Philippe le Bel, par Jean Favier. Ni despote brutal ni monarque débonnaire, ce roi incarne une conception presque mystique du pouvoir royal.

Philippe le Bel, par Jean Favier Le roi qui gouverne par le silence

Qui était vraiment Philippe le Bel ? Statue de marbre pour ses contemporains, roi de fer pour ses adversaires, ce souverain capétien reste l’une des figures les plus énigmatiques de l’histoire de France. Dans ce texte paru dans Historia en 1979, l’historien Jean Favier en dresse un portrait saisissant : celui d’un homme qui gouverne par le silence, agit par délégation et impressionne par son absence autant que par sa présence. Ni despote brutal ni monarque débonnaire, Philippe le Bel incarne une conception presque mystique du pouvoir royal, héritée de saint Louis et forgée dans la conviction d’une mission divine. Un règne de trente ans, aucune disgrâce, des ennemis impitoyablement écrasés — et pourtant, nulle cruauté revendiquée, nul éclat inutile : la grandeur de ce roi tient précisément à ce qu’il ne montre pas. [La Rédaction]

Introduction de VLR

Article de Jean Favier tiré de la revue Historia, 1979.
AVERTISSEMENT : Les titres des sous-sections ont été ajoutés par la rédaction pour assurer une meilleure lisibilité en ligne.


Philippe le Bel : un roi de marbre et de fer

L’image d’un souverain distant et mystérieux

Ce n’est ni un homme ni une bête. C’est une statue.

La remarque est de Bernard Saisset, l’un des adversaires les plus résolus de Philippe le Bel. Sans doute définit-elle assez bien ce roi de marbre autant que de fer, ce roi dont la froideur — faite d’orgueil ou de timidité, sinon des deux — n’a cessé d’impressionner les contemporains. Les petites gens ont dit sa bonté, discrète et distante : ils n’attendaient pas du roi de France qu’il fût leur familier. Les seuls auxquels Philippe le Bel réservât sa rigueur étaient ceux qui mettaient en péril la couronne de France : ni les bourgeois de Paris, ni les marchands de Cahors, ni les laboureurs de Picardie, ni les vignerons de Gascogne. Mais on a dit sa colère implacable, sa dureté hautaine envers ceux qui cherchaient à ébranler le trône.

La rigueur réservée aux menaces contre la couronne

L’accueil qu’il réserve en 1300 au comte de Flandre Guy de Dampierre, rebelle à l’autorité royale et félon dans ses obligations de vassal, n’est pas celui, honorable sinon chaleureux, que le Prince Noir et son père Édouard III réserveront, d’égal à égal, un demi-siècle plus tard, à Jean le Bon vaincu. C’est l’accueil glacial du roi sacré par Dieu au feudataire sacrilège puisque rebelle :

Quand ils furent venus au perron, le comte et ses enfants descendirent de cheval, et le comte de Savoie les mena devant le roi. Là, ils s’agenouillèrent et se rendirent à lui, et se mirent du tout en sa volonté. Le roi les regarda. Mais mot ne leur disait. Puis il les fit sortir, et ordonna que le comte fût mené à Compiègne. Et là fut mis en prison en une moult forte tourelle.

Secrets et manœuvres

Un roi discret et résolu

La froideur est-elle dureté ? Est-elle distance ? L’homme apparaît secret. L’un des plus grands rois qu’ait eus la France n’a laissé nul enseignement à ses proches ou à ses descendants. Ni conseil ni leçon. Ni commentaire, non plus, et les historiens en sont à s’interroger encore sur les plus graves décisions qu’il ait prises. Pourquoi la guerre ? Pourquoi le Temple ? Ce silence propice à la manœuvre a pu couvrir la duplicité. En bien des cas, il semble que la finalité les droits de la Couronne ait excusé les moyens et que le roi ait jugé nécessaire de duper ses interlocuteurs.

La diplomatie et la gestion des alliances

Au prince Edmond, frère d’Édouard Ier d’Angleterre, il aurait secrètement promis un accord amiable contraire aux ordonnances, régulièrement publiées, qui confisquaient le duché de Guyenne, et cela pour s’en dédire ensuite commodément à la faveur d’incidents locaux, en arguant de ce que l’Anglais n’avait pas protesté.
Face [au pape] Clément V, plus tard, on le vit marchander en tout occasion l’abandon des accusations portées contre la mémoire de Boniface VIII, sans cesser pour autant de brandir, contre la papauté, cette arme tant de fois enterrée.
Peut-être Philippe le Bel a-t-il même dupé certains templiers, trop prompts aux aveux pour sauver leur tête.

Gouverner plutôt que briller

Dans la paix comme dans la guerre, le roi de France ne se mêle pas de tout. Philippe le Bel est un excellent chevalier, et c’est un chasseur acharné ; même ceux qui ne l’aiment guère en conviennent. Mais il apparaît dans l’histoire de France comme le premier des rois qui se méfient des coups d’éclat : il n’appartient pas au roi de jouer les capitaines, et la grandeur de la royauté capétienne ne passe pas nécessairement par les traits d’héroïsme. Philippe VI s’en souviendra à Crécy et Jean le Bon l’ignorera à Poitiers : mieux vaut un roi qui gouverne qu’un héros captif.

Faire agir ceux qu’il a choisis

La délégation du pouvoir : une approche royale

Celui qui se voudrait le maître à penser de Philippe le Bel et dont les écrits reflètent souvent tout un courant de pensée, Pierre Du Bois, un juriste de bon sens comme il en est tant dans l’administration locale, ne définit-il pas ainsi la fonction royale :

Se reposer, faire des enfants, veiller à leur éducation et à leur instruction politique, rendre la justice dans les grandes affaires et faire juger les autres par d’autres, confier la conduite des guerres à des chefs pris parmi ses plus proches et plus fidèles, procurer des soldats et tout ce qui est nécessaire pour le combat, c’est ce que dit le Philosophe dans sa Politique : « Les hommes d’intelligence sont naturellement les chefs et les maîtres des autres. »

Et Pierre Du Bois de préciser sa pensée : on sait ce qu’ont coûté au royaume les expéditions de saint Louis et de Philippe III, tous deux morts loin de chez eux. On sait ce qu’il en est d’un royaume sans roi :

Il n’est pas convenable que le prince supporte les aléas et les dangers de la fortune.

Absent des combats où il délègue volontiers son frère Charles de Valois et où les princes et le connétable tiennent normalement la place que leur valent leur rang et leur dignité, Philippe le Bel n’est pas moins absent de la première ligne dans les luttes politiques et les négociations diplomatiques.

Une présence silencieuse, une autorité indéniable

Devant la foule comme devant l’adversaire, il laisse faire ceux qu’il a choisis. Bernard Saisset a parfaitement résumé l’impression que pouvait faire une telle attitude sur ceux qui éprouvaient ainsi les rigueurs du roi :

Notre roi ressemble au grand-duc, le plus beau des oiseaux, mais qui ne vaut rien. Il ne sait que regarder fixement les gens, sans parler.

Au mieux Philippe le Bel préside-t-il les assemblées, laissant parler et agir un Flote, un Nogaret, un Plaisians, un Marigny. Lors des deux entrevues de Poitiers, Clément V éprouve durement les effets d’un tel comportement.

À l’écart de la personne royale

Un roi insaisissable : entre distance et calcul

Qui pouvait en effet croire que le roi faisait la moitié du chemin pour rencontrer le pape et qu’il ne mènerait pas en personne la négociation ? C’est pour cela que Clément V, lui, se dérangeait. Il se plaignit d’autant plus amèrement lorsqu’il constata :

On n’en a parlé que le temps de traverser la salle. Il s’agissait pourtant de l’affaire du Temple, mais toute la discussion fut menée, à l’écart de la personne royale, par les conseillers et principalement par Plaisians. Le souverain pontife s’était dérangé pour rencontrer Guillaume de Plaisians !

L’année suivante, Clément V tenta d’accrocher le roi. Une première fois, ayant d’abord dialogué fort longuement avec Plaisians, le pape se tourna vers Philippe le Bel et lui demanda solennellement de lui remettre les biens du Temple. Le roi répliqua doucement qu’il prendrait conseil et qu’il répondrait plus tard. Une autre fois, le pape résuma la situation et, avec l’espoir que le roi de France allait expliciter sa propre position, il lui lança pour conclure : « N’est-ce pas ? » Philippe le Bel ne sourcilla pas et dit seulement : « Oui. »

L’art de l’apparition stratégique

Lorsqu’il manifeste sa présence, il ne le fait qu’après une extraordinaire mise en scène. Comment ne pas admirer la comédie jouée en 1314 aux bourgeois des bonnes villes : Marigny plaide longuement pour qu’ils votent l’impôt, puis, jugeant l’assemblée suffisamment ébranlée, fait d’un geste large lever le roi toujours silencieux « pour voir qui lui voulait faire aide ». Qui aurait osé refuser au roi qui venait enfin de se lever ?

Attendre que les affaires soient au point

La prudence et la gestion des décisions

C’est parce qu’il se méfie des mouvements inconsidérés que Philippe le Bel se méfie des foules. Il est l’ennemi des emportements et des précipitations. Il fait écarter, sans répondre un seul mot, le notable de Carcassonne qui l’apostrophe avec trop de véhémence, et l’on voit bien, tout au long de son voyage en Languedoc en 1304, que la fièvre des orateurs méridionaux ne laisse pas de l’agacer. Philippe le Bel craint visiblement d’être pris au dépourvu, et ce n’est pas de lui qu’on obtient par surprise quelque décision, en chevauchant à ses côtés au hasard des chemins. Présent aux grandes assemblées parisiennes, il laisse à Flote, à Nogaret, à Plaisians, le soin de la harangue. Un roi n’est pas un avocat.

Un protocole diplomatique rigoureux

Les ambassadeurs éprouvent à bien des reprises les inconvénients de ce qui est à la fois prudence et orgueil.
– À des envoyés du roi d’Aragon, qui souhaitent profiter d’une brève rencontre pour obtenir de lui réponse, il demande simplement si la chose peut se dire en peu de mots ; si cela ne se peut, on les convoquera.
– À l’archevêque de Saragosse, qui propose une conférence des rois de France et d’Aragon pour traiter du contentieux entre les deux royaumes, Philippe le Bel répond qu’il y est prêt, pourvu que l’on sache de quoi l’on traitera, car il n’est pas décent de réunir pour rien des princes. De toute manière, ajoute-t-il, la rencontre devrait être précédée d’un échange d’ambassadeurs chargés de définir l’ordre du jour de la conférence des souverains.

Le roi en retrait, mais toujours présent

Malgré l’excuse de santé qu’il invoque parfois, c’est un instrument politique que forge Philippe le Bel grâce à ce protocole diplomatique.
– Au concile de Vienne, en 1312, il est tout proche, et l’on peut vraiment dire que son ombre s’étend sur le concile. Mais il n’y négocie jamais en personne. Il intervient pour conclure, quand les choses sont au point.
– L’année suivante, à Arras, il se tient à l’écart d’une conférence qui n’aurait cependant pas lieu s’il n’était là. Présent à quelques lieues de la négociation, il laisse en 1314 Marigny conférer, près de Lille, avec les Flamands et conclure la convention, puis il laisse son frère Charles de Valois ratifier cette convention, ne la ratifiant lui-même qu’un mois plus tard, à son retour à Paris.
Distance dans le temps, distance dans l’espace… Temps de réflexion, peut-être, et liberté de réaction. Surtout, des degrés à monter…

La patience comme stratégie : agir au moment opportun

Implacable, le roi de marbre peut l’être. Mais non sous l’effet de la colère. La mission de Nogaret en Italie est mesurée dans un calendrier précis, l’affaire du Temple mûrie de longue date. Les violences d’Anagni étaient imprévisibles, et le roi avait même, quelques mois plus tôt, découragé une tentation de recours à la violence. Un de ses conseillers, prélat de haut rang et parlant haut, suggérait au prieur de Chézy, Pierre de Paray, qui s’apprêtait à partir pour Rome, que ce serait œuvre pie de tuer Boniface VIII. Philippe le Bel l’interrompit, avec un humour propre à détendre l’atmosphère.

À Dieu ne plaise. Le prieur n’en fera rien. Il risquerait de devenir évêque… ou pape. Allez, prieur. Suivez les instructions qu’on vient de vous donner.

L’onction royale

La légitimité et le sacre royal

Toute la psychologie politique de Philippe le Bel a pour fondement le charisme royal : l’onction royale, c’est l’onction sur la tête, celle des évêques. Ce n’est pas la simple onction sur les mains, celle des exécutants, celle des prêtres. Et cette onction est faite avec le Saint-Chrême qui ne s’épuise pas dans l’ampoule miraculeuse de Reims, où l’on prend une goutte par génération. Le roi de France est l’oint du Seigneur. C’est un être à part. Il est une notion dont Philippe le Bel ne peut même concevoir qu’elle pose une question : celle de la légitimité royale. La seule légitimité sur laquelle on s’interroge est celle de Boniface VIII, le pape mal élu parce qu’élu après une renonciation dont on ne sait si Célestin V avait le droit de la faire.

La légitimité capétienne : entre droit naturel et tradition

La monarchie est une donnée du droit naturel, tel que l’a formulé Aristote et que l’a, au temps de saint Louis, christianisé Thomas d’Aquin.

Avant qu’il y eût des prêtres, écrit un légiste de Philippe le Bel, il y eut des rois.

L’histoire a fait, en trois siècles, la fortune des Capétiens, mais la vertu propre de ceux-ci a fait d’une famille une dynastie. Un siècle plus tôt, un Philippe Auguste succède à son père parce que celui-ci a eu la prudence de le faire sacrer avant de mourir. Pratique constante, depuis Hugues Capet : mettre le fils aîné sur le trône avant même que le trône soit vacant. Mais ce roi est Philippe Auguste, et point n’est besoin, quarante ans plus tard, de sacrer par avance son fils et successeur Louis VIII. Nul ne songe plus, au XIIIe siècle, à mettre en doute la légitimité par l’hérédité.

Saint Louis et la sacralisation de la couronne

À cette Couronne, saint Louis apporte le fleuron de la sainteté. Le pape le canonisera par opportunité, mais la Chrétienté l’a, dès les lendemains de sa mort, compté parmi les saints. Dès lors, la couronne de France est la couronne de saint Louis. Le martyre qu’est la mort en croisade, cette croisade fût-elle organisée en dépit du bon sens, confère à la royauté capétienne ce supplément de légitimité qui provient de la grâce. Gesta Dei per Francos, l’œuvre de Dieu par les Francs, saint Louis est le seul roi de France à l’avoir accomplie jusqu’à la mort.

Le roi, sommet de la hiérarchie féodale

C’est dire qu’entre un prince — Bourgogne ou Bretagne, Flandre ou Foix — et le roi de France, la différence n’est pas affaire de taille. La fortune du roi, autrement dit le domaine royal, supporte la royauté, mais elle ne la fait plus. La différence n’est pas, non plus, de degré. Le roi est au sommet de la hiérarchie féodale, et très conscient d’y être. Heureux d’y être, aussi, car c’est une position forte que celle de suzerain, de seigneur des seigneurs : de bons hommes de loi s’entendent à l’exploiter.

Un dévot de la religion monarchique

Les limites du droit féodal face à l’autorité royale

Mais la tête de la pyramide n’est à la tête que de la pyramide. Le roi-suzerain n’est suzerain que de ses vassaux et arrière-vassaux, et il est juste de dire que sur ces derniers le droit féodal ne lui confère que bien peu de droits. Le lien vassalique est un lien direct. Le duc de Bourgogne ou le comte de la Marche sont vassaux du roi, mais leurs hommes comptent pour bien peu de chose le roi-suzerain. Nul ne s’y méprend, en ces années 1300 où les chansons de geste se lisent encore et où le droit coutumier est pénétré de droit féodal : le droit du seigneur, fût-ce celui du seigneur des seigneurs, est un droit contractuel, qui ne s’exerce qu’autant qu’est respecté de part et d’autre le contrat. Le vassal est toujours conditionnel. Non, la différence est de nature.

Un roi sacré : au-dessus des contrats et des hommes

Tête de la pyramide, le roi est hors de la pyramide.
– Sacré, il est hors du commun. Il ne peut œuvrer, il ne peut légiférer, imposer ou juger que pour le « commun profit » du royaume dans l’intérêt public. Mais c’est lui qui définit l’intérêt public.
– Le lien qui l’unit à ses sujets est un lien absolu, parce que voulu par la nature et confirmé par Dieu.
– Le droit du suzerain résulte d’un contrat, non celui du souverain.

Une mission divine : le roi, serviteur de Dieu et protecteur de la foi

C’est cela, l’orgueil d’un Philippe le Bel : il ne rend de comptes qu’à Dieu. Porter la couronne de saint Louis crée des devoirs auxquels échappe le commun des mortels. Peut-être même des devoirs à l’échelle du monde chrétien. C’est cela que, dès les années 1300, ses légistes lui font comprendre, exploitant quelque peu sa piété et l’admiration qu’il nourrit depuis l’enfance pour son grand-père. L’idée de sa mission, voulue par Dieu, ne peut donc que s’ancrer en lui à mesure que croît sa piété, une piété que favorisent les années qui passent et, en 1305, la mort de la reine Jeanne.

La piété croissante d’un roi hanté par sa mission

Défendre l’Église, au besoin contre le pape, défendre la foi, au besoin contre des inquisiteurs qui en ont pourtant la charge ou contre des templiers qui ont fait vœu de se battre pour elle, voilà des missions qui ne se conçoivent pas si l’on ignore de quel poids est chargée la couronne reçue à Reims. L’angoisse du roi à son lit de mort, c’est d’avoir pu se tromper. Philippe le Bel apparaît donc, pour reprendre la formule de Robert Fawtier, comme un dévot de la religion monarchique, comme un « fanatique du dogme de l’autorité suprême des rois de France ».

L’ordre dans les affaires avant la Croisade

Un roi intransigeant sur son devoir sacré

On comprend alors la poursuite impitoyable des grandes entreprises du règne. On ne transige pas avec le sacrilège, non plus qu’avec l’hérésie.
– Le roi d’Angleterre est un ennemi, qui peut devenir un gendre, mais le comte de Flandre est un félon.
– Boniface VIII n’est pas un rival pour le gouvernement de l’Église de France, c’est un pape indigne.
– Les templiers ne sont pas des hommes faillibles, ce sont des imposteurs de la défense de la chrétienté.
À une telle vue, qu’il ne faudrait pas caricaturer mais dont on ne doit pas sous-estimer le manichéisme, l’esprit entier d’un Nogaret n’a fait qu’ajouter : peut-il y avoir des nuances du Bien et du Mal dans l’héritage intellectuel du catharisme revu par le droit romain ? L’acharnement du roi n’est pas cruauté, il est accomplissement d’un devoir sacré.

Les œuvres de piété d’un roi pénitent

La foi de Philippe le Bel est profonde. Les années passant, elle devient même spectaculaire dans les œuvres de piété, dans les mortifications, dans les générosités qu’elle inspire au roi. Il multiplie les pèlerinages. Il fonde à Poissy un couvent de dominicaines, près de Noyon une chartreuse, près de Pont-Sainte-Maxence un couvent de clarisses, à Paris les Carmes de la Montagne-Sainte-Geneviève. À la fin de sa vie, il porte peut-être sous sa chemise un cilice de crin, et ses jeûnes dépassent de beaucoup ce que prescrit l’Église.

La croisade : entre idéal chevaleresque et réalités politiques

Mais cette foi ardente achoppe sur la croisade. Philippe le Bel l’a-t-il voulue vraiment ? L’a-t-il sincèrement préparée ? Jeune roi, il y songeait. La génération de son père n’avait-elle pas connu la croisade d’Égypte et celle de Tunis, pour ne pas parler de la croisade d’Aragon ? La croisade était dans l’univers mental d’un chevalier du XIIIe siècle, et Philippe le Bel nous apparaît bien, à tous égards, comme un chevalier du XIIIe siècle. Le projet d’un « passage » en Orient n’avait rien de chimérique lorsqu’en 1287 le roi s’en entretient avec Raban Çauma, l’ambassadeur du roi des Tatars :

Les Mongols, qui ne sont pas des chrétiens, luttent pour prendre Jérusalem. À plus forte raison devons-nous combattre, s’il plaît à Dieu, nous irons avec une armée.

Ses proches ont en revanche peu fait pour la Terre Sainte.
– Flote n’y songe guère.
– C’est en Occident que Nogaret pourfend les infidèles, avant de s’en prendre à ceux d’Orient.
– Marigny, lui, fait ses comptes.
Mais, pour désireux qu’il fût de la croisade, Philippe le Bel était convaincu de la faute qu’eût été un départ pour la Terre Sainte avant que fussent en ordre les affaires du royaume. Lors du Conseil qui, à la fin de 1313, examina la demande de galères formulée par le pape, le roi et les princes opinèrent qu’on devait faire cette dépense, car les galères étaient vouées à la croisade ; mettant en avant les difficultés financières du royaume, Marigny conduisit le roi à refuser. Philippe le Bel a su que la croisade n’était pas à sa portée. Il n’a toutefois cessé d’en examiner l’opportunité. Sans doute les templiers ont-ils payé très cher d’avoir trop facilement, au mépris de leur vocation, pris leur parti de la défaite. Le Temple est mort d’avoir oublié Jérusalem.

L’héritage de saint Louis et l’évolution de la monarchie

Parce que l’un est rançonné à Mansourah et que l’autre envoie son bailli planter la bannière de France sur le château de Gand, parce que l’un rend la justice sous le chêne de Vincennes et que l’autre organise et fixe à Paris le Parlement, on a trop souvent opposé un saint Louis encore très féodal et un Philippe le Bel déjà très monarchique. Vision simpliste, qui néglige les progrès considérables qu’a faits tout au long du XIIIe siècle la conscience d’une notion d’État, comme elle néglige la naissance en ce même siècle d’une fonction publique distincte du service privé du roi et le renforcement constant du lien de sujétion, qui complète la vassalité sans l’effacer.

Entre féodalité et modernité

Un roi moderne dans la professionnalisation du pouvoir

Roi moderne, certes, Philippe le Bel l’est bien lorsqu’il fait peser sur tous les habitants du royaume l’exigence d’un service militaire — l’arrière-ban — et de son équivalent financier, l’impôt. Roi moderne, il l’est quand il délègue telle ou telle part de son autorité à des conseillers que la compétence seule a poussés dans sa faveur : en bref, à des hommes qui ne doivent rien à la naissance ou à la carrière ecclésiastique. Et c’est bien un roi moderne qui donne à des juristes formés au droit romain une place presque définitive dans le gouvernement du royaume.

Un prince du XIIIe siècle pétri d’esprit féodal

N’allons pas trop loin. Le prince du XIIIe siècle qu’est ce roi né en 1268 demeure un baron pétri d’esprit féodal. Supérieure à la culture moyenne des chevaliers de son temps, sa culture est celle d’un laïc lettré, étranger aux nouveautés du siècle. Son arsenal politique est celui d’un suzerain conforme à l’idéal défini par Beaumanoir. Sa morale repose sur les bases traditionnelles de la morale féodo-vassalique : la fidélité, la réciprocité des devoirs, le serment.

L’influence de Gilles de Rome : la prudence comme vertu royale

Son éducation doit beaucoup à Gilles de Rome, cet augustin italien — c’était un Colonna — qui était venu à Paris suivre l’enseignement de Thomas d’Aquin et qui, devenu à son tour un maître, avait acquis la confiance de Philippe III. Du couvent des Augustins — les Grands-Augustins —, il avait fait un foyer de vie intellectuelle et, face à une Sorbonne très hostile au thomisme, un centre de rayonnement pour l’aristotélisme chrétien. Chargé par le roi de la formation politique du futur Philippe le Bel, que la mort de son frère aîné, Louis, avait en 1276 fait héritier de la Couronne, Gilles de Rome composa, peu avant 1285, un traité Du gouvernement des princes, qui est en tout un éloge du juste milieu. La principale des vertus cardinales, c’est pour un prince la prudence. C’est là le grand enseignement de Gilles de Rome. La mesure du courage, c’est le milieu entre l’audace et la timidité. Le pivot sur lequel, entre les nobles qui commandent et le peuple qui obéit, repose la société chrétienne, c’est une classe moyenne capable de participer au gouvernement des États.

Le goût du roi

L’influence de Gilles de Rome et ses limites

En temps de paix, le premier devoir du roi est de choisir d’excellents conseillers et des juges intègres. Ce rôle que Gilles de Rome donne aux conseillers dans la mise en place des structures politiques de la monarchie doit être souligné. Nous touchons là l’un des ressorts essentiels du gouvernement de Philippe le Bel. S’il a suivi un tel enseignement, le roi n’a pas toujours été docile aux avis que, plus tard, son ancien maître tenta de lui donner. Lors de la querelle contre les prétentions théocratiques du pape Boniface VIII, Philippe le Bel trouva parfois Gilles de Rome, devenu archevêque de Bourges, dressé contre lui.
Il y a le roi, à qui le devoir impose d’aller jusqu’au bout, et il y a l’homme privé, que ses goûts et son éducation portent à la discrétion, à la retenue, au stoïcisme même. Il est significatif que ce prince lettré ait commandé à Jean de Meung, l’auteur de la seconde partie du Roman de la Rose, une traduction en prose française de la Consolation de Boèce — autrement dit un manuel de philosophie pratique, intelligible par qui ne lisait que médiocrement le latin.

Un caractère de fer : stoïcisme, orgueil et intransigeance

La lecture de Gilles de Rome, comme celle de Boèce, a façonné ce caractère à la fois fait d’orgueil et de stoïcisme, d’exigence et de générosité. Le juste milieu est fait de sagesse, non de compromis. Philippe le Bel ne transige pas avec les principes. Il a le pardon difficile : ce petit-fils d’un saint ne pardonne pas aux templiers, et ce veuf inconsolable ne pardonne pas à ses brus adultères.

L’État repose sur la fidélité

Un État vassalique : la fidélité comme fondement du pouvoir

Il arrive à concevoir ce qu’est l’État, l’État naturel christianisé par Thomas d’Aquin un demi-siècle plus tôt. Mais il ne conçoit encore les rouages de cet État que selon le schéma vassalique. Tout repose sur la fidélité, sur la foi jurée. Elle fonde le gouvernement et l’administration, comme elle fonde la paix du royaume. Les conseillers du roi portent rarement ce titre. Ce qui officialise leur position, c’est leur vassalité. On retrouve d’ailleurs là, de manière curieuse, les traits les plus purs de la vassalité à l’ancienne mode, celle des temps carolingiens.

Le serment de fidélité : un lien réciproque entre seigneur et vassal

Le conseiller, ce n’est pas — ou pas en tant que tel — vassal pourvu de fiefs et prêtant hommage pour ces fiefs qui sont devenus ou qui deviennent son patrimoine ; c’est bien le fidèle qui, avant de savoir ce qu’il en recevra, a mis ses mains dans les mains de son seigneur et s’est déclaré son homme. Les actes donnent aux conseillers le titre de « clerc du roi », de « chevalier du roi ». On en est encore à concevoir le service de conseil comme le devoir du vassal, non comme une fonction que l’on peut récuser. Le conseiller est un féal, c’est-à-dire précisément un fidèle. Écoutons l’accueil réservé à celui qui, pour la première fois, va siéger au Conseil :

Vous jurez que vous serez féal et loyal au roi. Vous garderez son corps, ses membres et son honneur en terres. S’il vous dit son secret, vous le garderez. S’il vous demande conseil, vous lui donnerez, bon et loyal, en votre conscience.

La morale féodale n’exige pas moins du seigneur que du vassal. La fidélité descend autant qu’elle monte : le seigneur qui manque à ses devoirs envers ceux qui le servent manque à l’honneur. L’éthique chevaleresque ne trouve guère d’excuses au seigneur félon.

Le roi protège ses serviteurs

La générosité du roi : rétribution et protection des vassaux

Or l’un des devoirs du seigneur, c’est de pourvoir à l’entretien des vassaux. Bien plus : d’être généreux. Les terres et les droits que donne ou que baille en fief un Philippe le Bel à ceux qui font son gouvernement, toutes ces rentes qu’il distribue aux grands comme aux petits, aux proches comme aux moins proches, c’est le prix de la fidélité. N’y voyons pas une fidélité achetée par un argent honteux, mais bien une fidélité échangée selon le principe de la société féodale, qui est échange contractuel, librement consenti, d’un service contre une protection. Toute protection n’est pas affaire d’hommes en armes : le seigneur protège aussi son vassal contre le besoin, et contre le risque de ne pouvoir tenir son rang.

Les fortunes et les risques du service royal

Certains, comme Enguerran de Marigny, s’entendront à faire au service de Philippe le Bel une fortune fâcheusement remarquée. Marigny le paiera un jour de sa vie. Plus que l’effet d’une réprobation morale, c’est celui de la jalousie des concurrents. Alors que les gages — nous dirions le traitement — sont souvent contenus à la hauteur d’un simple salaire domestique, les dons du roi sont le moyen normal de rétribution des services politiques ou administratifs. Mais chacun est libre d’apprécier différemment le service qu’il rend et celui que rend le voisin.

Une loyauté réciproque : la fidélité du roi envers ses hommes

Dans le cadre du service politique ou administratif, le devoir de protection a un sens bien précis pour Philippe le Bel : ne pas jouer avec les hommes, ne pas les exposer pour les abandonner, ne pas les laisser seuls dans l’embarras. Il eût été commode, à bien des reprises, de sacrifier un conseiller après l’avoir compromis. Nogaret est le meilleur exemple : sans le condamner le moins du monde, le roi eût gagné bien de la tranquillité en l’écartant de son Conseil après l’avoir laissé prendre, seul face au pape, des risques terribles. On sait qu’il n’en fut rien. Le long règne de Philippe le Bel — trente ans — demeure l’un des rares que ne marqua aucune disgrâce. La fidélité du roi était égale à celle qu’il attendait de ses hommes. On était encore au temps du contrat vassalique. Le temps de la raison d’État n’était pas venu.

Jean Favier, Historia, 1979.

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