Charles Maurras et le positivisme Comment les royalistes et les catholiques ont trahi le droit divin

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Dans le monde royaliste on présente volontiers Maurras comme le restaurateur des principes monarchiques sur des bases rationnelles. Dans le monde catholique on fait de ce penseur agnostique un champion du droit naturel qui a défendu l’Église, de l’extérieur contre les attaques républicaines, et de l’intérieur contre le catholicisme libéral. Or, sur les plans politique et religieux, le Maître de l’Action Française revendique sa filiation à plusieurs philosophies et doctrines dont le Positivisme, l’Empirisme organisateur et le Nationalisme. Nous analyserons ici les fondements du modèle monarchique maurrassien ainsi que sa pertinence en tant que solution alternative à la monarchie traditionnelle de droit divin.


Premier volet d’une étude consacrée aux fondements du système maurrassien :
Charles Maurras et le positivisme
Charles Maurras et l’empirisme organisateur
Charles Maurras et le nationalisme
Pour une meilleure compréhension, nous recommandons la lecture préalable des articles Autorité et pouvoir chez les Classiques et Autorité et pouvoir chez les Modernes.


Propos paradoxaux

Défense du catholicisme

Dans de nombreux textes et controverses, Maurras manifeste un attachement certain à l’Église catholique comme en témoigne cet extrait de Romantisme et Révolution (1922) :

De l’autorité des princes de notre race, nous avons passé sous la verge des marchands d’or, qui sont d’une autre chair que nous, c’est-à-dire d’une autre langue et d’une autre pensée.
Cet Or est sans doute une représentation de la Force, mais dépourvu de la signature du fort. On peut assassiner le puissant qui abuse : L’Or échappe à la désignation et à la vengeance. […]
Sans doute, le catholicisme résiste, et seul : c’est pourquoi cette Église est partout inquiétée, poursuivie, serrée de fort près.
Chez nous, le Concordat l’enchaîne à l’État qui, lui-même, est enchaîné à l’Or, et nos libres-penseurs n’ont pas encore compris que le dernier obstacle à l’impérialisme de l’Or, le dernier fort de pensée libre est justement représenté par l’Église qu’ils accablent de vexations ! Elle est bien le dernier organe autonome de l’esprit pur.
Heureusement, la force conquérante n’est pas unique.
Le Sang et l’Or luttent entre eux.
L’Intelligence garde un pouvoir, celui de choisir, de nommer le plus digne et de faire un vainqueur. Le gardera-t-elle toujours ? Le gardera-t-elle longtemps1 ?

On comprend que beaucoup de catholiques aient été séduits par un tel discours qui réserve une si belle place à l’Église, même s’il laisse un arrière goût désagréable tant l’antisémitisme y suinte (les « princes de notre race » s’opposent aux « marchands d’or, qui sont d’une autre chair, d’une autre langue, d’une autre pensée », « Le Sang et l’Or luttent entre eux  »). On reste septique également sur la nature de cette Intelligence — affublée d’un « i » majuscule — qui lutte aussi contre l’« Or ». Et qui est ce « plus digne » que l’Intelligence est supposée choisir pour vaincre ?

Profession de Foi positiviste

Par ailleurs ces propos favorables à l’Église surprennent plus encore, quand plus loin, le Maître de l’Action Française professe sa Foi, son credo envers le Positivisme d’un Auguste Comte présenté, sinon comme un messie, au moins comme le prophète :

S’il est vrai qu’il y ait des maîtres, s’il est faux que le ciel et la terre, et le moyen de les interpréter, ne soient venus au monde que le jour de notre naissance, je ne connais aucun nom d’homme qu’il faille prononcer avec un sentiment de reconnaissance plus vive. Son image ne peut être évoquée sans émotion.
À demi-voix, dans le silence de la nuit, il me semble que je redis des syllabes sacrées :
Ordre et Progrès.
Famille, Patrie, Humanité.
L’Amour pour principe et l’Ordre pour base ; le Progrès pour but.
Tout est relatif, voilà le seul principe absolu.
– Induire pour déduire, afin de construire.
– Savoir pour prévoir, afin de pourvoir.
– L’esprit doit toujours être le ministre du cœur, et jamais son esclave.
Le progrès est le développement de l’ordre.
– La soumission est la base du perfectionnement.
– Les phénomènes les plus nobles sont partout subordonnés aux plus grossiers.
– Les vivants seront toujours et de plus en plus gouvernés nécessairement par les morts.
L’homme doit de plus en plus se subordonner à l’Humanité.
Le poids même de ces sentences, leur austérité, leur rudesse, y ajoute un charme d’une vigueur naïve. On ne le sent complètement qu’après le temps et le loisir de l’initiation.
[…]
Douceur, tendresse, fermeté, certitudes incomparables, c’est tout ce que renferme pour l’élève de Comte ce terrible mot, si peu compris, de Positivisme2 !

Validité permanente de ces propos assumés dans plusieurs éditions

Ces deux extraits, pourtant tirés du même ouvrage Romantisme et Révolution, présentent un paradoxe :
– dans l’un on trouve une défense de l’Église catholique,
– dans l’autre, un naturalisme quasi religieux (« les syllabes sacrées ») dans la promotion du Positivisme.
Comment alors expliquer des prises de position apparemment si opposées ? Que faut-il entendre par ces mots d’Ordre, de Progrès, d’Humanité ? L’explication, Maurras nous la donne, toujours dans ce même livre, en publiant d’anciens textes qui ont présidés à la fondation de l’Action Française et qu’il juge indispensable de porter à la connaissance de la jeune génération. Il y revendique aussi, à peine atténuée, l’actualité et la validité de sa réflexion d’alors comme en témoigne le passage suivant :

Mes réflexions d’alors aboutirent à des conclusions générales qui n’ont pas perdu tout leur intérêt aujourd’hui, car elles ne furent pas étrangères à la fondation de notre Action Française sept mois plus tard […]
Il me paraît bien vain d’y changer grand-chose, hormis quelques paroles aiguës que j’ai plaisir à effacer. S’il fallait tout réécrire, je n’aurais pas de peine à m’abstenir d’un certain courant d’épigrammes3.

Dans l’étude qui suit, il faudra toujours avoir à l’esprit que :
– Maurras admet avoir débarrassé son ouvrage des « paroles aiguës » qui pouvaient choquer dans la première édition.
– À aucun moment il ne précise quelles sont les épigrammes (les formules) dont il souhaiterait se passer.
– Il affirme donc qu’il n’y a pas changement dans son argumentaire qu’il publie à l’identique.
– Nulle-part, il reconnaît s’être trompé ou récuse des déclarations antérieures.
C’est donc légitimement que nous considérerons les textes qui suivent, publiés et préfacés par Maurras en 1922, comme l’expression de la pensée maurrassienne à cette date. D’ailleurs Maurras revient rarement sur ses affirmations, et chaque polémique est, au contraire, l’occasion d’une réaffirmation de ses positions originelles.

Le paradigme du positivisme : « réorganiser sans Dieu ni roi »

L’ambition d’Auguste Comte

Dans son Auguste Comte datant de 1904 et repris en 1922 dans Romantisme et Révolution, Maurras expose la motivation profonde de la philosophie positiviste4 :

Quand Jundzill* écrivit à Comte, il y avait exactement vingt-cinq années que le philosophe poursuivait son programme de réorganiser, en effet, sans Dieu ni roi5.
* Un disciple de Comte [Note de VLR].

Et dans une note de bas de page Maurras commente :

Les mots de royauté et de roi ont chez Comte une acceptation bien définie : ils veulent dire roi et royauté de droit divin6.

Donc, si on suit Maurras, Comte n’est pas opposé à la royauté en elle-même, mais uniquement aux royautés traditionnelles en tant qu’elles supposent toutes la transcendance d’un Dieu créateur.

Rappel sur ce droit divin que Comte désire abolir

Laissons Louis de Bonald expliquer ce qu’est le droit divin :

Nous ne voyons le droit divin que dans la conformité des lois sociales aux lois naturelles dont Dieu est l’auteur7.

Mgr de Ségur complète :

… pour un Souverain quelconque, régner de « droit divin », c’est tout simplement régner légitimement, en vertu de droits légitimes ; c’est être le représentant légitime de Dieu pour le gouvernement d’une société, d’un peuple. De là cette formule célèbre, qui fait tant crier les impies et les ignorants : régner par la grâce de Dieu8.

Ainsi comme toutes les autres monarchies d’avant 1789, la Monarchie française est de droit divin. En effet, le roi tient sa légitimité, son autorité, de son application à édicter des lois conformes à une loi supérieure, accessible à tout homme par sa seule raison, la loi naturelle (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, honorer ses parents…) En France, lors du Sacre, le roi se soumet institutionnellement à l’Auteur de la nature humaine : en reconnaissant ainsi la suzeraineté de Dieu et la primauté de la loi naturelle dont Il est l’Auteur, le roi devient son lieutenant, son tenant-lieu, son représentant. Et ce ne sont pas de vains mots : un Louis XV l’affirme encore devant le Parlement de Paris lors du fameux Discours de la flagellation en 1766 :

[…] le pouvoir que j’ai reçu de Dieu, pour préserver mes peuples9[…]

Un Maurras hostile à la traditionnelle « alliance du Trône et l’Autel »

À l’instar de Comte, Maurras reprendra comme leitmotiv l’autonomie du politique à l’égard de Dieu : l’autorité politique ne saurait provenir ni même dépendre de Dieu. Dans ce cadre, un culte public avec une religion d’État révélée est inconcevable, et en 1942, il écrit encore dans les colonnes de l’Action Française :

Nous n’avons jamais été d’avis de compromettre ce qu’il y a de plus sacré dans l’homme, avec les troubles agitations de la politique, nulle alliance du Trône et de l’Autel n’a jamais fait notre admiration10.

Comprenons : le fondement de la Monarchie française (le Pacte de Tolbiac entre Clovis et Dieu), le Sacre, l’unité et la pérennité de notre pays par cette alliance du Trône et de l’Autel, ne satisfont pas Maurras, il veut autre chose. Et s’il prétexte contre cette alliance une possible compromission, une corruption de la religion par le pouvoir, il s’assoit en définitive sur une réalité de 1500 ans de bonne harmonie.

La méthode « scientifique » du positivisme

Créer une « méthode nouvelle… principe d’une nouvelle autorité » pour remplacer métaphysique et science politique traditionnelle

Nous l’avons vu, Comte cherche à construire un nouveau monde « d’ordre et de progrès », il tient en horreur l’anarchie et la violence révolutionnaire, héritière, selon lui, du libre examen protestant. Par ailleurs il admet que l’ordre et le progrès supposent toujours l’action d’une autorité, d’un pouvoir légitime. Or Comte veut construire « sans Dieu ni roi », sans le droit divin, aussi récuse-t-il toutes les sciences qui jusqu’alors justifiaient cet ordre traditionnel :
la métaphysique, la science de l’être, avec ses outils (comme l’étude des principes et des causes) et ses concepts (comme l’existence, l’essence, l’accident et la substance).
la science politique traditionnelle, la science de la cité, encore appelée morale politique, qui dans l’ordre de l’AGIR ou de la philosophie pratique, se distingue de la morale domestique (familiale) et de la morale personnelle.
Pour trouver une nouvelle source à l’autorité, il propose une méthode qu’il qualifie de « scientifique », une « science positive » calquée sur les mathématiques, la physique, l’astronomie… Maurras nous l’expose :

Établir des principes politiques nouveaux, et les établir de manière qu’ils soient inébranlables, c’est-à-dire les fonder sur les mêmes bases qui supportent les sciences inébranlées, voilà le projet que roulait ce cerveau de vingt-quatre ans quand il méditait son « Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société ».
– « Pour réorganiser », c’était son idée principale : il se marquait ainsi son but.
– « Les travaux scientifiques » étaient « nécessaires » : il marquait son moyen et le définissait.
Ce mot de scientifique est à prendre dans un sens strict. L’astronomie, la physique, la chimie, la physiologie cherchent et trouvent les lois des apparences qu’elles étudient : il faut examiner comment elles s’y prennent pour cela, et, cette étude faite, fonder de la même manière une science de la vie supérieure de l’homme. Cette science sera, comme les autres, relatives à des apparences ; mais ses apparences seront, comme les autres, reliés par des lois. Substituer à la recherche des causes et des substances [méthode métaphysique (note de VLR)], qui, réelles ou imaginaires, nous demeurent insaisissables, la simple recherche des lois : ce fut la méthode nouvelle. Cette méthode était destinée à fournir la doctrine nouvelle qui serait le principe d’une nouvelle autorité, destinée elle-même à vaincre l’esprit d’examen et à remplacer notre anarchie transitoire par l’ordre nouveau11.

Et Maurras adhère sans réserve à l’analyse de Comte, il croit lui aussi à l’existence de lois positives induites grâce une science positive différente de la métaphysique, il écrit :

Tout autant que les autres sciences de l’observation, la Politique tirée de l’Histoire critique prend note de semblables retours des phénomènes pour en tirer avec certitude ses lois12.

La principale loi que Comte pense découvrir dans l’histoire est la Loi des trois états qui décrirait le « progrès de l’humanité ».
Selon lui l’histoire présenterait trois âges :
– l’état théologique : le plus archaïque ; les phénomènes inconnus s’expliquent par des interventions divines.
– l’état métaphysique : plus rationnel mais encore limité.
– l’état positif ou scientifique : terme de l’évolution de l’humanité.
En aucun cas, on ne saurait confondre ces pseudo « lois » avec la loi morale ou le droit naturel des philosophes classiques ; en effet, le droit naturel suppose l’existence d’une nature humaine immuable, or les « lois » que Comte et Maurras espèrent tirer de l’histoire sont les lois du progrès, de l’évolution de l’homme vers l’Humanité. Notons qu’en 1944 Maurras revendique toujours le titre de « physicien politique »13.

Démystification du positivisme par le philosophe Éric Vœgelin

Le très clairvoyant philosophe politique germano-américain Éric Vœgelin résume le système positiviste en ces termes :

[…] pour Comte la marche de l’humanité vers la rationalité de la science positive constituait une évolution s’acheminant indéniablement dans le sens du progrès14 […]

Puis il établit une critique de la méthode positiviste, de sa prétention à balayer d’un simple revers de main la métaphysique et avec elle, la science politique traditionnelle :

Afin de rabaisser la science politique de Platon, Aristote ou saint Thomas au rang de « valeurs » parmi d’autres, un chercheur consciencieux aurait d’abord dû démontré que leur prétention à la scientificité était dénuée de fondement. Or cette tentative est vouée à l’échec car, au moment où le soit-disant critique pénètre en profondeur la signification de la métaphysique, de manière à ce que sa critique ait quelque poids, il devient à son tour métaphysicien. On ne peut attaquer la métaphysique avec bonne conscience que si l’on se tient à bonne distance de celle-ci, distance qui caractérise la connaissance imparfaite15.

Et dans un réalisme confondant Vœgelin ajoute ces constats évidents :

Différents objets requièrent différentes méthodes.
– Un théoricien politique qui essaie de comprendre la signification de la République de Platon n’aura que faire des mathématiques ;
– un biologiste qui étudie la structure d’une cellule n’aura que faire des méthodes de la philologie classiques et des principes de l’herméneutique. […] Consolons-nous, car un tel mépris est un problème éternel dans l’histoire de la science, Aristote lui-même ayant dû rappeler à certains casse pieds de son époque qu’un homme cultivé ne doit pas attendre une exactitude de type mathématique dans un traité de politique16.

Enfin, Vœgelin pratique l’autopsie de la méthode positiviste :

L’idée de découvrir une « loi » des phénomènes sociaux, dont la fonction correspond à la loi de la gravitation dans la physique newtonienne, n’a jamais dépassé le niveau de propos en l’air à l’époque napoléonienne. À l’époque de Comte, cette idée était déjà édulcorée au point de prendre l’aspect de la « loi » des trois états, c’est à dire un morceau d’illusoire spéculation sur la signification de l’histoire qui s’interprétait elle-même comme la découverte d’une loi empirique. Le sort de l’expression physique sociale est caractéristique de la diversification précoce que connut le problème17.

La religion nouvelle d’Auguste Comte

Son dogme, son culte et son dieu

Vœgelin voit juste, la pseudo loi empirique des trois états relève de l’acte de foi. D’ailleurs sans théologie ni métaphysique, la simple démarche positiviste ne suffit pas pour parvenir à une société ordonnée, et Comte doit, lui aussi, se résoudre à recourir à une morale, à un dogme, à un culte, et même à une religion que Maurras nous décrit ainsi :

Or, de bons sentiments ne suffisent pas à diriger l’activité. […] Il faut des convictions, c’est-à-dire une foi, c’est-à-dire un dogme. […] un dogme aimé. […] Le dogme appelle un culte. À cette condition seulement la religion sera complète, et la religion est indispensable à toute morale qui veut être pratiquée et vécue. Sans religion, point de morale efficace vivante : or, il nous faut une morale pour mettre fin à l’anarchie des sentiments, comme il a fallu une classification des sciences pour mettre fin à l’anarchie des esprits. Auguste Comte institua donc une religion.
Si la tentative prête à sourire, je sais bien, par expérience, qu’on n’en sourit que faute d’en avoir pénétré bien profondément les raisons.
Le dogme catholique met à son centre l’être le plus grand qui puisse être pensé, id quo majus cogitari non potest, l’être par excellence, l’être des êtres et celui qui dit : sum qui sum.
Le dogme positiviste établit à son centre le plus grand être qui puisse être connu, mais connu « positivement », c’est-à-dire en dehors de tout procédé théologique ou métaphysique.
Cet être, les sciences positives l’ont saisi et nommé au dernier terme de leur enchaînement, quand elles ont traité de la société humaine : c’est le même être que propose à tout homme, comme son objet naturel, l’instinctive révélation de l’amour dans la silencieuse solitude d’un cœur, qui ne cherche jamais que lui : être semblable et différent, extérieur à nous et présent au fond de nos âmes, proche et lointain, mystérieux et manifeste, tout à la fois le plus concret de tous les Êtres, la plus haute des abstractions, nécessaire comme le pain et misérablement ignoré de ce qui n’a la vie que par lui ! Ce que dit la synthèse, ce que la sympathie murmure, une synergie religieuse de tous nos pouvoirs naturels le répétera : le Grand-Être est l’Humanité18.

Donc, pour Comte, le dieu positif de l’homme, ce Grand-Être objet de la religion positive — la religion nouvelle — est l’Humanité elle même. Cependant Maurras précise ce qu’il faut entendre par Humanité :

[…] humanité ne veut aucunement dire ici l’ensemble des hommes répandus de notre vivant sur cette planète, ni le simple total des vivants et des morts. C’est seulement l’ensemble des hommes qui ont coopéré au grand ouvrage humain, ceux qui se prolongent en nous, que nous continuons, ceux dont nous sommes les débiteurs véritables, les autres n’étant parfois que des « parasites » ou des « producteurs de fumier »19.

Il s’agit là d’une vision, certes élitiste, mais profondément progressiste et évolutionniste, donc moderne, de l’homme. Et Maurras partage la foi de Comte ; avec des accents tout religieux il déclare :

Il [Comte] a rouvert pour nous qui vivons après lui dans le vaste sein du Grand-Être, de hautes sources de sagesse, de fierté et d’enthousiasme. […] Ne le laissons pas sans prières. Ne nous abstenons pas du bienfait de sa communion20.

Place des catholiques dans le positivisme

Le paradis terrestre d’Auguste Comte réalisé par un œcuménisme dévoyé

Selon les positivistes, les voies métaphysique et théologique pour établir une société sont sources d’interminables querelles. A contrario, la religion positiviste pacifiera les esprits et unira dans un œcuménisme réellement efficace et serein les progressistes et les catholiques, à condition que ces derniers renoncent définitivement au droit divin et que leur religion soit reléguée au rang d’« enthousiasme poétique » :

La discussion stérile est finie à jamais, l’intelligence humaine songe à être féconde, c’est-à-dire à développer les conséquences au lieu de discuter les principes. Les dissidences sont de peu.
– Les conquêtes de l’ordre éliminent nécessairement les derniers partisans des idées révolutionnaires, qui forment « le plus nuisible et le plus arriéré des partis ».
– Tous les bons éléments du parti révolutionnaire abjurent le principe du libre examen, de la souveraineté du peuple, de l’égalité et du communisme socialiste […]
Les bons éléments du parti rétrograde abjurent, tout au moins en politique, la théologie et le droit divin.
Les positivistes font
– avec les premiers une alliance politique,
– avec les seconds l’alliance religieuse.
Car
– les premiers ont de l’ardeur et de la vie, semences ignées du progrès, et
LES SECONDS POSSÈDENT UNE DISCIPLINE DU PLUS GRAND PRIX.
Au catholicisme, que Comte ose appeler « le polythéisme du moyen-âge », se substitue sans secousse le culte de l’Humanité, au moyen de la transition ménagée par la Vierge-Mère,
– cette « déesse des Croisés »,
– « véritable déesse des cœurs méridionaux »,
– « suave devancière spontanée de l’Humanité ».
Le conflit entre l’enthousiasme poétique et l’esprit scientifique est pacifié.
Paix dans les âmes. Paix au monde. La violence aura disparu avec la fraude. Avec la guerre civile, la guerre étrangère s’apaisera sous le drapeau vert d’une république occidentale, présidée par Paris, étendue autour du « peuple central » (la France), à l’Italie, à l’Espagne, à l’Angleterre et à l’Allemagne.
Le Grand-Être, qui n’est pas encore, Comte l’avoue, le Grand-Être sera enfin : les hommes baigneront dans la délicieuse unité des cœurs, des esprits, des nations21.

Quel statut Auguste Comte réserve-t-il à l’Église au sein de sa religion de l’Humanité ?

Statut du catholicisme au sein de la religion positive

La religion devient une compréhension imagée, un habillage poétique des « vérités positives » ; elle n’a le droit de cité qu’en tant que servante de la « religion positive » :

Ce que le philosophe peut exiger de la poésie, c’est seulement de ne pas contredire ce que la science révèle de certain sur la nature humaine. Sous cette condition, que la poésie ait champ libre ! Elle ne pourra qu’ajouter par ses ornements à la magnificence de la religion.
– Veut-elle attribuer aux corps des qualités imaginaires ? Il suffit qu’elles ne soient point « en opposition avec les qualités constatées ».
– Veut-elle concevoir des êtres absolument fictifs ? Il suffira qu’ils servent le Grand-Être et contribuent à rendre la synthèse aussi émouvante que vraie22.

D’ailleurs Maurras nous explique que Comte lui-même cède à l’« enthousiasme poétique » dans ses déclarations panthéistes :

Auguste Comte en a donné l’exemple. Puisque le Grand-Être nous manifeste, aussi réellement que possible, « l’entière plénitude du type humain, où l’intelligence assiste le sentiment pour diriger l’activité »,
– pourquoi ne pas associer aux hommages rendus au Grand-Être cette Planète, avec le système entier qui lui sert de demeure ?
– Pourquoi s’arrêter là et ne point ajouter à ce couple de dieux l’Espace qui enveloppe notre système ?
– Que la Terre et les planètes se meuvent, rien empêche d’y voir un acte de volonté.
– Que l’Espace se laisse franchir, rien n’empêche d’expliquer que ce libre parcours ait été laissé au chœur de nos astres par l’acte continu de sympathies immenses.
– Rien n’empêche non plus de rêver que, si l’Espace fut, c’est pour que la Terre, son satellite, ses compagnes et son soleil y puissent fleurir ;
– il n’est pas difficile non plus d’imaginer supplémentairement que la Terre, qui était indispensable à la « suprême existence », ait voulu concourir en effet au Grand-Être.
Le poète a le droit de ne pas tenir la concordance pour fortuite. Comme le savant explique les hommes par la loi de l’Humanité, l’attrait de ce Grand-Être rendra compte au poète de la subtile bienveillance des innombrables flots de l’Espace éthéré, et du courage que la Terre (et aussi le soleil et la lune « que nous devons spécialement honorer ») a déployé et déploiera pour le commun service de l’Humanité triomphante22.

À ce stade, on retrouve un Maurras un peu gêné du ridicule de l’« enthousiasme poétique » du philosophe quand celui-ci affuble la Terre-Mère du nom de « Grand-Fétiche  » :

Ici, le philosophe, peut-être soucieux à l’excès de sa philosophie de l’histoire, et voulant, comme il le dit, incorporer le fétichisme en même temps qu’un certain degré de polythéisme à sa religion de l’humanité, eu le tort déplorable de gâter, en leur donnant un nom malheureux, ses rêveries qui sont fort belles.[…] Grand-Fétiche, — c’est le nom qu’il osa décerner à la Terre-Mère22 […]

Ces dernières citations appellent plusieurs remarques :
– Le lecteur attentif aura reconnu dans tous ces propos le thème gnostique éculé d’un monde divin, qui prend peu à peu conscience de sa divinité par le progrès de la connaissance humaine, par le progrès de son intelligence.
– Maurras ne s’offusque pas de la divinisation du Monde, de l’Espace, de la Terre-Mère, mais seulement du nom ridicule de « Grand-Fétiche » que Comte donne à l’Univers, ce Grand-Tout des gnostiques.
En réalité, il adhère au panthéisme de Comte et le répète à l’envi : après la publication de L’Avenir de l’intelligence en 1905, il écrit à Maurice Barrès :

Tant mieux si ce Comte a quelque netteté. Le nouveau de l’étude est qu’elle est conçue par rapport à la Synthèse subjective, qui est la fin et le centre du Positivisme, que personne ne lit et qui parle à mon paganisme à cause de la demi-déification de la Terre et du Ciel23.

De l’union des catholiques et des athées pour défendre la civilisation

Maurras ne peut se passer de troupes catholiques, nous avons vu qu’elles « possèdent une discipline du plus grand prix », aussi développe-t-il une idée promise à bel avenir : l’union pratique des athées et des catholiques pour défendre le progrès de l’ordre et de la civilisation. Dans la note X de Trois idées politiques (1898) — livre repris dans Romantisme et révolution (1922) — on trouve :

Le positivisme
– invite ceux qui ne croient plus en Dieu et qui veulent travailler à la régénération de leur espèce à se faire positivistes, et
– il engage ceux qui y croient à redevenir catholiques.
[…] S’ils se distribuaient entre ces deux systèmes, l’un et l’autre énergiquement ordonnés, les défenseurs du genre humain auraient vite raison de leur adversaire, l’esprit de l’anarchie mystique.
C’est contre cet esprit d’anarchie, ennemi-né des groupements nationaux aussi bien que des combinaisons rationnelles, que les deux Frances peuvent se réunir encore.
Si elles ne parviennent pas à tomber d’accord de ce qui est vrai, il leur reste à s’entendre sur le bon et l’utile.
Je ne prétends point que cela arrive nécessairement ; mais si cela n’arrive pas, nous sommes perdus24.

Pérennité de l’œcuménisme maurrassien

Et ce discours trouve toujours l’oreille des nombreux catholiques qui ont abandonné le droit divin pour s’allier aux athées, aux néo-païens identitaires, aux sectateurs de la gnose guénonienne (René Guénon) ou évolienne (Julius Evola). On retrouve ces aveugles au sein de très œcuméniques « partis de l’ordre » et de survie nationale : autrefois l’Action française, hier le Front National, et aujourd’hui l’Union de la Droite Nationale ou Synthèse nationale qui tentent de rassembler des mouvements aussi théoriquement opposés que le « catholique » Civitas, l’athée républicain Riposte laïque, le fasciste d’obédience évolienne Dissidence française, l’identitaire païen antichrétien Terre &amp ; peuples, etc.25
Or, il s’agit bien là d’une manipulation : ces penseurs athées sont très peu nombreux, et il leur faut des troupes pour conquérir l’opinion, cette source de « légitimité » moderne, substitut du droit divin. Ils les trouveront dans les rangs des catholiques dont on connaît l’esprit d’abnégation, la discipline et la combativité, mais aussi, hélas, l’extraordinaire naïveté. Pour établir l’ordre, Maurras (comme Comte) ne peut se passer des catholiques. En 1906, il écrit à l’abbé Penon :

On ne peut rien faire sans l’alliance catholique, et je doute que les catholiques seuls puissent se rendre maîtres de l’opinion26

En 1944 il déclare encore dans sa Préface à l’ouvrage d’un Jean Madiran catholique :

Je ne pense pas que notre pays puisse se relever de sa dernière chute profonde sans le concours de catholiques nombreux, actifs, influents, et dont l’esprit soit restauré dans sa vertu, régénéré dans son principe27.

Précisons cependant : quand Maurras parle des catholiques, il s’agit des catholiques de tradition et non des catholiques libéraux (ou modernistes) corrompus par l’esprit d’examen. Au besoin — et pour garder l’effectif des troupes de combat —, on défendra ceux-ci contre ceux-là.

De nouvelles idéologies pour cimenter une union artificielle

Maurras se met donc en quête d’un système qui permette l’union des intelligences et l’accord pratique entre positivistes et catholiques traditionnels.
L’Empirisme organisateur remplacera, sur le plan intellectuel, le droit naturel et la métaphysique.
Le nationalisme intégral remplacera, sur le plan politique et social, le droit divin.
Il est à noter que l’Empirisme organisateur et le nationalisme intégral revêtiront tous les deux un caractère fortement religieux revendiqué par Maurras.
SUITE : Charles Maurras et l’empirisme organisateur
Marc Faoudel et Alexis Witberg

  1. Charles Maurras, Romantisme et Révolution, Éd. Nouvelle librairie nationale, Paris, 1922, p. 32, Préface de l’Avenir de l’Intelligence.
  2. Charles Maurras, Op. cit., p. 91-92, Auguste Comte.
  3. Charles Maurras, Op. cit., p. 242, Trois idées politiques, Note à l’édition de 1912.
  4. Le fondateur du positivisme explique en effet « L’ensemble des indications propres à cette seconde partie caractérise déjà l’aptitude spéciale du positivisme, non seulement pour déterminer et préparer l’avenir, mais aussi pour conseiller et améliorer le présent, toujours d’après l’exacte appréciation systématique du passé, suivant la saine théorie fondamentale de l’évolution humaine. Aucune autre philosophie ne peut aborder l’irrévocable question que l’élite de l’humanité pose désormais à tous ses directeurs spirituels : réorganiser sans dieu ni roi, sous la seule prépondérance normale, à la fois privée et publique, du sentiment social, convenablement assisté de la raison positive et de l’activité réelle. » (Auguste Comte, Discours sur l’ensemble du positivisme, Éd. Société positiviste internationale, Paris, 1907, p. 134.)
  5. Charles Maurras, Op. cit., p. 99, Auguste Comte, L’ordre positif d’après Comte.
  6. Charles Maurras, Op. cit., p. 99, Auguste Comte, L’ordre positif d’après Comte, Note.
  7. Louis de Bonald. Réflexions sur la Révolution de Juillet 1830 et autres inédits, Éd. DUC/Albatros, 1988, p. 79-83.
  8. Mgr de Ségur, Vive le roi ! in Œuvres, Paris : Tolra, 1877, 2e série, tome VI, chap. III.
  9. Procès-verbal du lit de justice du 3 mars 1766, Mercure historique de mars, p. 174-181, cité par J.C.L. Simonde de Sismondi, Histoire des Français, tome XXIX, Treuttel et Würtz libraires, Paris, 1842, p. 360-364.
  10. Charles Maurras, Action française, 17 août 1942.
  11. Charles Maurras, Op. cit., p. 101. Auguste Comte, L’ordre positif d’après Comte.
  12. Charles Maurras, Op. cit., p. 101, Auguste Comte, L’ordre positif d’après Comte.
  13. Préface de Maurras du livre de Jean-Louis Lagor (alias Jean Madiran) La philosophie politique de saint Thomas d’Aquin, Les Nouvelles Éditions, Paris, p. 24.
  14. Éric Vœgelin, La nouvelle science du politique, Éd. seuil, Coll. L’ordre philosophique, Paris, 2000, p. 59.
  15. Éric Vœgelin, Op. cit., p. 57.
  16. Éric Vœgelin, Op. cit., p. 38.
  17. Éric Vœgelin, Op. cit., p. 40.
  18. Charles Maurras, Op. cit., p. 106-107, Auguste Comte, L’ordre positif d’après Comte.
  19. Charles Maurras, Op. cit., p. 107, Auguste Comte, L’ordre positif d’après Comte.
  20. Charles Maurras, Op. cit., p. 127, Auguste Comte, Le fondateur du positivisme.
  21. Charles Maurras, Op. cit., p. 115-116, Auguste Comte.
  22. Charles Maurras, Op. cit., p. 110-111, Auguste Comte, L’ordre positif d’après Comte.
  23. Maurice Barrès, Charles Maurras. La République ou le Roi, correspondance inédite 1888-1923, Plon 1970, p. 452.
  24. Charles Maurras, Op. cit., p. 288. Trois idées politiques, Note X.
  25. À ce sujet, on consultera l’article paru sur uclf.org : L’institut Civitas est-il encore chrétien ?
  26. Lettre Charles Maurras à l’abbé Penon du 23 janvier 1906, Centre Charles Maurras (CCM).
  27. Préface de Maurras du livre de Jean-Louis Lagor (alias Jean Madiran) La philosophie politique de saint Thomas d’Aquin, Les Nouvelles Éditions, Paris, p. 33.