Louis XIV ou la grandeur, par le Professeur François Bluche « un des plus grands rois qui furent jamais », Leibniz

Peu de rois de France suscitent plus d’hostilité que Louis XIV. Il constitue une cible privilégiée pour l’école républicaine qui reprend tout ou partie de la légende noire forgée par ses détracteurs au cours des siècles. Le Roi cumulerait, selon eux, tous les défauts et les vices : peu intelligent, tyrannique, intolérant, orgueilleux, infidèle… Le Professeur François Bluche — spécialiste de Grand siècle — revient ici sur cette légende noire. Son analyse présente d’autant plus d’intérêt que l’illustre historien est de confession protestante. [La Rédaction]

Introduction de viveleroy

Texte du Professeur François Bluche, tiré de l’ouvrage Le miracle capétien 987-1789, direction Stéphane Rials, col. Passé simple, librairie académique Perrin, 1987, p. 153-163.

Avertissement : Les titres ont été ajoutés par viveleroy afin de faciliter la lecture en ligne.


Brève historiographie de Louis XIV

De la louange à la légende noire

« Un des plus grands rois qui furent jamais », écrit, parlant de Louis XIV, le philosophe Leibniz, allemand et protestant. « Louis eut toujours dans l’âme une élévation qui le portait aux grandes choses », précise Voltaire. De cette grandeur, les bons esprits de jadis furent témoins ; même les persécutés ou exilés, au moins les meilleurs d’entre eux : Antoine Arnauld, Pierre Bayle, Pasquier Quesnel.

La postérité, cependant, a terni l’image louis-quatorzienne, trop brillante pour les médiocres, trop rayonnante pour les cuistres. Michel Déon l’affirme avec raison :

L’acharnement de la plupart des historiens français contre Louis XIV est à mettre au compte de leur incapacité à concevoir la véritable grandeur. C’est parce qu’il était grand, ajoute-t-il, ce qui, je pense, est assez insupportable aux autres hommes.

Les historiens étrangers obéissent probablement à des sentiments semblables, même s’ils affectent de surtout dénoncer les ambitions du roi de France, la politique des réunions ou la révocation de l’édit de Nantes. Tous usent et abusent des chiffres et des notes, mais cet appareil réputé scientifique cache mal des idées préconçues. De tels préjugés entretiennent une légende noire souvent vieille de trois cents ans.

Une cible pour ses contemporains

Cette légende a été :
– forgée, dès les années quatre-vingt du XVIIe siècle, par le pasteur Jurieu et certains huguenots réfugiés en Hollande (à leurs yeux, Louis XIV représente Nabuchodonosor) ;
– renforcée en 1694 (À Louis XIV, Remontrances à ce prince sur divers points de son administration) et 1699 (Les aventures de Télémaque) par Fénelon que pourtant le roi ne cesse d’obliger ;
– cernée au vitriol vers 1743 par le vieux duc de Saint-Simon. Ce dernier n’a jamais pardonné à Louis XIV de ne l’avoir pas nommé brigadier des armées en 1703. Nous y avons gagné un chef-d’œuvre littéraire, mais aussi un prodigieux ramassis de contre-vérités.

C’est en vain que Voltaire publie Le siècle de Louis XIV (1751), que le plus habile de nos écrivains célèbre le plus grand de nos rois.

Une cible pour les historiens révolutionnaires et républicains

La légende noire poursuit son travail de destruction.
– Michelet, qui a consacré au Moyen Âge français ses plus belles pages, n’a que haine et mépris pour l’Ancien Régime monarchique (« les dieux crevés, les rois pourris ont apparu sans voile »…). Les dragonnades, les conversions forcées, les galères, la guerre et les disettes semblent le réjouir. Il se félicite de nos revers militaires.
– Faut-il parler d’Ernest Lavisse ? Dans son Histoire de France illustrée, destinée aux adultes, il dépeint Louis XIV avec une certaine mesure, peut-être quelque respect, tandis que les manuels primaires qui portent son nom dépeignent une manière de tyran, léger et cruel.

Une légende noire encore bien présente aujourd’hui

Le XXe siècle en a vu d’autres, servis à la mode anecdotique ou à la sauce pseudo scientifique, à la mode démographique ou économique, pour ne point parler de la langue de bois. Car le vocabulaire n’est jamais innocent.

On n’en voudra pour preuve que l’emploi trop courant du mot absolutisme, substantif détestable, inadéquat et hypocrite. Tandis qu’il se présente benoîtement comme un terme de droit public, il rend en fait péjorative toute vision de la « monarchie absolue » (c’est-à-dire de la monarchie parfaite et sans liens, sans liens mais non sans limites), seule réalité historique correspondante. Au reste, absolutisme ne se rencontre guère avant Michelet, soit avec un retard de cent cinquante ans, et Littré le tient pour néologisme.

Nous avons tous plus ou moins subi l’influence de ce légendaire, les retombées de ces aigres critiques ou de ces insinuations.

Un antidote : relire ceux qui l’ont connu

Nous avons tous besoin de fermer pour quelques mois les Mémoires de Saint-Simon, de relire Dangeau, le marquis de Sourches, Mme de Sévigné ou l’abbé de Choisy, Jean Racine et Mme de La Fayette ; besoin de réfléchir et de méditer sans passion sur l’un des règnes les plus longs de l’histoire. Alors, au fil des semaines, le film de ce règne changera de teintes, gagnera des couleurs. Nous comprendrons que monarque ne se confondait point ici avec autocrate, que le Roi-Soleil ne se prenait pas pour Apollon, que le souverain le plus puissant et le plus illustre de la chrétienté d’alors était un être humain, par certains côtés très humain, dans ses paroles, ses silences, sa façon de punir ou de récompenser, et pas seulement en ses faiblesses sentimentales.

Je croirais même, écrit Voltaire à propos des maîtresses du roi, que ces intrigues de cour, étrangères à l’État, ne devraient point entrer dans l’histoire, si le grand siècle de Louis XIV ne rendait tout intéressant, et si le voile de ces mystères n’avait été levé pat tant d’historiens, qui, pour la plupart, les ont défigurés.

La légende noire sur la personne du Roi

De l’homme, on a écrit qu’il était :
– d’une intelligence tout juste moyenne, d’esprit lent (« Je verrai » ! ),
– peu instruit dans son enfance, modérément ouvert à l’âge adulte, à la fois influençable et obstiné.

Il est, en général, dépeint comme orgueilleux, prodigieusement égocentrique, presque insensible malgré sa larme facile. On le dit indifférent aux misères de ses peuples, seulement préoccupé de son ambition extrême, des jeux de l’amour et de la guerre en sa jeunesse, du jeu de la guerre et de la dévotion en sa vieillesse. Ce serait au fond un médiocre, élevé au-dessus de lui-même par sa naissance et son pouvoir, se forgeant une personnalité au-dessus du commun en exagérant à l’envi chacune de ses passions, chacun de ses désirs.

Brochant sur le tout, Louis est souvent présenté comme un despote, gouvernant selon « son bon plaisir », baignant dans l’arbitraire — cet arbitraire dont la prison de Fouquet et les lettres de cachet seraient les symboles. Car on ne peut séparer, même dans la polémique, l’homme de son œuvre. De cette dernière les procureurs ne retiennent que les revers ou les erreurs. Et de reprocher au roi :
– ses dépenses excessives (Saint-Simon lui a fait dire, à la veille de sa mort : « J’ai trop aimé les bâtiments »),
– son amour de la guerre (le P. Le Tellier, il est vrai, lui souffla de dire au dauphin : « J’ai souvent entrepris la guerre trop légèrement et l’ai soutenue par vanité »),
– ses maîtresses (or il est mal de tromper sa femme, même si, comme Louis XIV, on la rejoint toutes les nuits).

À la limite, ce qui est déplorable incombe au roi, y compris les poisons de la femme Voisin, les messes noires, les sorcelleries, les maléfices. C’est à peine s’il échappe à la responsabilité des calamités naturelles, tant on associe à son règne l’évocation des rudes hivers du « petit âge glaciaire » : 1693, 1694, 1709, 1710…

Des critiques tous azimuts

Il est d’usage, aussi, de reprocher à Louis XIV tout et le contraire.
– Au début du règne, c’est un homme qui aime trop le théâtre ; à la fin, il ne l’aime pas assez ;
– époux de Marie-Thérèse d’Autriche, il lui est par trop infidèle ; marié secrètement à Mme de Maintenon, il est en somme trop exactement fidèle.
– La Cour des années soixante a la frivolité que dénonce l’Histoire amoureuse des Gaules, ce Satiricon des temps baroques ; celle de Versailles (où l’on se fixe en 1682) est un monde où, chacun sait, l’on s’ennuie.
– Tantôt on reproche au loi de laisser à ses « vizirs » bien trop d’autorité ; tantôt le monarque est accusé de réduire les ministres à l’état de simples commis.

À propos des ministres, tout ce qui, aux yeux de l’historiographie courante, paraît fâcheux — comme le « dégât » palatin — est donné comme engageant le roi. Tout ce qui est heureux — notamment le mécénat érigé en système — est présenté comme une responsabilité ministérielle.

Des critiques tant de gauche que de droite

La « gauche » reproche à Louis XIV :
– la persécution de Port-Royal (1661-1713),
– les travaux coûteux ou meurtriers de la rivière d’Eure (1685-1693),
– la condamnation de Fouquet (1664),
– les deux ravages du Palatinat (1674, 1689),
– la politique des réunions (1679-1684),
– la révocation de l’édit de Nantes (octobre 1685).

La « droite », nourrie de Saint-Simon, ne pardonne pas une promotion des princes légitimés qui, au moins dans sa dernière phase (1714), outre les droits régaliens et viole les lois fondamentales, c’est-à-dire la constitution coutumière du royaume.

L’honnêteté intellectuelle oblige à une mise au point.

Un prince incarnant l’idéal de l’honnête homme

Une maîtrise des langues : français, espagnol et italien

L’éducation de Louis n’a été négligée que sur le plan de la stricte scolastique, et il est sûr que le jeune roi apprit moins de latin que les fils de ses courtisans soumis à l’excellente pédagogie des jésuites. Mais le roi de vingt ans manie à la perfection la langue française, connaît depuis longtemps l’espagnol et parle fort bien l’italien.

La formation politique du cardinal Mazarin

Responsable de sa formation, le cardinal Mazarin, son parrain, l’a parfaitement initié aux travaux de la guerre, la guerre civile aidant, aux affaires du dedans, à la diplomatie. Les événements ont fait le reste : quel gouverneur, quel précepteur eût imaginé une rébellion de près de cinq ans, la trahison des parents du roi, de ses cousins, des ducs, du haut clergé parisien, des principaux magistrats, le soulèvement de la moitié des provinces du royaume ?

Une mémoire étonnante

De neuf à quatorze ans, Louis XIV a enregistré dans son étonnante mémoire et soumis à un jugement droit chaque détail d’une révolution, en même temps que le « détail de la France ». Il n’aura presque plus besoin de voyager — en dehors du commandement des armées, de l’inspection de ses forteresses et de l’hommage de Strasbourg — pour connaître les besoins de ses sujets et les comprendre. Ainsi tombe l’accusation injuste du maître de Versailles retranché en son palais, dédaigneux des misères du peuple.
Cette rude formation, plus empirique que scolaire, plus française que latine, plus chrétienne qu’humaniste, a prématurément mûri un prince exceptionnel.

La réserve de l’honnête homme

On a peine à comprendre comment Spanheim, diplomate prussien un peu lourdaud, et Saint-Simon, dont le témoignage est constamment faussé, firent croire à la lenteur d’esprit et à la semi-médiocrité de louis XIV.

Le trop fameux « Je verrai » n’est aucunement difficulté de comprendre ou impuissance à décider. C’est la réponse traditionnelle des princes prudents, et Gaston d’Orléans en usait sans cesse au temps de la Fronde. Vaut-il pas mieux dire « Je verrai », et choisir le lendemain François Couperin, que trancher au hasard parmi les candidats au poste d’organiste de la Cour (1693) ?

Mme de La Fayette, une des femmes les plus étonnantes du siècle, ne reproche à Louis XIV qu’une chose : dissimuler son esprit.
– C’était de sa part exagération de la réserve qui marque l’honnête homme.
– C’était, à l’origine, timidité, cette timidité dont témoignera Montesquieu et que nous avons trop oubliée.
– Ce sera plus tard une de ses « manières à secret » (cette vertu princière que Mazarin développa chez son filleul et qu’il n’est pas de raison d’appeler méchamment dissimulation).

Un discours simple et intelligent

– Comment un prince à l’intelligence moyenne eût-il pu écrire — même aidé de Colbert, de Périgny et de Pellisson — les Mémoires pour l’instruction du Dauphin ? On ne voit guère que Marc Aurèle ou Frédéric II de Prusse qui aient fait mieux.
– Comment eût-il prononcé tant de discours miniaturisés, au lever, avant et après sa messe quotidienne, au dîner, au souper ou au coucher, discours simples, sobres, intelligents, où l’on cherche en vain le vocabulaire de l’orgueil ou l’autoritarisme ?
– Tant de discours frappés comme des médailles (il est vrai que le roi est le plus grand collectionneur de son royaume, et le dauphin le second) ?
– Tant de paroles liées au quotidien, jamais banales ? Elles ont été pieusement notées par le marquis de Dangeau et par le marquis de Sourches. Voilà les auteurs qu’il faut relire.

Le mécène avisé

Le protecteur des artistes et des hommes de lettres

Nouvel Auguste, appuyé sut Jean-Baptiste Colbert, nouveau Mécène (un Mécène quelque peu étatisé),
– Louis a pensionné quarante-deux hommes de lettres par an, entre 1664 et 1690, même étrangers, même étrangers et protestants.
– Il a protégé tous les grands poètes de son temps, fait de Racine un courtisan et un ami, admis dans le cercle étroit de Marly.
– Il a bravé tous les partis dévots en excusant les insolences et les imprudences de Lully, cet homme aux mœurs ultramontaines ; en donnant son amitié à Molière, excommunié de génie, auteur corrosif.

Le Prince au goût sûr

Il a montré un goût parfait :
– comme constructeur (de la colonnade du Louvre à l’hôtel des Invalides, de la Salpêtrière à Versailles, de Clagny à Trianon et de Marly à la place Vendôme),
– comme collectionneur (sans Louis XIV, que seraient notre Bibliothèque nationale, le Cabinet des médailles, les antiques et les toiles du Louvre ? ),
– comme décorateur (il a volontairement tourné le dos aux italianismes baroques du Bernin, modelé un style français — improprement baptisé classique — régulier sans monotonie, noble sans sécheresse, logique sans abstraction, royal sans inhumanité, humain sans vulgarité).

À la fin du règne, défiant toute routine, étranger à toute sclérose, il oriente le goût nouveau, celui des décors de Berain, des meubles incrustés de Boulle ; il préside à la naissance du rocaille, au moment même où il accorde des lettres patentes à dix académies provinciales, déjà porteuses de ce qu’on va bientôt nommer « les Lumières »…

L’ami des arts et des sciences

Le souverain qui a choisi, dirigé, encouragé, récompensé Le Vau et Le Nôtre, Bruant et Mansart, Perrault et Cotte, Rigaud et Mignard, Girardon et Coysevox ; l’homme qui a fondé l’Académie des sciences, celle d’architecture et celle des inscriptions, installé l’Académie de France à Rome, fait construire l’Observatoire, donné une réputation mondiale aux Gobelins, transformé le petit jardin royal des plantes rares en Muséum, fut tout sauf un médiocre. Le roi qui préférait Racine à ses lecteurs officiels, consultait Cassini sur les éclipses, entretenait à prix d’or le physicien hollandais Huygens, fut tout sauf un prince à l’intelligence moyenne.

Le beau pour servir du Pays

Versailles attire les touristes, sert aux fastes de la République, fait partie nolens volens de l’image de la France. Il est devenu difficile de reprocher au Roi-Soleil de l’avoir édifié, palais de prestige et de gloire, de politique, de propagande et de beauté, résidence permettant au roi de surveiller les grands, aux grands de servir le roi, au peuple de venir visiter un château de conte de fées, un parc presque enchanté. Au reste Dangeau, qui a laissé deux récits de la maladie et de la mort de Louis XIV, ne lui fait jamais dire : « J’ai trop aimé les bâtiments. » La phrase est apocryphe, inauthentique, invention du duc de Saint-Simon, fabulateur infatigable.

La politique étrangère de Louis XIV

Une priorité : la défense de la France

A-t-il vraiment trop aimé la guerre ? Il a hérité l’interminable conflit avec les deux branches de la maison d’Autriche. Il n’a fait que poursuivre la politique de Richelieu et de Mazarin, dans la diplomatie comme par les armes. Avant Clausewitz, il a appris de son parrain que la politique est totale, la stratégie globale, et que les deux sont inséparables. D’ailleurs, sous le manteau de la gloire, Louis cachait à peine un réalisme dont l’unique finalité était la défense de la France. Sous cet angle, tout devient logique et presque légitime.

Ces fameuses réunions — que nul Strasbourgeois patriote, par exemple, n’a le droit de critiquer — qu’on reproche tant à Louis XIV ne furent ni picrocholines, ni ubuesques, ni même absolument impérialistes. Elles étaient destinées à doubler ici, compléter là ce qu’on nomme la ceinture de fer. La chose est si vraie que Vauban, ce général pacifique et presque pacifiste, a blâmé son roi pour les concessions territoriales du traité de Ryswick (1697).

Sur les destructions en temps de guerre

Dans la guerre, Louis n’est pas le seul à pratiquer les destructions. La bonne reine Anne (et son général Marlborough), Charles XII (et son général Stenbock), Pierre le Grand ont ordonné aussi des dévastations systématiques, Pierre le Grand dépassant tout le monde en dévastant les marches mêmes de son empire, la Lituanie ! L’erreur du roi de France a été de donner des idées à ces trois souverains, en somme de réveiller des démons endormis depuis la fin de la guerre de Trente Ans, depuis 1648.

Sur les procédés utilisés en temps de paix

En paix, les procédés qui lui sont reprochés — querelles de préséance, guerres du pavillon — sont au XVIIe siècle monnaie courante.

Ajoutons que ni l’empereur Léopold Ier, boutefeu de l’Europe en 1700, ni Guillaume d’Orange qui détrôna son beau-père en 1689, ni Victor-Amédée de Savoie, qui commençait les guerres dans un camp pour les achever dans l’autre, n’étaient des enfants de chœur.

Louis XIV fut souvent moins brutal, moins cynique, moins agressif que tous ces princes à qui il s’opposa. Il refusa de laisser assassiner Guillaume d’Orange : il n’est pas sûr que ce dernier, trop persuadé d’être Gédéon ou Judas Maccabée, eût en sens inverse négligé une occasion si tentante.

Une politique étrangère dictée par les Lois fondamentales du Royaume

Le meilleur historien de la politique étrangère de l’Europe au XVIIe siècle, Mrs. Hatton, pense que Louis XIV a cristallisé les critiques pour des raisons artificielles (de caractère, de religion, de nationalisme) et à cause de l’éclat et de la longueur exceptionnelle de son règne.

Elle ajoute un élément d’analyse aussi remarquable que trop négligé. Les principes de la diplomatie (et de la guerre) française d’alors sont ceux mêmes de notre droit public. Celui-ci s’appuie sur deux lois fondamentales : la loi de succession et celle qui veut inaliénable le Domaine.

De telles maximes obligent le souverain à ne rien céder du territoire dont il a par usufruit la royauté : sur ce point saint Louis fut le contraire d’un prince modèle. Mais « ne rien céder », ce peut être agrandir le royaume, soit à la suite d’une guerre défensive, soit …

… par la puissance militaire au cas où les négociations n’auraient pas abouti à des concessions de la partie adverse.

Au reste, les lois fondamentales — ou plutôt les serments du sacre — veulent que le roi veille sur ses peuples. Renforcer le système défensif des frontières, en remuant des pions sur l’échiquier diplomatique ou en avançant quelques bataillons, fait partie des stricts devoirs du monarque héréditaire conscient de ses responsabilités.

Nous sommes loin de la gloire pour la gloire, cette sorte d’art pour l’art.

La politique religieuse de Louis XIV

Sur le jansénisme

L’hostilité au jansénisme, entretenue chez Louis XIV depuis l’enfance par ses confesseurs, n’a un sens politique qu’au second degré (l’utopie chrétienne de Port-Royal interdit tout pragmatisme gouvernemental, et, à la limite, l’harmonieuse administration de la cité). Chez les augustiniens de choc, le roi voit d’abord des manières d’hérétiques. Paradoxalement, influencé par des hommes de la contre-Réforme, et lui-même imprégné de sa théologie, le roi de France perdit son temps à persécuter une des plus brillantes expressions de cette même contre-réforme.

C’est au XVIIIe siècle et avec la Constitution civile du clergé (1790) que le crime louis-quatorzien apparaîtra pour ce qu’il est surtout : une faute.

Sur le quiétisme

Aucun historien de bon sens ne reproche plus à Louis XIV et à Bossuet d’avoir étouffé dans l’œuf le quiétisme, cette dangereuse gnose cachée derrière les phrases sucrées de Fénelon.

Sur le protestantisme

En revanche, la politique antiprotestante reste au cœur de toutes les critiques. Les accusateurs principaux oublient une dizaine de paramètres essentiels :

1° Au XVIe et au XVIIe siècle régnait l’adage Cujus regio, ejus religio (à chaque pays sa religion). Donc le régime pluraliste conçu par l’édit de Nantes ne pouvait être, même dans l’idée d’un Henri IV, une mesure intangible.

2° L’édit de Nantes était si peu perpétuel qu’il ne fut scellé qu’à la cire brune.

3° Les révoltes huguenotes dans le Midi, de 1621 à 1629, auraient dû logiquement faire abolir l’édit de Nantes. Or, Richelieu ayant besoin des luthériens de l’Empire, Louis XIII, en 1629, se contenta d’enlever aux protestants leurs garanties politico-militaires.

4° Du point de vue du roi très-chrétien, les réformés sont hérétiques. L’hérésie n’est pas un délit banal, c’est un « cas royal ».

5° Depuis le XIIIe siècle et la crise albigeoise, l’engagement d’extirper l’hérésie (Hæreticos exterminare, dit le lutin qui s’exprime concrètement pour conduire à l’idée abstraite) fait partie des serments solennels du sacre. Après Henri IV et louis XIII, Louis XIV a prononcé ce serment, à Reims, en 1654.

6° Les considérations qui précèdent montrent que la tolérance civile, maintenue par la paix de grâce d’Alès (1629) dans la suite des prescriptions de Nantes, ne cessait de violer les règles de notre droit public, faisant du roi, chemin faisant, une sorte de parjure couronné.

7° Cette tolérance contredisait la théologie régnante. De même que les protestants jugeaient les papistes mûrs pour l’enfer éternel, de même les catholiques ne voyaient pour les « prétendus réformés » que les flammes de l’au-delà. Dès lors, brusquer, violenter, pour épargner aux dissidents une éternité de souffrances, semble pain bénit. Après saint Augustin — en ce siècle où tout le monde est quelque peu augustinien —, il ne semblait pas choquant d’excuser des conversions sollicitées, par le Compelle intrare (contrains-les d’entrer) de la parabole des conviés au Banquet.

8° Éduqué par une mère fort pieuse, catéchisé par un jésuite très hostile à la Réforme, confessé, sermonné par des clercs ancrés dans la théologie de reconquête de la contre-Réforme, Louis XIV n’avait qu’à laisser parler sa conscience pour avoir les protestants en horreur.

9° Ses sujets, pour des raisons théologiques (celles d’un Bossuet, d’un Bourdaloue), sociales (marchands catholiques concurrencés par des confrères protestants ; ouvriers catholiques dépendant d’un entrepreneur réformé) et surtout de sensibilité, souhaitent le retour à l’unité religieuse.

10° Louis XIV n’aime pas les formes et inclinations politiques du protestantisme calvinien. Chaque paroisse est une petite république autogérée ; les synodes sont de petits parlements à l’anglaise ; les alliés extérieurs du calvinisme français se complaisent dans la république, qu’il s’agisse de Genève ou des Provinces-Unies.

Alors le roi, par étapes, variant sa tactique, tendra vers cet idéal de l’unité religieuse. Tantôt on applique à la rigueur les clauses cultuelles de l’édit de Nantes, tantôt on favorise, par le livre, par les missions, par les primes aux « nouveaux catholiques », les conversions collectives ou particulières.

Après la paix de Nimègue, l’étau se resserre autour des réformés français : une suite d’édits tatillons réglementent et restreignent le nombre des lieux de culte, la liberté des pasteurs, la liste des professions permises aux protestants. Louis a compris ou deviné que le repli actuel du protestantisme pouvait rendre séduisante l’entrée dans une Église catholique en plein rayonnement (la France étant alors le pays modèle de la contre-Réforme).

Mais il aurait pu laisser décliner la confession minoritaire. À la trop persécuter, à interdire — par l’édit de Fontainebleau d’octobre 1685 — le culte réformé public, l’émigration des hommes et le départ des capitaux, il prive le royaume de deux cent mille sujets de valeur, il réveille les endormis, redonne conviction et courage à des hommes qui peut-être seraient devenus catholiques, peu à peu, dans la douceur, d’ici à 1750. Tout cela, le roi finit par le comprendre, au moins partiellement, depuis la guerre des Camisards (1702). Mais, de 1685 à 1702, on doit lui imputer le scandale et les sacrilèges de centaines de milliers de communions forcées.

Que la Révocation ait soudé la France catholique, vraiment intégré les provinces conquises, permis à Philippe V de gagner et garder le trône des Espagnes, expliqué le sursaut national de 1709-1712, bref, apporté au roi et au royaume grand nombre d’avantages — notamment la réelle union du trône, de l’autel et des peuples —, ne peut faire oublier les ombres de cette affaire. Certes il n’y eut, contrairement à la légende, que 1 450 galériens protestants ; mais c’est encore 1 450 galériens de trop.

Le bilan d’un règne

On ne saurait donc faire abstraction des erreurs du règne, mais l’actif l’emporte infiniment sur le passif.

Louis XIV laisse en 1715 :
– une monarchie auto-régularisée — donc immunisée contre le despotisme, — la « monarchie administrative ».
– Un État structuré et fort, mais nullement étatique (90 000 charges vénales font une trame indépendante de service public que n’écrasent pas quelques centaines de fonctionnaires modernes).
– Des ports enrichis par l’alliance espagnole, la traite et le commerce des mers du Sud. La seconde marine de guerre du monde (la France eut la première entre 1676 et 1705).
– Une société si diversifiée (le tarif de capitation de 1695 compte 569 rangs sociaux), aux bourgeoisies si nombreuses, qu’on eût pu considérer comme impossible et impensable une quelconque révolution.

La Révolution et l’Empire échangeront, entre 1789 et 1815, au prix d’un million et demi de soldats morts, Philippeville, Mariembourg, Sarrelouis et Landau contre Montbéliard, Mulhouse, Avignon et le Comtat… Louis XIV a établi son « pré carré » à trois fois moins de frais. La carte des acquisitions se présente ainsi : l’Artois, Dunkerque, la Flandre française, Aire et Saint-Omer, le Hainaut français, Thionville, la Lorraine des Évêchés, Sarrelouis, Landau, l’Alsace, la Franche-Comté, la vallée de Barcelonnette, la principauté d’Orange, le Roussillon, la Cerdagne.

Outre-mer, nous avons perdu l’Acadie, Terre-Neuve et Saint-Christophe, mais nous avons gagné Saint-Domingue (bientôt premier producteur mondial de sucre de canne), Cayenne et la Guyane, la Louisiane, le Sénégal, Madagascar (du moins ce grand pays, cette « île Dauphine » vide de colons, a-t-il été réuni à la Couronne en 1686), les Mascareignes, Pondichéry et les comptoirs des Indes.

Au regard de cette vitalité, de ces conquêtes, de cette expansion coloniale que le XVIIIe siècle aurait pu et dû consolider, que pèsent les erreurs d’un long règne ? Que pèse la légende noire ?

Le nonce, rendant compte à Rome de la mort du Grand Roi, écrira :

On a vu réunies en lui toutes les vertus royales et chrétiennes, et, à part les légèretés de sa jeunesse… on ne peut rien trouver d’autre à lui reprendre.

Et plus loin :

Le parfait modèle d’un grand roi.

Mais, dira-t-on, ce monsignore Cornelio Bentivoglio salue peut-être le « révocateur » de l’édit de Nantes, l’inspirateur de la bulle Unigenitus. Prenons plutôt un témoignage protestant, celui d’un étranger qui a jadis beaucoup misé sur le roi de France et que ce monarque ensuite a beaucoup déçu : Leibniz n’appelle plus Louis XIV Mars Christianissimus, il le dit…

… un des plus grands rois qui furent jamais.

François BLuche.