’est la compréhension des questions de principe. Et cette compréhension implique l’assimilation des modes essentiels de la pensée orientale ; ce dont il s’agit peut-être pressenti déjà par le peu que nous avons dit au sujet de la réalisation métaphysique. Mais nous avons indiqué en même temps les raisons pour lesquelles il ne nous était pas possible d’y insister davantage. C’est là qu’il faut toujours se souvenir que suivant la formule extrême-orientale « celui qui sait dix ne doit entendre que neuf ». (Introduction doct hindoues, p. 342.)

Tel sera donc, dans l’hypothèse où l’Occident déciderait d’organiser spontanément son retour à la Tradition orientale, le travail de l’élite guénonienne.

Les raisons du rapprochement nécessaire de l’Orient et l’Occident

Il convient enfin de se demander pourquoi Guénon cherche à rapprocher ainsi l’Orient et l’Occident. Lui-même nous en donne deux raisons :
– d’abord pour le bénéfice réciproque de l’Orient et de l’Occident,
– mais aussi…

… pour certaines autres raisons qu’il ne nous est pas possible d’aborder et qui tiennent surtout au sens profond de ces lois cycliques dont nous nous sommes bornés à mentionner l’existence. (Intr. doct. Hindoues, p. 341.)

Dans son ouvrage Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues Guénon nous renseigne ainsi sur sa stratégie doctrinale ; son œuvre doctrinale est dictée par l’idée de réaliser la symbiose Orient-Occident, mais naturellement au profit d’une direction orientale qui s’impose pour deux raisons :
– d’abord du fait de la supériorité des méthodes orientales de méditation, notamment de la supériorité de la voie métaphysique sur la voie mystique,
– ensuite du fait de la plus grande fidélité de l’Orient à la Grande Tradition Primordiale.

Tactique guénonienne

Le constat d’une évolution pragmatique de l’action guénonienne

La tactique, les méandres de la pensée et de l’action pour réaliser l’idée stratégique, sont moins évidents au premier abord, mais au premier abord seulement : pour celui qu’une certaine pratique a rendu familier de l’histoire guénonienne la ligne suivie est au contraire très certaine, et si elle n’est pas simple, elle est complexe comme la vie, néanmoins sa direction est unique et assurée. Au-delà des livres, dont nous avons fait le compte dans un chapitre précédent, c’est dans l’action guénonienne que nous allons chercher désormais cette direction.

Au préalable, il faudrait pouvoir établir un point des plus controversés, celui de l’inspiration de René Guénon : c’est là une tâche difficile sur laquelle les disciples eux-mêmes sont en désaccord. Deux thèses sont en présence :
– Ou bien Guénon a été formé par des initiateurs orientaux qui lui ont tout appris, et dans ce cas son œuvre n’aurait été qu’une transmission adaptée.
– Ou bien, par un travail personnel acharné, il aurait réalisé une compilation magistrale qu’il aurait essayé d’imposer à l’esprit de ses contemporains comme une doctrine à la fois antique et originale.

L’examen de cette question à lui seul demanderait un bulletin entier, et il est trop tôt pour que nous nous y engagions, ce qui ne signifie nullement que nous n’ayons pas d’opinion sur ce point. Toujours est-il que le développement de l’action guénonienne manifeste une évolution évidente, une évolution en dents de scie, avec des avancées et des retours en arrière. Simple apparence, ou réalité ? Il ne nous appartient pas d’en décider ici et nous nous en tiendrons à la seule « manifestation ».

Ce constat d’évolution n’est d’ailleurs pas une critique stérile et il souligne le pragmatisme qui permettait à Guénon de frayer avec les milieux les plus divers, voir les plus opposés. Bien sûr, il fallait pour y réussir une certaine dose de duplicité, mais tout ésotériste en est, par définition, largement pourvu : en effet le relativisme inhérent à l’ésotérisme ramène toutes les positions à l’unité et fonde en quelque sorte cette duplicité à usage externe.

Pour simplifier les choses on peut distinguer quelques étages, plus ou moins chronologiques, dans cette évolution.

Pénétration des milieux ésotériques

La première est celle de ses années de formation, en gros jusqu’à la guerre de 1914, où on le voit se mêler aux milieux occultistes situés à la lisière de la Franc-Maçonnerie, puis entrer en loge. On peut dire qu’il parcourt tout l’éventail subversif, du spiritualisme au rationalisme, n’hésitant même pas à devenir évêque gnostique.
À ce stade déjà on distingue bien son regard critique et ses hésitations sur la meilleure voie, la plus efficace : lorsque ses amis, ses premiers disciples, voulurent fonder un nouvel Ordre du Temple censé faire la synthèse de tous les courants, il n’est pas très emballé, sentant bien que pareille initiative ne fera qu’ajouter un groupe de plus à la multitude de tous ceux qui sont apparus depuis trente ans.
Sans doute, et sur ce point il serait intéressant d’avoir son témoignage direct, a-t-il assez vite compris que ce milieu occultiste était, par nature, un monde marginal qui ne pourrait jamais faire tache d’huile dans le grand public, d’autant plus qu’en ce temps-là, il y a 70 ans, la déchristianisation n’était pas aussi visible que de nos jours.

Pénétration des milieux catholiques

La deuxième étape : il est alors entré en rapport avec le milieu catholique et, non des moindres, celui des jeunes intellectuels de l’institut catholique de Paris, avec Maritain, celui de la première période avant son ralliement à la Révolution : milieu du renouveau philosophique et plus largement du renouveau doctrinal.
On comprend que Guénon, avec ses thèses de critique du monde moderne et de référence constante à la Tradition ait pu faire illusion à des gens ignorant tout de ses sources, au point que certains de ces jeunes intellectuels catholiques ont eu beaucoup de mal à s’en défendre ; on peut même se demander si certains ne s’en sont jamais dépris… , mais de cela nous reparlerons plus tard.

Pénétration des milieux antimaçonniques

La troisième étape, qui se recoupe chronologiquement avec la précédente, est celle des rapports de Guénon avec les milieux antimaçonniques. Question difficile à traiter dès lors qu’on s’adresse à des lecteurs qui ne sont pas forcément éclairés sur ces matières.
Il suffit de dire que Guénon a su jouer très adroitement du double visage maçonnique, rationaliste et spiritualiste, et que dans ses rapports avec les anti-maçons du temps, il a constamment cherché à « noyer le poisson» en s’appuyant sur les divisions de ses interlocuteurs, divisions liées aux personnes et, plus profondément encore, aux doctrines.
Car parmi les anti-maçons de ce temps, l’opposition était nette entre ceux qui faisaient une critique purement rationaliste et politique de la F.M. et qui de ce fait se rendaient aveugles sur sa réalité profonde, et ceux qui, ayant une vision beaucoup plus large, savaient distinguer les divers visages de la Secte et les unir dans une même synthèse critique.
Là encore il s’en est fallu de peu que Guénon ne réussisse à se faire passer pour un antimaçon véritable, et il semble bien que seule la guerre de 1914 l’ait empêché de devenir directeur de la revue La France antimaçonnique ! Mais les analyses impitoyables de la RISS ont suffi à ouvrir les yeux de ceux qui le voulaient bien ; que certains aient pu être trompés est une autre affaire.

Nouvelle pénétration des milieux catholiques grâce à la mystique du Sacré-Cœur

Coupé des milieux intellectuels catholiques, grillé auprès des anti-maçons véritables, Guénon avait porté également ses efforts dans une autre direction, celle d’un certain mysticisme chrétien.
Aussi scandaleuse qu’elle puisse paraître, on ne doit pas être trop surpris de cette manœuvre, car la mystique, par nature, se prête à ces détournements ; c’est d’ailleurs pour cette raison que l’Église, mère prévoyante et expérimentée, a toujours été si prudente, disons même méfiante, à l’égard des manifestations mystiques.
En effet il s’est développé entre les deux guerres, toujours dans le cadre du renouveau catholique, toute une recherche mystique centrée autour du thème du Sacré-Cœur et très orientée sur le symbolisme. C’est ce qui permit à Guénon de s’y infiltrer au point de pouvoir publier de nombreux articles dans les revues de ce courant. La hiérarchie dut d’ailleurs intervenir pour mettre un terme à ces initiatives très contestables.

Promotion du mysticisme musulman

Lorsque, en 1930, Guénon décide de partir en Égypte et finalement d’y rester il a fait le tour des possibilités de diffusion de sa pensée, et il s’est rendu compte que, hors du milieu de ses disciples directs, il n’a pas pu pénétrer efficacement. Tout en restant ouvert à d’autres voies éventuelles, il se décide alors à emprunter une voie plus directe, la sienne depuis vingt ans, celle de l’orientalisme pratique ; nous disons bien pratique, car sur le plan théorique il y a longtemps que cela était réalisé.

Il est intéressant de noter que ce n’est pas vers les mystiques extrême-orientales qu’il se tourne et qu’il oriente ses disciples, comme on aurait pu le penser puisqu’il enseignait publiquement le Védenta et les doctrines hindoues ; la voie mystique recommandée c’est l’Islam, lui-même était d’ailleurs musulman depuis vingt ans et il partait s’établir dans un pays musulman au sein duquel il devait se fondre.

Les héritiers de la pensée guénonienne

Frithjof Schuon (1907-1998)

Un de ses disciples Frithjof Schuon, un jeune alsacien de 25 ans, partit en Algérie se faire initier dans une confrérie mystique musulmane, puis il revint fin 1933 et se mit à initier à son tour par délégation une centaine d’autres guénoniens, fondant des filiales en diverses villes de France et de Suisse. De son propre aveu, Guénon voyait dans cette direction la meilleure formule, mais il entendait bien ne pas fermer d’autres voies.

Marcel Clavelle (1905-1988)

C’est ainsi qu’un autre de ses disciples, Marcel Clavelle (Jean Réyor) s’attacha plutôt à fouiller dans la ligne de l’Ésotérisme Chrétien, tentant même de revivifier une hypothétique Fraternité du Paraclet ; ce qui ne l’empêchait pas de se faire initier également à l’Islam ésotérique, sans trop y croire peut-être.

La loge maçonnique de la La Grande Triade

D’autre part les liens maçonniques n’étaient pas rompus, et dans le cadre du renouveau spiritualiste de la Franc-Maçonnerie de l’après-guerre, une loge spéciale La Grande Triade, regroupant uniquement des guénoniens, fut créée en 1947 dans le cadre de la Grande Loge de France, avec la bénédiction toute spéciale de Guénon lui-même ; cette organisation est encore à l’œuvre actuellement…

Pluralisme des milieux guénoniens

Cette diversité, dont nous n’avons donné qu’une faible image, montre que, après le départ du Maître au Proche-Orient, les disciples ont exploré en parallèle diverses voies entre lesquelles ne manquaient pas de nombreux ponts. Comment interpréter ce pluralisme ? De deux façons complémentaires.

1) Cette multiplicité des formes permet de satisfaire des tempéraments différents tout en assurant l’unité de fond, qu’il s’agisse de l’Islam mystique, du Christianisme ésotérique ou du Symbolisme maçonnique. Il est par exemple certain qu’un bon nombre des premiers initiés de Schuon n’ont pas pu supporter bien longtemps l’Islam et sont passés à d’autres voies ésotériques.

2) Ce pluralisme permet surtout de « travailler » des milieux divers, voir opposés, chacun pouvant pénétrer là où ses autres frères en guénonisme n’auraient pu le faire. C’est ainsi que Jean Réyor a pu pousser en milieu clérical ses recherches sur l’ésotérisme chrétien, démarche que nous retrouvons aujourd’hui avec l’abbé Stéphane et Jean Borella…

En effet il est certain que Guénon, et ses disciples après lui, n’ont jamais renoncé à leur triple entreprise : orientaliser l’Occident, revivifier la Franc-Maçonnerie et pervertir le Christianisme de l’intérieur sous couleur de spiritualisme, tout cela au nom et sous le couvert de la lutte contre le matérialisme et le rationalisme.

Comment ne pas voir que depuis quelques années, sous l’influence de nombreux facteurs et grâce à des complicités ecclésiastiques multiples, ils ont effectué beaucoup de chemin dans cette direction ? C’est ce qu’il nous restera à examiner dans les prochains numéros.

 

Jean Vaquié & Paul Raynal

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