Le procès du Temple révèle une doctrine gnostique influencée, entre autres, par les religions des Cathares et Bogomiles.

Le procès des Templiers Par le duc de Lévis Mirepoix de l’Académie Française

Si le procès des Templiers initié par le roi n’apporte pas d’information concluante, tout autre est le procès du Temple instruit par la Haute commission pontificale où les frères paraissent en tant que simples témoins, avec immunité garantie. Or ces témoignages sont si explicites qu’ils renversent la conviction de l’historien révolutionnaire Jules Michelet à l’égard du roi Philippe le Bel, et le persuadent de publier les auditions. En effet, nombre d’entre elles révèlent que des pans entiers de l’Ordre sont corrompus : on y professe une religion initiatique qui commençe par le reniement de la Croix du Christ, souvent suivi par des actes homosexuels imposés. L’aversion du Temple pour la femme — en tant qu’elle donne la vie —, ainsi que pour l’incarnation du Christ, révèle une religion gnostique influencée, entre autres, par les doctrines cathare et bogomile. [La Rédaction]

Introduction de Vive le Roy

Le texte qui suit est un extrait tiré de l’ouvrage de l’historien et académicien Antoine de Lévis Mirepoix (1884-1981), Le siècle de Philippe le Bel, chap. 17, Amiot-Dumont, Paris, 1954, p. 181-195.

AVERTISSEMENT : Les titres ont été ajoutés par VLR pour faciliter la lecture en ligne.

Étude complète :
Chap. 15 : Les chevaliers du Temple
Chap. 16 : La chute du Temple
Chap. 17 : Le procès des Templiers


Premiers enseignements tirés de la lecture des dépositions des Templiers

Les interrogatoires complets de la haute commission pontificale ont été publiés par Michelet. Ils contiennent la déposition du grand maître et de deux cent trente et un chevaliers ou frères servants. Le grand et véhément historien, qui nourrissait une solide antipathie contre Philippe le Bel, fut cependant si frappé de ce qu’il découvrit, qu’il tint loyalement à déclarer son changement d’opinion.

Les pièces qu’on va lire, écrit-il, et qui ne nous étaient connues jusqu’ici qu’imparfaitement, sont de nature à modifier sous plusieurs rapports les hypothèses que nous avions émises au tome III de notre Histoire de France, en faveur de l’ordre des Templiers.
Du reste, quelque opinion qu’on adopte sur la règle des Templiers et l’innocence primitive de l’ordre, il n’est pas difficile d’arrêter un jugement sur les désordres de son dernier âge…
Il suffit de remarquer, dans les interrogatoires que nous publions,
– que les dénégations sont presque toutes identiques, comme si elles étaient dictées d’après un formulaire convenu,
– qu’au contraire les aveux sont très différents, variés de circonstances spéciales, souvent très naïves, qui leur donnent un caractère particulier de véracité.
Le contraire devrait avoir lieu si les aveux avaient été dictés ou arrachés par les tortures : ils seraient à peu près semblables, et la diversité se trouverait plutôt dans les dénégations.

Cet interrogatoire, écrit aussi Michelet, fut conduit lentement, et avec beaucoup de ménagement et de douceur, par de hauts dignitaires ecclésiastiques. Les dépositions obtenues ainsi méritent plus de confiance que les aveux, d’ailleurs très brefs, uniformes et peu instructifs, que les inquisiteurs et les gens du roi avaient arrachés par la torture, immédiatement après l’arrestation.

À la dernière page de ce document capital, on pouvait lire la mention suivante :

Pour surcroît de précaution, nous avons déposé ladite procédure, rédigée par un des notaires en acte authentique, dans le trésor de Notre-Dame de Paris, pour n’être exhibée à personne que sur lettres spéciales de Votre Sainteté.

C’était donc la garantie du secret donnée aux témoins que pouvait arrêter la crainte du pouvoir civil.

Nulle opinion, toutefois, ne vaut celle que l’on cherche à se former soi-même. Essayons, pour un moment, de remonter le temps, de nous glisser, fantômes de l’avenir, en quelques-unes de ces angoissantes heures du passé.

Une commission pontificale non partisane

Les conditions de l’interrogatoire

Les commissaires se sont efforcés d’ôter à leurs audiences tout appareil de terreur.
– On les entendra spécifier à maintes reprises qu’ils n’instrumentent pas contre les personnes. Ils enquêtent sur l’ordre.
– Devant eux, il n’y a pas d’accusés. Il y a des témoins. Ils sont réunis dans une petite chambre, située derrière l’aula épiscopale.

L’identité des commissaires

Des notaires ecclésiastiques se penchent sur leurs écritoires. Au centre des robes violettes, nous reconnaissons celui qui préside. Plusieurs fois, au cours des grandes affaires du règne, nous l’avons rencontré, conservant à la fois l’estime du Saint-Siège et de la cour de France, par l’ouverture de son esprit et la dignité de son caractère. Le pape ne pouvait choisir un juge plus dépouillé d’hostilité préconçue envers le Temple, puisque, garde des Sceaux, ce prélat préféra quitter sa charge que de sceller l’ordre d’arrestation. Nous avons nommé Gilles Aycelin, archevêque de Narbonne.

Il est assisté d’un canoniste réputé, Guillaume Duranti, évêque de Mende, des évêques de Bayeux et de Limoges et de plusieurs dignitaires ecclésiastiques connus pour leur modération et leurs lumières.

L’interrogatoire de Jacques de Molay, grand maître de l’ordre

L’interrogatoire du grand maître de l’Ordre du Temple

La gravité des événements, dans cet espace resserré, recueilli, se concentre au fond des consciences. Au milieu d’un profond silence, on introduit le grand maître.

La fierté de l’ordre n’est plus sur son front. Sa disgrâce s’ajoute à sa vieillesse. Son ressort moral semble brisé. Il n’oscille plus qu’entre l’inquiétude et la prostration. Le regard pensif et sans haine de ces prélats, qu’il connaît presque tous, le rassure.

Lecture est donnée des chefs d’accusation réunis contre l’ordre et portant sur le reniement de la croix, l’hérésie et les mœurs. Les commissaires lui demandent s’il veut défendre l’ordre et lui offrent, à cet effet, toutes garanties.

Cependant, comme la lecture des pièces fait allusion aux précédents aveux du grand maître, un tragique malentendu se révèle.
– On le voit se signer plusieurs fois et donner des marques de la plus grande stupéfaction, et
– on l’entend murmurer que, s’il avait affaire à d’autres personnes, il saurait bien ce qu’il aurait à dire.

Doucement, les commissaires lui font entendre qu’ils ne sont pas là pour recevoir un gage de bataille. Et lui d’ajouter qu’il n’entendait point parler de cela, mais …

… qu’il plût à Dieu que ce qui était observé par les Sarrasins et les Tartares fût observé, dans le cas présent, contre de tels pervers, car les Sarrasins et les Tartares coupent la tête des pervers qu’ils trouvent ou bien ils les fendent par le milieu !

Le vieux soldat ne sait pas bien s’expliquer. Il parle par allusions, par aphorismes.

Faut-il penser, comme certains, qu’il fut frappé d’une demi-folie et tint des propos contradictoires ? Sinon, il donne ici l’impression d’avoir été joué. Alors ? La commission pontificale de Paris n’a pas craint de rendre un compte sincère des protestations de Molay.

De hauts dignitaires de l’Ordre confirment les accusations

Pourquoi les cardinaux, à Chinon, envoyés confidentiels du pape, eussent-ils agi moins sincèrement ?

Les dignitaires du Temple se jettent à genoux, pleurent, se frappent la poitrine.

Invente-t-on cela ? Rappelons-nous les dispositions de Clément V, sa longue résistance. Il ne demandait qu’à trouver un moyen de sauver les Templiers.
Ses cardinaux, au retour de Chinon, il leur a parlé. De toutes parts, la pensée du pape tend vers la vérité.

Essai d’explication de l’attitude Jacques de Molay

Comment expliquer Molay ? Par le désarroi. Sans devenir fou, il a perdu la tête. Ses plus zélés partisans, dans l’histoire, admettent qu’il eut à réprimer des fautes contre les mœurs. Quand la brusque arrestation générale s’est produite, Molay, honnête homme, mais homme simple, s’est dit : « Le mal était plus grand que je ne le croyais ! Le Temple est rongé ! »

Et il s’est voilé la face. Il a parlé, et il n’a pas su ce qu’il disait. Puis, rentré en lui-même, il s’est vu comme dans un miroir avec son intacte dignité et il s’est dit : « Il y en a d’autres comme moi. Devront-ils payer pour les coupables ? »

Sa lucidité est amoindrie par le choc. Ce n’est chez lui qu’une lueur. Elle prépare sa rétractation suprême ! Et en ce moment, elle fait pencher ses balbutiements effrayés vers la dénégation héroïque, par laquelle il voudra tout purifier. Il n’en est pas encore là. Sa débilité physique l’emporte encore, l’emportera, jusqu’à l’avant-dernier moment, sur son irradiation spirituelle.
Voilà le drame du Temple, sa contradiction poignante ! Ses innocents ont témoigné pour ses coupables !

Jacques de Molay est invité à défendre le Temple

Cependant, les commissaires, par les plus grands ménagements, s’efforcent de ramener Molay à lui-même. On est frappé de l’insistance avec laquelle ils l’invitent à défendre le Temple. Ils la renouvellent, ils l’appuient de délais, de garanties. On dirait qu’ils ont reçu des instructions instantes de Clément V pour obtenir du chef des Templiers le grand mouvement de lumière. Ils n’ont plus, devant eux, qu’un homme hypnotisé par son désastre !

Molay, visiblement, lutte contre la prostration, cherche à rassembler ses idées. Il fait une déclaration vague. L’ordre a été constitué par privilèges apostoliques. Pas assez savant pour le défendre, il est trop pauvre pour recourir à qui que ce soit. Cependant, il est prêt, si on lui en laisse le temps et le moyen, à donner en faveur du Temple son témoignage de chevalier ignorant et pauvre. Malgré ses précédents aveux, les commissaires l’admettent à la défense de l’ordre et lui laissent le temps de se recueillir jusqu’à une nouvelle audience.

L’intervention inopinée du légiste Guillaume de Plaisians

Une porte grince, des pas retentissent, un mouvement de surprise se produit. Que vient faire ici Guillaume de Plaisians ? Les commissaires précisent qu’ils ne l’ont pas appelé. Il s’explique. Il vient en ami du grand maître. Ne sont-ils pas chevaliers tous deux ? Il voudrait lui conseiller de ne pas se perdre inutilement.
– L’intervention semble, à juste titre, des plus suspectes à Molay. Il murmure que, décidément, il lui faut réfléchir, sans quoi il craindrait de s’embarrasser.
– Les commissaires, qui ne paraissent pas goûter non plus l’indiscrète visite, accentuent leurs égards envers lui. Si le grand maître ne trouve pas suffisant le délai accordé, ils lui offrent volontiers de le prolonger.

Molay revint au jour fixé, demanda instamment à voir le pape et fit trois déclarations :
– la première, qu’aucun ordre n’avait de plus belles cérémonies religieuses ;
– la seconde, qu’aucun ordre ne faisait plus d’aumônes ;
– la troisième, qu’aucun ordre n’avait répandu plus de sang pour la défense de la foi chrétienne.

On lui répondit que tous ces grands services étaient caducs, si la foi elle-même n’était pas pure. Alors il protesta de la limpidité de sa croyance.

L’intervention importune du légiste Guillaume de Nogaret

Encore une visite importune : Guillaume de Nogaret ! Son désaccord formel, lors du conseil de Maubuisson, au sujet de l’arrestation des Templiers, avec son prédécesseur aux Sceaux de France, l’archevêque de Narbonne, qui maintenant préside la commission d’enquête, aurait dû l’inviter à plus de discrétion.

De telles interventions, aussi odieuses que maladroites, des ministres de Philippe, ont porté un incontestable préjudice à la réputation de son gouvernement. Et l’on ne se défend pas, à plusieurs siècles de distance, d’un mouvement de révolte contre un zèle aussi peu estimable et aussi fâcheux.

Molay, retombé dans son trouble, dans son effroi, demande et obtient qu’on lui donne des chapelains pour entendre la messe, et l’on voit bien que les commissaires lèvent l’audience, parce que la déposition ne serait plus libre.

Ces interventions déplorables ne se reproduisirent plus. Le texte impassible du notaire ecclésiastique ne dit pas ce que fit ou pensa l’archevêque de Narbonne. En tout cas, les interrogatoires des autres témoins se poursuivirent correctement.

La Commission entend des défenseurs du Temple

D’honnêtes chevaliers assurent n’avoir rien vu de mal au Temple

Les prélats envoyèrent de nombreux appels offrant toute garantie à qui voudrait venir défendre l’ordre devant eux. Ils spécifièrent à plusieurs reprises qu’ils n’instruiraient pas sur les personnes, mais sur l’ordre, et accueilleraient avec bienveillance tous ses défenseurs.
– Un faible d’esprit se présenta, disant qu’il avait quitté l’ordre, mais qu’il n’y avait rien vu de mal autrefois.

On signala aux commissaires sept hommes ayant anciennement appartenu à l’ordre et susceptibles de le défendre. Ils insistèrent auprès de ces témoins, les assurant qu’il ne leur serait fait aucun mal. Il y avait une grande peur à vaincre. Que de regards inquiets parcourent la chambre, cherchant si, par quelque porte invisible, ne va pas sortir l’homme rouge avec ses horribles instruments !
– Frère Aymon de Barbone déclare avoir été mis trois fois à la torture et avoir vécu neuf semaines de pain et d’eau. Il ne veut rien dire ni pour ni contre, parce qu’il a trop souffert et qu’il est prisonnier. Nombreux sont ceux qui se plaignent des mauvais traitements. Notons que le grand maître n’y a fait aucune allusion.
– Frère Guillaume dit qu’il est homme pauvre et non clerc, et se dérobe.

Je ne veux pas, dit frère Jean de Furne, discuter avec les seigneurs pape et roi.

Et Pierre Safet déclare, avec une ironie amère, que l’ordre a de très bons défenseurs, le pape et le roi !

Les commissaires renouvellent leurs garanties et leurs appels aux défenseurs de l’ordre.
– Enfin, en voici un, mais prudent. Il n’a rien vu de mal dans l’ordre, cependant, il ne veut pas défendre de mauvais points s’il y en a.

Même discours chez ses frères servants

Sur l’instance des enquêteurs, les défenseurs peu à peu se décident. Voici des frères servants.
– Frère Vernon déclare qu’il n’a rien vu que de bon dans l’ordre et qu’il ne sait pas ce que cela veut dire d’avoir à le défendre.
– Frère Lambert déclare n’être ni assez savant, ni assez informé pour savoir ce qui s’est passé.
– Beaucoup, comme Frère Britinhiac, font observer que leur défense porte seulement sur ce qui les concerne.

Les frères servants ne paraissent pas savoir grand-chose. Cependant, par les réserves qu’ils font, ils semblent soupçonner des faits auxquels ils ne veulent pas être mêlés.

Des témoignages courageux pour défendre l’Ordre

Voici des tenants formels et courageux comme frère Guillaume Bocelle. Pour lui, ceux qui parlent mal de l’ordre en ont menti par la gueule.

Une des plus importantes défenses a été soutenue par Ponsard de Gisy, précepteur de Payens.
– Les accusations portées contre l’ordre, le reniement de la croix, les mauvaises mœurs, il les déclare fausses.
– Tout ce que lui et les autres frères ont confessé là-dessus est faux. Ils ne l’ont confessé que contraints, parce qu’ils étaient torturés, et aussi par crainte de la mort.
– Trente-six des frères sont morts à Paris des suites des tourments.
– Lui-même a été placé dans une fosse étroite, les mains liées derrière le dos si fortement que le sang coula jusqu’à ses ongles, et il protesta que, si on le tourmentait encore, il renierait tout ce qu’il disait et dirait tout ce qu’on voudrait.
Autant il est prêt à supporter un supplice court pour l’honneur de l’ordre, tel que la décapitation, le feu, l’ébouillantement, autant il n’a pas la force de supporter les longs supplices dans lesquels il s’est trouvé depuis plus de deux ans.
Il eut le courage de remettre une protestation écrite, niant tous les chefs d’accusation portés contre l’ordre, soit contre sa doctrine, soit contre sa morale.
Cette déposition prouve qu’il y eut des défenses vigoureuses, émouvantes, pleines d’accent personnel.

Devant les graves prélats, voici un Templier qui ne plaide pas. Comme s’il était seul, il met sa protestation dans une prière.

Dieu tout-puissant qui, à la Cène, recueillis sur ta poitrine l’apôtre saint Jean, libère et conserve-nous, parce que tu nous sais innocents des crimes qu’on nous impute !

La Commission entend des dépositions incriminant le Temple

Écoutons maintenant les dépositions qui, par leur variété, leur caractère très personnel, font peser sur l’ordre des charges troublantes.

On reprochait aux Templiers un culte secret voué à une espèce d’idole qu’on faisait apparaître environnée de terreur. Selon un témoin, qui la vit tirer d’une armoire, c’était une tête à face humaine, d’argent, de cuivre ou d’or, avec une longue barbe blanche.

Plusieurs sont ceux qui déclarent n’avoir connu d’autre réception que la leur et avoir été obligés, sous menace de prison, de jurer le secret absolu.
D’autres citent la présence de plusieurs frères.

La déposition du frère Géraud de Passage

Géraud de Passage s’est trouvé à quatre ou cinq réceptions toutes pareilles à la sienne. On lui montre une croix, on lui dit :

Ce n’est qu’un morceau de bois, et Dieu est dans le ciel.

Puis, l’ayant à demi dévêtu, on ne lui épargne pas certaines indiscrétions équivoques. Après quoi on lui fait réciter cinq Pater pour les morts et cinq pour les vivants. Il a fini par s’enfuir de l’ordre.

Les dépositions du frère Guillaume de Belin et d’autres frères

Un autre déclare que les prêtres du Temple omettent les paroles de la consécration. Guillaume de Belin précise que les paroles omises étaient hoc est.
Le même fait a été relevé dans les interrogatoires des Cathares, qui, en Languedoc, étaient parvenus à trouver des adeptes secrets jusque dans le clergé. Or, de nombreux Cathares avaient été placés en manière d’expiation dans l’ordre du Temple.

Un autre, qui avoue certains baisers suspects au cours des réceptions, leur laisse le caractère d’une cérémonie bizarre et ne pense pas que la dépravation ait été imposée comme une pratique de l’ordre.
Le même déclare n’avoir rien vu ni su de l’adoration de l’idole et avoir pourtant subi la question sur ce point jusqu’à rendre le souffle. Il donne des explications sur une cordelette qui eût entouré la tête de l’idole. Inexactitude ! Selon lui, la cordelette ceignait les reins des frères.

Tous déclarent que de grandes précautions entouraient le secret des chapitres. Plusieurs disent avoir vénéré la croix, le Vendredi saint. Et pourtant le reniement de la croix, le jour de la réception, revient constamment, sous des formes variées, dans les propos des témoins.

La déposition du frère Raymond de Vassin

Raymond de Vassin, après avoir juré obéissance, pauvreté et chasteté, et revêtu le manteau, reçut l’ordre de le déposer à terre, de renier la croix du manteau, de cracher dessus et de la fouler aux pieds, au mépris de celui qui fut crucifié sur elle ! Il la renia, dit-il, de la bouche, non du cœur, et cracha et marcha sur le manteau, mais à côté de la croix.
Quels motifs donnait-on à de telles pratiques ? lui demandent les enquêteurs. Rien que les usages de l’ordre.

Les familiarités malsaines lui furent imposées. On lui prescrivit de ne jamais entrer en quelque lieu, soit où se célébrât un mariage, soit où se trouvât une femme en mal d’enfant.

Quant à la morale de l’ordre, elle lui fut enseignée comme préférant une intimité excessive entre les frères à la moindre faiblesse envers le pire ennemi de l’ordre, la femme.
Le propos fut tenu en présence de frère Robert de Teulet, chevalier, et de Saint-Hilaire, servant.

D’une double réception d’un jeune homme et d’un vieillard, à laquelle il se trouva par la suite, le témoin a retenu que l’étrange précepte sur les mœurs fut passé sous silence à l’égard du vieux chevalier et enseigné au plus jeune.
Les commissaires s’informant si les récipiendaires ne protestèrent pas contre ces abominations, il leur fut répondu qu’en effet ils manifestèrent leur surprise. On leur signifia qu’il s’agissait de prescriptions de l’ordre.

Quant à l’omission des paroles canoniques au cours de la messe, le témoin déclare qu’il n’assista qu’à des offices bien clairement récités. Il fit une réponse satisfaisante sur cette question de l’absolution des péchés que les dignitaires se seraient arrogé le droit d’accorder. Du temps où il n’y avait pas de frères prêtres, quand un frère mourait, ses supérieurs le confessaient, mais, dès qu’il y eut des prêtres, c’est à eux que l’on remit les mourants. Les chefs ne recevaient que l’aveu des fautes disciplinaires.

Revenant sur l’infranchissable silence qui protégeait le mystère suspect des réceptions contre les révoltes possibles des nouveaux venus, le témoin déclare qu’on leur faisait jurer obéissance sur les Évangiles, préalablement à toute prescription. Ils se considéraient ainsi comme liés et engagés.

La déposition du frère Odon

Le frère Odon, prêtre, dépose qu’à l’injonction de renier le Christ il s’indigna et déclara que c’était mal faire. Le dignitaire et ses assistants lui répondirent, sans s’émouvoir, qu’il s’agissait de mots et non d’intentions. Il les prononça alors « de la bouche et non du cœur ».

Le précepteur lui annonça ensuite que, selon les observances de l’ordre, certaines familiarités, auxquelles il ne s’attendait pas, pouvaient lui être imposées. Cependant, comme le récipiendaire était prêtre, on avait décidé de l’en dispenser.

La déposition du frère Jean de Cugny

Frère Jean de Cugny raconte qu’après la réception officielle il fut tiré à part derrière un autel. Là, le dignitaire lui imposa, sous prétexte d’obéissance au cérémonial de l’ordre, des familiarités suspectes. Puis, lui montrant une croix où était l’image du Christ, il lui demanda s’il croyait à celui dont l’image était là. Le néophyte, bien qu’il ait répondu oui, n’en fut pas moins contraint à renier le Christ, ce qu’il fit, dit-il, malgré lui, sous menace de prison perpétuelle. Il dut également cracher deux fois sur la croix, et la troisième il cracha à côté.
Son supérieur lui dit ensuite (nous laissons la déposition en latin) :

Si contingeret quod aliquis motus carnalis moveret eum, posset habere rem cum aliquo de sociis suis fratribus et non cum mulieribus. (S’il arrivait qu’un désir charnel le prenne, il pourrait avoir une liaison avec l’un de ses confrères et non avec des femmes.)

Requis de déclarer s’il croyait que toutes les réceptions avaient lieu de la même manière, il répondit, sous la foi du serment, qu’il le croyait ainsi.

La déposition du frère Gui Dauphin

Le frère Gui Dauphin, jeune et riche chevalier que sa famille avait destiné à entrer au Temple, raconte avec une émotion naïve la surprise de sa réception.

On le conduit, après la messe, dans une pièce écartée. Là, deux frères le rejoignent.

Noble et riche, lui disent-ils, peut-être croyez-vous qu’au Temple vous pourrez avoir une vie facile et beaucoup monter à cheval et avoir tout ce qu’il vous plaira. Il n’en est rien. Il faudra soutenir de dures épreuves, aller outre-mer quand vous voudrez être en deçà, veiller quand vous aurez sommeil, jeûner quand vous aurez faim.

Le jeune homme répond qu’il supportera tout, que son père et sa mère veulent qu’il entre au Temple. Alors ils le laissèrent seul, puis revinrent le prendre et l’introduisirent devant le précepteur d’Auvergne. Il vit entrer aussi deux prêtres pour être reçus en même temps que lui.

Le précepteur leur fait prononcer les vœux d’obéissance, de chasteté et de pauvreté, et jurer qu’ils ne révéleront jamais rien des secrets de l’ordre, enfin qu’ils défendront le royaume de Jérusalem. Puis il leur impose le manteau. Après leur avoir donné le baiser de paix sur la bouche, il leur fait réciter cinq Pater et prononce un sermon plein d’honnêteté et de bons préceptes.

L’un des chevaliers emmena ensuite le nouveau Templier derrière un autel, les autres restant où ils étaient, et, là, lui enjoignit de renier Dieu. Le néophyte de répondre qu’il ne le fera en aucune manière. Son interlocuteur lui demande alors de renier « la propheta ».

Je ne sais ce que c’est, répondit-il, mais, si c’est le diable, je le renie bien volontiers.

Il lui fut alors commandé de cracher sur une croix, près de l’autel. Il refuse absolument. L’autre insiste. Il faut cracher. Le jeune chevalier réplique que, si on ne le laisse tranquille, il va crier. Son père et d’autres seigneurs, qui se trouvent non loin de la chapelle, entendront et accourront. Modérant ses exigences, son interlocuteur se contenta de le faire cracher à terre, près de la croix.

Enfin, il lui fit connaître les étranges conditions de mœurs qu’on retrouve dans les dépositions variées de plusieurs témoins. Le jeune chevalier tient à déclarer aux commissaires qu’il ne vit jamais personne y donner suite.

Autres témoignages concordants

Voici un Templier qui déclare avoir plutôt quitté l’ordre à cause des turpitudes qu’il y voyait qu’à cause de sa maîtresse qu’il recevait, d’ailleurs, comme il voulait, quand il était dans l’ordre.

Des scènes dramatiques se déroulent devant la croix. Ce néophyte ne veut ni renier ni cracher. Son supérieur tire un poignard de dessous son manteau et le menace de mort. De désespoir de se trouver devant une telle obligation, le jeune chevalier éclate en sanglots. Le dignitaire le menace alors de le faire jeter dans un cul-de-basse-fosse. Il s’exécute enfin, mais non du cœur. Et, devant son reniement embarrassé, le dignitaire ricane.

Afin de se rendre compte si ces déclarations fréquentes sur le reniement de la croix n’étaient pas de complaisance, les commissaires multipliaient les questions.
— Comment la croix était-elle faite ?
— Comment était-elle placée ?
Les détails arrivent précis, sans contradiction, sans hésitation. Ce dignitaire présente la croix du manteau. Cet autre s’empare d’un crucifix de chapelle, dont la couleur, la dimension forment l’objet d’une description précise. Il la place sous le visage du néophyte et puis la pose à terre.

Des centaines de frères tiennent des discours similaires mais personnels

Ainsi défilent par centaines ces amères et naïves complaintes. Et il faudrait admettre que tous ces malheureux eussent été chacun doué d’une imagination exceptionnelle et remarquablement morbide, pour avoir inventé de toutes pièces des récits aussi personnels.

Nous remarquons aussi qu’une cérémonie officielle, toujours la même, précédait les initiations secrètes, qui ne se déroulaient pas selon un formulaire constant — mais plutôt selon la fantaisie des dignitaires.

Ceci tendrait à prouver que ces déformations n’auraient pas atteint le principe même de l’ordre, mais seraient restées à l’état de dissidence plus ou moins affirmée ou étendue.

Les rapports contradictoires de deux autres commissions

Les dépositions du diocèse d’Elne semblent disculper le Temple

À la suite des interrogatoires de la commission supérieure ont été publiées les dépositions des Templiers du diocèse d’Elne, en Roussillon.

Le résultat en est tout différent, même tout opposé. Frère Raymond de Gardes s’écrie que, si le grand maître a avoué, il en a menti par la tête et qu’il n’y a aucun mal dans l’ordre. Quant au baiser, il n’y a que le baiser de paix sur la bouche, en signe d’affection fraternelle.
Toutes les dépositions de ce diocèse sont négatives et uniformes. Il n’y a rien d’incorrect dans la réception de l’ordre, et les témoins ne savent pas ce qu’on peut avoir à lui reprocher.

La vue des précédentes déclarations autorise à se demander si les témoins n’ont pas eu le temps de se donner un mot ou, plus vraisemblablement, — car ils ont eux aussi, dans cette ferveur unanime, leur accent de sincérité, — s’ils faisaient partie d’un groupe resté sain et tenu à l’écart des secrets.

Les dépositions de Florence révèlent des cérémonies initiatiques

Un autre interrogatoire, celui de Florence, étudié dans la bibliothèque du Vatican par Loiseleur, attire particulièrement l’attention sur les initiations mystérieuses que le Temple aurait cachées.

Des dépositions obtenues sans violence avec autant de ménagement que de sage lenteur révèlent l’existence d’une doctrine et d’une pratique secrètes recommandées par des statuts différents de ceux que Rome aurait approuvés.

Cependant, et c’est l’explication la plus raisonnable de toutes les sincérités contradictoires que l’on rencontre, il y eut toujours dans l’ordre beaucoup de frères qui vivaient simplement, en bons soldats et en bons moines, selon la règle approuvée et vénérée par le royaume de Jérusalem et par le Saint-Siège.

Quand un brave chevalier se révoltait contre l’audace ou l’étrangeté de certaines pratiques, on lui répondait, dit d’ailleurs l’interrogatoire de Florence, que c’était une épreuve ou une plaisanterie, una truffa, et on le plaçait dans l’utile catégorie de ceux qui, en les ignorant, protégeaient, par leur irréprochable tenue, les mystères que d’autres dissimulaient à la curiosité publique.
À ce sujet, on pourra retenir que la plupart des défenseurs de l’ordre ne sont pas de grands dignitaires.

Que la corruption ait été la règle générale de l’ordre, trop de protestations héroïques s’élèvent, trop de différences se remarquent dans les pratiques occultes pour permettre de le croire.

Les filiations religieuses de la religion initiatique du Temple

L’influence des religions orientales

Ce qui ne reste pas douteux, c’est que, dans les profondeurs des forteresses — dispersées de l’Orient à l’Occident — il ne se soit glissé toutes sortes d’abus, formé des groupes qui se cachaient les uns des autres, ne gardant entre eux que la discipline et l’unité militaires, et le lien de l’orgueil !

Si l’on se reporte aux graves responsabilités politiques encourues par les Templiers en Terre sainte, on verra que cette phalange de braves s’était grisée d’orgueil ! Pleins de force et de renommée, ils ont plané au-dessus des peuples, des rois, des religions.

Hors celle de leur cohésion militaire, beaucoup d’entre eux ne se sentaient plus d’obligations. Et il ne faut pas s’étonner que quelques-uns, méprisant les sentiers ordinaires, aient confondu l’orgueil de l’ordre avec leur fantaisie !

Nous l’avons vu au commencement de cette grande aventure, dès avant que les chevaliers du Temple fussent rejetés de la Terre sainte ; le murmure de la foule semblait pressentir les secrets que nous voyons s’échapper à travers les contradictions et même les iniquités du procès.

L’influence des Cathares

On n’a pas oublié non plus la pénitence imposée à un grand nombre de Cathares que l’on fit entrer, de gré ou de force, parmi les Templiers.

Cette horreur de la femme à cause de sa maternité, que nous avons vue se révéler dans l’un des interrogatoires de Paris — défense de s’approcher d’un lieu où se trouve une femme en mal d’enfant — semble l’indice d’une infiltration spirituelle du catharisme.

Il n’est pas le seul. La théologie secrète de l’interrogatoire de Toscane révèle bien d’autres ressemblances.
– D’abord, cet antagonisme absolu entre Dieu et le monde, entre l’invisible et le visible, entre l’esprit et la matière !
– Le Christ ne se serait point incarné. Son corps n’eût été qu’apparent et illusoire. Un autre personnage se serait substitué à lui sur la croix. Et la cérémonie de la réception devenait alors toute claire. Négation du Christ visible au nom du Dieu immatériel jamais incarné.
– Cependant, au-dessous de cet être immatériel, aurait existé un dieu inférieur, organisateur du monde visible, de tous les biens et de tous les maux. Quoique ce dieu inférieur représente d’assez mauvais instincts, le Dieu supérieur lui laisse le gouvernement du monde qui ne l’intéresse pas.

Le frère Bernard de Parme déclara que le dieu mauvais faisait fleurir les arbres et germer la terre. Il peut sauver et enrichir ses fidèles, les Templiers. C’est lui qui aurait été représenté sous la forme de cette fameuse tête adorée en secret.

Quant à la notion du Christ, elle apparaît déformée par l’hérésie la plus étrange. Puisque le vrai Dieu immatériel n’aurait eu qu’un corps apparent, ce serait un homme, un larron — et ici s’établit une confusion dans le mystère du Golgotha — qui se serait substitué à lui.

Un des frères de Toscane déposa avoir entendu enseigner au Temple que ce larron, après le coup de lance, aurait demandé pardon au vrai Dieu de s’être fait passer pour lui. Raison pour laquelle le maître, qui s’arrogeait le droit de donner l’absolution, aurait dit :

Je prie Dieu qu’il vous pardonne vos péchés, comme il les pardonna à Marie-Madeleine et au larron qui fut mis en croix.

Le catharisme n’apparaît toutefois en cette théologie trouble qu’au milieu d’un système confus produit par plusieurs sectes. On note aussi l’influence des Bogomils et des Lucifériens.

L’influence des Bogomils

Pour les Bogomils, le Dieu supérieur eut deux fils, Satanoïl et Jésus. L’aîné gouvernait le monde céleste. Sa révolte contre son père le fit chasser du ciel, et il créa, à l’image du monde céleste, une terre visible. Alors, le Dieu supérieur fit sortir de son cœur son second fils pour ramener les âmes hors des corps dans le monde immatériel.

L’influence des Lucifériens

Quant aux Lucifériens, ils professaient que seul le fils déchu, créateur du monde visible, a droit à la vénération des hommes. Et ils se jetaient en un matérialisme de mœurs effréné. Selon eux, Dieu aurait ignoré le mal qui se commet ici-bas, et le corps ne pouvait souiller l’âme.

L’influence ancienne des Johannites

Ces doctrines ont toutes existé en dehors du Temple, et les dépositions des chevaliers n’en signalent que les infiltrations. Elles auraient été favorisées petit à petit par l’existence, beaucoup plus ancienne dans l’ordre, d’une hérésie moins violente, rencontrée en Terre sainte, celle des Johannites, sorte de christianisme oriental aux règles morales très honorables.

Répudiant tous les Évangiles, sauf celui de saint Jean, les Johannites prétendaient remonter au christianisme primitif. Ils croyaient à la révélation et à l’Eucharistie, mais pas à la résurrection. Jésus-Christ aurait institué saint Jean le père de son Église. On se rappellera cette prière d’un Templier que domine l’unique invocation à saint Jean.

Le point capital de cette croyance, c’est que, selon elle, Dieu, âme du monde, n’en aurait pas été le créateur. Ils existeraient ensemble de toute éternité. On voit par-là comment toutes sortes de doctrines, plus ou moins aggravées sur la dualité des principes du monde, pouvaient se faire admettre à la faveur de celle-ci.

L’idole Baphomet

On a beaucoup discuté de la fameuse idole. On a prétendu la retrouver sur le coffret du duc de Blacas, ou bien en cette tête de la maison du Temple à Paris, qui portait cette inscription : « Tête LVIIIe. »
Le terme de Baphomet viendrait de Mahomet, non qu’il faille y voir une influence de l’Islam, mais parce qu’aux yeux du moyen âge tout faux dieu, tout culte impur était rattaché à Mahomet. D’où le terme de mômerie.

Les savants se sont fort disputés à propos de ces figures et de ces inscriptions. Et l’on ne saurait ajouter une créance très fondée au culte baphométique, peut-être une aberration de quelques Templiers isolés, peut-être un fruit de l’imagination populaire. On ne peut oublier non plus cette passion de la magie qui, blanche ou noire, attirait les bons et les méchants de ce siècle épris de mystère.

La tragédie des 59 Templiers condamnés au bûché comme relaps

Les tribunaux saisis par Philippe le Bel poursuivent leurs enquêtes indépendamment des commissions pontificales

Pendant que la commission de l’archevêque de Narbonne poursuivait sans haine ses travaux avec le seul désir de la lumière, une nouvelle et atroce péripétie allait, en offensant l’équité, rendre la vérité plus difficile à atteindre.

Tandis que les commissaires pontificaux jugeaient l’ordre, les tribunaux diocésains jugeaient le cas de chaque Templier. Or, l’archevêque de Sens, frère d’Enguerrand de Marigny, présidait, à Paris, l’un de ces tribunaux. Plusieurs condamnations furent prononcées, des pénitences de courte durée, des emprisonnements temporels et perpétuels. Un groupe de ces malheureux, croyant le danger passé, rétractèrent leurs aveux. Mais ils n’avaient pas les garanties de secret et de liberté instituées à la haute commission d’enquête contre l’ordre, où l’on parlait en témoin et non en accusé. Ils furent condamnés comme relaps et livrés au bras séculier, ce qui entraînait la peine du feu. Il y avait cinquante-neuf condamnés.

L’attitude paradoxale du roi et des légistes

Allait-on exécuter pareille sentence ? Le conseil du roi l’ordonna sans délai. Aux portes de Paris, les bûchers furent dressés. Cette effroyable et impolitique exécution changea en stupeur et en admiration la tenace impopularité qui entourait les Templiers.

Les cinquante-neuf chevaliers, malgré les supplications de beaucoup de membres de leur famille présents à leur supplice, qui observaient, hagards, le progrès des flammes, refusèrent de sauver leur vie par un compromis et persistèrent, jusqu’au dernier souffle, à déclarer qu’ils étaient livrés injustement et sans cause à la mort.

Que l’on se reporte aux interventions de tolérance de Philippe IV en Languedoc.
– Un zèle libérateur fut témoigné en son nom aux prisonniers de l’inquisition par ces mêmes ministres, tel Nogaret, qui naguère appelaient la même Inquisition à leur aide contre les Templiers. L’on ne saurait se défendre de quelque surprise.
– Servons-nous des mêmes pierres de touche. Le roi a dit, en Languedoc :

Les prisons doivent servir pour la garde et non pour la peine des prisonniers.

Soit. Il a le sens de son rôle d’arbitre. Cependant, s’il a surveillé les moyens de l’inquisition, il s’est défendu de vouloir attenter à son but.

L’explication probable

Philippe a une orthodoxie rigoureuse, austère et même, redisons-le, une sorte de fanatisme à froid. Il se croit une mission de vicaire temporel, selon l’expression de Plaisians. Il a lentement mais implacablement acquis une conviction. À ses yeux, les Templiers sont des renégats.

Il y a quelque chose de plus précis. Pour un homme comme Philippe, le grief qui a pesé autant que les plus graves considérations politiques, c’est l’insulte à la croix. Tel est l’aveu qui revient le plus constamment dans les dépositions libres de France, d’Italie, d’Angleterre.

Peut-être, au commencement du Temple, s’agissait-il d’une épreuve pour juger de la foi des néophytes, et cette pratique garda-t-elle ce sens dans l’esprit de quelques-uns ? Il n’en est pas moins vrai que, sous la forme de sacrilège manifeste, où la montrent certaines dépositions, elle perdit à jamais les Templiers dans l’esprit du roi.

Quant à ses ministres, avant tout zélateurs de l’État, ils l’ont servi en Languedoc parce qu’en protégeant les prisonniers de l’inquisition, ils ont rapproché le peuple du pouvoir royal. Maintenant, ils craignent pour ce pouvoir. Ils savent que l’arrestation des Templiers n’a pu s’exécuter que grâce à la discipline, à la discrétion exceptionnelles des agents royaux. Le souvenir des jours puissants n’est pas si loin que, tout meurtris, les chevaliers aux manteaux blancs ne soient encore capables d’un grand sursaut. Voilà pourquoi ils les brisent.

Jérusalem, Saint-Jean-d’Acre, étendues dorées où l’on mourait dans l’ivresse de l’assaut ou de la charge, vous étiez trop loin pour offrir à ces chevaliers la fin qu’ils eussent rêvée !

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