Miroir de prince, par Ronsard (1524-1585) Institution pour l’adolescence du roi très chrétien Charles IX de ce nom

Que serait un roi sans vertu ? Un sceptre sans vertu n’est qu’un fardeau : c’est par ce mot que Ronsard, en 1562, ouvre son poème à l’adresse d’un roi de douze ans accédant au trône dans un royaume déjà fracturé par les guerres de Religion. Loin de la flatterie courtisane, le « prince des poètes » de la Pléiade renoue avec la grande tradition des miroirs de prince — d’Isocrate à Bossuet — pour rappeler que l’autorité légitime est d’abord une exigence morale, et qu’elle rend compte à Dieu avant de rendre compte aux hommes. [La Rédaction]

Le poème

La vertu et la science sont nécessaires au roi

Sire1, ce n’est pas tout que d’être roi de France ;
Il faut que la vertu honore votre enfance.
Un roi, sans la vertu, porte le sceptre en vain,
Qui ne lui sert, sinon, d’un fardeau dans la main.
On conte que Thétis, la femme de Pelée,
Après avoir la peau de son enfant brûlée,
Pour le rendre immortel, le prit en son giron,
Et de nuit de l’emporta dans l’antre de Chiron,
Chiron, noble Centaure, afin de lui apprendre
Les plus rares vertus, dès sa jeunesse tendre,
Et de science et d’art, son Achille honorer.
Un roi pour être grand, ne doit rien ignorer.
Il ne doit seulement savoir l’art de la guerre,
De garder les cités, où les ruer par terre ;
Car les princes mieux nés n’estiment leur vertu
Procéder ni de sang ni de glaive pointu,
Ni de harnais serrés qui les peuples étonnent,
Mais par les beaux métiers, que les Muses nous donnent.
Quand les muses qui sont filles de Jupiter,
(dont les rois sont issus) les Rois daignent chanter,
Elles les font marcher en toute révérence,
Loin de leur Majesté, bannissant l’ignorance ;
Et leur sage leçon leur apprend à savoir
Juger leurs sujets, seulement à les voir.
Telle science sût le jeune prince Achille ;
Puis savant et vaillant, fit trébucher Troie
Sur le champ Phrygien, et fit mourir encore
Devant le mur Troyen, le magnanime Hector :
Il tua Sarpedon, tua Pentafilée,
Et par lui la cité d’Illion fut brûlée.

De la vertu de discernement dépend la justice

Connaissez l’honnête homme humblement revêtu,
Et discerner le vice, imitant la vertu.
Puis sondez votre cœur, pour en vertus accroître ;
Il faut, dit Apollon, soi-même se connaître :
Celui qui se connaît, et seul maître de soi,
Et sans avoir Royaume, il est vraiment un roi.
Commencez donc ainsi : puis sitôt que par l’âge
Vous serez homme fait de corps et de courage,
Il faudra de vous-même apprendre à commander,
À ouïr vos Sujets, les voir, et demander,
Les connaître par nom, et leur faire justice,
Honorer la vertu, et corriger le vice.

Un roi ne saurait fuir ses responsabilités

Malheureux sont les rois qui font de leur appui
Sur l’aide d’un Commis ; qui, par les yeux d’autrui,
Voyant l’état du peuple, entendent par l’oreille
D’un flatteur mensonger qui leur conte merveille.
Aussi, pour être roi, vous devez penser
Vouloir, comme un Tyran, vos sujets offenser.
Ainsi que votre corps, votre corps est de boue.
Des petits et des grands la fortune se joue.
Tous les regrets mondains se font et se défont,
Et au gré de fortune, ils viennent et s’en vont ;
Et ne dure non plus qu’une flamme allumée,
Qui soudain est éprise, et soudain consumée.
Or, Sire, imitez Dieu, lequel vous a donné
Le sceptre, et vous a fait un grand Roi couronné.

Faire miséricorde et justice, fuir les menteurs

Faites miséricorde à celui qui supplie ;
Punissez l’orgueilleux qui s’arme en sa folie ;
Ne poussez, par faveur, un homme en dignité,
Mais choisissez celui qui l’aura mérité :
Ne baillez, pour argent, ni états ni offices ;
Ne donnez au hasard les vacants bénéfices ;
Ne souffrez près de vous ni flatteurs ni vanteurs.
Fuyez ces plaisants fous, qui ne sont que menteurs,
Et n’endurer jamais que les langues légères
Médisent des Seigneurs des terres étrangères.

Du devoir d’humilité du roi

Ne soyez point moqueur, ni trop haut à la main,
Vous souvenant toujours que vous êtes humains ;
Ayez, autour de vous, personnes vénérables,
Et les oyez parler volontiers à vos tables :
Soyez leur auditeur, comme fut votre aïeul,
Ce grand François qui vit encore au cercueil.

Des devoirs réciproques des grands et du peuple

Ne souffrez que les grands blessent le populaire ;
Ne souffrez que le peuple aux grands puisse déplaire ;
Gouverner votre argent par sagesse et raison :
Le prince qui ne peut gouverner sa maison,
Sa femme, ses enfants, et son bien domestique,
Ne saurait gouverner une grande République.

Des lois promulguées par le roi

Pensez longtemps, avant que faire aucuns Édits :
Mais sitôt qu’ils seront devant le peuple dits,
Qu’ils soient pour tout jamais d’invincible puissance,
Autrement vos Décrets sentiraient leur enfance.

De l’habillement du roi

Ne vous montrez jamais pompeusement vêtu ;
L’habillement des Rois, est la seule vertu :
Que votre corps reluise en vertus glorieuses,
Non par des habits chargés de pierres précieuses.

Dieu jugera le roi selon ses actes

Or, Sire, pour autant que nul n’a le pouvoir
De châtier les rois qui font mal leur devoir,
Punissez-vous vous-même, afin que la Justice
De Dieu, qui est plus grand, vos fautes ne punisse.
Je dis ce puissant Dieu, dont l’empire et sans bout,
Qui de son trône assis, en la terre voit tout,
Et fait à chacun ses justices égales,
Autant aux Laboureurs, qu’aux personnes royales.

Bref commentaire

On peut lire ce poème comme une mise en vers des principes du bon gouvernement : l’autorité légitime n’est pas d’abord une puissance de contrainte, mais une vertu ordonnée au bien commun et rendue compte à Dieu.

La vertu et la science comme fondements du pouvoir

Ronsard ouvre sur une distinction essentielle : le sceptre sans la vertu n’est qu’un « fardeau ». Le roi n’est pas grand par le sang ni par les armes, mais par la formation de son jugement. La référence à Chiron éduquant Achille transpose dans le registre mythologique ce que la tradition thomiste formule en termes philosophiques : l’autorité suppose une fin bonne, et cette fin exige une intelligence formée. La grandeur militaire d’Achille — qui triomphe à Troie — ne prend son sens que parce qu’elle est précédée d’une formation morale et intellectuelle dans l’antre du centaure sage. Ronsard suggère ainsi que la puissance sans formation est aveugle, et que le vrai fondement de la royauté est d’ordre éducatif avant d’être d’ordre dynastique. Cette insistance sur la formation du prince n’est pas anodine dans le contexte de 1562 : elle répond implicitement à ceux qui, comme Machiavel, réduisent l’art de gouverner à une technique de la force et de la ruse. Pour Ronsard, comme pour toute la tradition classique, gouverner commence par l’effort sur soi, tant pour acquérir les connaissances que pour maîtriser ses passions.

Le discernement comme condition de la justice

La strophe centrale sur la connaissance de soi — « celui qui se connaît est seul maître de soi, / et sans avoir royaume, il est vraiment un roi » — établit que la légitimité du gouvernement extérieur dépend du gouvernement intérieur. Cette idée, héritée de Platon et reprise par la pensée politique chrétienne,  signifie que le pouvoir exercé sur les autres ne peut être juste que s’il est précédé d’un pouvoir exercé sur soi-même : la maîtrise de ses passions, de ses jugements, de ses préférences. Le discernement dont parle Ronsard est également un discernement des personnes : « connaître l’honnête homme humblement revêtu, discerner le vice imitant la vertu ». Cette capacité à voir au-delà des apparences sociales — à ne pas confondre la vertu avec le rang, ni le vice avec la bassesse de condition — est une exigence politique majeure. Elle suppose une attention aux individus concrets que le pouvoir bureaucratique et distant tend structurellement à abolir.

Le rejet du despotisme et du mensonge

Ronsard condamne le roi qui gouverne « par les yeux d’autrui » et s’entoure de flatteurs : la médiation corrompue défigure l’autorité en la coupant de la réalité de ses sujets. Le bon prince, au contraire, connaît ses sujets « par nom » et leur rend justice directement. Cette exigence de contact direct entre le gouvernant et le gouverné n’est pas une nostalgie archaïque : elle traduit une conviction philosophique profonde selon laquelle l’autorité juste est une relation personnelle, et non un simple exercice de procédures. Le flatteur est, dans cette tradition, la figure emblématique de la corruption politique : non parce qu’il ment grossièrement, mais parce qu’il substitue à la réalité une image flatteuse du prince qui le dispense d’affronter ses propres limites. Ronsard rejoint ici Plutarque (Comment distinguer le flatteur de l’ami) et anticipe La Bruyère : la présence de flatteurs autour du souverain est le symptôme d’une défaillance de son gouvernement intérieur, avant d’être une cause de mauvaises décisions.

L’équité sociale : des grands et du peuple

Un aspect souvent négligé du poème est son insistance sur les devoirs réciproques des différents ordres. Ronsard exige du roi qu’il empêche aussi bien les grands d’opprimer le peuple que le peuple de troubler les grands. Cette double exigence d’équilibre n’est pas une position centriste ou indécise : elle découle directement de la conception classique du bien commun, qui n’est pas la somme des intérêts particuliers, mais l’ordre juste dans lequel chacun peut exercer sa fonction propre sans être écrasé par un autre. Le roi est l’arbitre de cet ordre, non le défenseur d’un parti contre un autre. De même, l’analogie entre la bonne gestion du foyer domestique et le bon gouvernement du royaume — « le prince qui ne peut gouverner sa maison ne saurait gouverner une grande République » — est un topos aristotélicien (Politique, I) que Ronsard réactive ici avec une économie remarquable. Elle signifie que les vertus politiques et les vertus privées ne sont pas de nature différente : elles forment un continuum, et c’est dans la vie ordinaire que se forge — ou se défait — la capacité à gouverner.

Dieu juge du roi : le fondement transcendant de l’autorité

La conclusion du poème est théologiquement décisive : si nul homme ne peut châtier le roi, c’est Dieu qui le jugera « selon ses actes », aussi bien que le laboureur. Le droit divin n’est pas ici un privilège absolu, mais une responsabilité redoublée : précisément parce que le roi échappe à la sanction humaine ordinaire, il est exposé à une sanction divine plus haute. Cette construction inverse la logique du pouvoir absolu tel que le concevra plus tard l’absolutisme dévoyé : loin d’exempter le roi de tout devoir de compte, la référence à Dieu comme juge suprême en fait le plus comptable de tous. Cette subordination de l’autorité politique à une instance transcendante est précisément ce qui la distingue du pur pouvoir et la préserve de la tyrannie. L’autorité légitime trouve son fondement dans un ordre qui la dépasse, et c’est cet ancrage dans une réalité supérieure qui lui confère à la fois sa dignité et ses limites.

  1. Pierre Ronsard, Annales poétiques ou Almanach des Muses, depuis l’origine de la poésie française, t.V, Ed. Delalain, Paris, 1778, p.249-252.
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