1789 : et si tout n’était qu’une mise en scène ? Cochin soutient que ce que l’on présente comme l’éveil héroïque d’un peuple en quête de liberté aurait été orchestré dans l’ombre par des sociétés de pensée, au premier rang desquelles la Franc-Maçonnerie. À travers ses analyses, il décrit une Révolution où l’illusion de la révolte populaire cache l’action d’une minorité agissante, rompue à l’art de la manipulation de l’opinion, du truquage électoral et de la subversion des institutions. Cochin montre comment les révolutionnaires ont repris les mots de la tradition — suffrage, bienfaisance, vertu — pour en faire des instruments de domination, où l’élection devient mascarade, la charité arme de guerre sociale et la morale prétexte à la terreur. Si la démocratie moderne est héritière de la Révolution, on comprend alors pourquoi une telle lecture critique demeure si difficile à admettre. [La Rédaction]
Table des matières
Introduction de viveleroy

Troisième partie du livre Abstractions révolutionnaire et réalisme catholique, Desclée de Brouwer, Paris, 1935, p. 111-136.
Parties du livre déjà parues sur viveleroy.net :
– Préface de Michel Boüard.
– Partie 1, philosophique : Réflexions philosophiques sur la Révolution.
– Partie 2, sociologique : Sociétés de pensée et manipulation de l’opinion.
– Partie 3, historique : 1789 : histoire d’une subversion, par Augustin Cochin.
AVERTISSEMENT de la Rédaction : Les titres ont été ajoutés par nos soins pour faciliter la lecture.
La Révolution française : une illusion orchestrée
La puissance de la rumeur : quand l’opinion fabrique la réalité
Les causes de la révolution Française : plus simples qu’on le croit ; et, pourtant, viennent de la Franc-Maçonnerie.
– L’emprunt de Brienne n’a pas été couvert. Pourquoi ? Parce que tout le monde a dit que le Roi était ruiné.
– La famine de 89 : pourquoi ? Manque de blé ? Non. Accaparement prémédité et concerté ? Non ; simplement parce que tout le monde a dit qu’il n’y avait pas de blé. De même pour la grande peur.
Mais pourquoi tout le monde le disait-il ? Parce qu’il y avait des gens concertés et organisés pour le dire et le faire dire. Criez et faites crier ; c’est déjà dans Voltaire. Tout le secret est là.
Le mythe du « Peuple » révolutionnaire : une force impersonnelle ou un outil manipulé ?
Si l’on faisait l’histoire de la monarchie sans sortir des documents officiels, en ne regardant que les dignitaires qui signent les arrêts et les raisons qu’ils donnent, on aurait un récit bien superficiel.
Faire l’histoire de la Révolution en attribuant tout à cette force impersonnelle : le Peuple, est pécher de la même façon. Michelet en est le plus bel exemple, et Aulard et son école donnent dans ce travers. L’auteur des journées des massacres, des calomnies, etc., est toujours le Peuple ; c’est le Peuple qui a pris la Bastille, ramené le Roi, brûlé les châteaux, etc. Il faut voir les dessous encore plus ici que pour l’Ancien Régime.
L’Opinion, nouvelle reine du monde : qui la contrôle ?
Faire l’histoire de l’Opinion. Qu’est-ce que cette nouvelle reine du monde qui sort on ne sait d’où ni comment, et dont la seule force est justement d’être anonyme, car c’est ce qui lui permet de se dire Générale ? Qu’est-ce que cet « on » qui fait tout, organise tout, a toutes les idées, toutes les initiatives, et mène tambour battant, avec un art et un ensemble consommé, le Roi, les ministres et les intendants — bien mieux, les Assemblées elles-mêmes et le peuple ? Qu’est-ce que « le cri général » qui s’avise de tout à point nommé ? Ce bloc enfariné… Il s’agit de le couper en quatre, et de voir ce qu’il y a dedans.
La révolution comme technique de pouvoir : falsification et manipulation
L’importance de cette étude saute aux yeux : tant qu’on ne saura pas qui a mené la campagne, quand et comment, il est évident que l’histoire de la Révolution ne sera pas faite ; nous aurons devant les yeux des résultats, des effets ; nous verrons l’histoire telle qu’un parti a voulu qu’elle se présente aux yeux des contemporains, des parades et des comédies, rien de plus. Mais l’histoire entre dans les coulisses, on ne s’en mêle pas.
Ce parti n’avait qu’un but : faire croire au Roi d’un côté, au peuple lui-même, à l’opinion de l’autre, que ses principes étaient populaires. Il y allait par tous les moyens, dont le premier était évidemment de truquer des assemblées, des pétitions et des procès verbaux, de soutirer des signatures et des votes. Prendre pour argent comptant ce qu’il en dit, c’est comme si on acceptait sans examen les titres d’une vieille seigneurie. Or, il est aussi nécessaire de critiquer les titres du parti révolutionnaire, que les chartes du Xe siècle : il y a au moins autant de faux.
Moyens contre idées : ce qui fait vraiment la révolution
Ce qui importe, dans les premiers temps de la Révolution, ce sont non pas les idées ; elles ont moins d’importance qu’on ne croit ; mais les moyens, voilà ce qui est nouveau.
Pour acclimater le pays à ces moyens nouveaux, il fallait s’en servir pour faire réussir des idées que tout le monde avait et qui auraient réussi sans cela, et même mieux.
Peu importe que les idées soient en elles-mêmes plus ou moins hardies et révolutionnaires : c’est sur les moyens, non sur les idées, qu’on se partageait : en réalité, Mounier, royaliste en 88, est plus révolutionnaire à ce moment-là que Tallien, terroriste, ne l’était au 9 thermidor : il employait en effet les moyens révolutionnaires sans avoir, à la vérité, les idées correspondantes, mais en y allant malgré lui ; tandis que Tallien, maintenant les idées, abandonna les moyens… et la révolution s’arrêta comme par enchantement. Voilà pourquoi, touchant la Révolution Française, l’étude des intrigues passe avant celle des idées : les idées n’expliquent rien, ne rendent compte d’aucun fait.
La Franc-Maçonnerie : une machine à fabriquer la volonté générale
Une doctrine de la négation : la Franc-Maçonnerie comme parasite historique
Ces moyens, c’est la Franc-maçonnerie : elle est un plan (expression maçonnique) encore plus qu’une doctrine ; il y a bien une doctrine : mais si négative, si semblable à la mort même, à la fin de tout, qu’elle est plutôt une loi limite qu’une règle — et d’ailleurs mortelle dans la mesure où elle est réalisée. Ce n’est pas par elle-même qu’elle vit, mais par la substance de ce qu’elle détruit ; le microbe du cancer, le parasite…
À phénomène historique nouveau, méthode nouvelle. C’est la première fois que la Franc-maçonnerie paraît ouvertement et activement dans l’histoire.
Taine a donné un tableau complet et brillant de toutes les causes, économiques, politiques, etc… qui favorisaient la Révolution : il n’a oublié qu’une chose : la Franc-maçonnerie. Il a fait le paysage ; il faut y mettre le bonhomme. Un grand paysage mouvementé où il n’y a personne.
Ni complot ni parti : une école de subversion des tendances humaines
Pas un complot, parce qu’elle a un but général ; un complot un but particulier. Elle sert à des complots ; les complots se forment tout naturellement dans son sein, mais elle a une portée plus grande : c’est une école de complots, une académie de conjurés, parce qu’elle tient les hommes pour leur vie ; un complot seulement pour un temps.
Pas un parti, parce qu’un parti groupe les hommes d’après des idées précises, la Franc-maçonnerie d’après leurs tendances. Ce sont ces différents degrés, soit dans la netteté, soit dans la violence de ces tendances, que représentent les différents Ordres, intérieurs les uns aux autres, les différents grades aussi.
La Franc-maçonnerie groupe les tendances, ne regarde pas tant l’état des idées d’un homme à un moment donné, que le penchant moral que ces actes et ces idées indiquent. Est Franc-maçon, tout esprit tourné vers la négation et l’orgueil intellectuel, tout cœur inclinant vers la haine, l’envie, l’amour-propre ; voilà l’origine de leur tradition. Dolet et Robespierre, Calvin et Helvetius sont à eux ; et aujourd’hui aussi, de Babaud-Lacroze à Vaillant, de d’Estournelles à Clovis Hugues, du bourgeois aigri et humanitaire à l’apache, et de l’intellectuel délicat à la brute des faubourgs, tout cela est à eux, de leur parti. C’est si vrai, cette idée est tellement ancrée dans leur esprit, qu’ils la prêtent à leurs adversaires : Ribot n’est qu’un jésuite à leurs yeux, dans le même sens que Buisson est pétroleur.
Un système conçu pour dominer le suffrage et les assemblées
Franc-maçonnerie : une Société qui avait toutes les chances de s’emparer de tout à une condition : que les principes égalitaires et le régime représentatif soient adoptés ; organisée précisément pour dominer le suffrage libre, et les assemblées, et y parvenant grâce à ce sophisme que les raisons se valent, que les caractères sont indépendants et que l’individu ne peut voter contre son propre intérêt.
Elle pousse donc à l’adoption de ce principe et de ce régime. Il faut bien comprendre que tous les droits qu’elle réclame avec tant d’insistance pour la Nation et l’individu, elle les escompte pour elle-même ; elle sait que la Nation détachée de l’ancien Ordre ne peut manquer de tomber fatalement dans le sien. C’est le renard qui persuade à la poule, du pied de l’arbre, qu’elle sait très bien voler, et n’a que faire de son perchoir.
L’illusion de la volonté générale : comment les loges manipulent les décisions
La force de la Franc-maçonnerie est qu’elle tient le plus grand compte et tire merveilleusement parti de toutes les faiblesses des hommes d’aujourd’hui.
Quelle est la force et le danger de l’institution maçonnique ? C’est de donner à toutes ses décisions l’apparence de la volonté générale.
1) Pour la composition de ses loges. Aucun membre n’est reçu sans être approuvé de la majorité. Voilà une garantie ? Mais non ; il doit être présenté par deux membres du comité, et la majorité ne le connaît pas et vote au hasard.
2) Pour les vœux. Ils sont votés par la majorité ? Oui, mais rédigés par le comité et présentés par lui.
On comprend que le sort d’une ville désorganisée et troublée soit dans les mains d’un club qui s’entend avec le pouvoir central, et le sort de ce club dans celles de quelques furieux.
Comment s’établit l’union franc-maçonne ?
1° Principe absolu, de fait et de droit : la majorité fait loi ;
2° Il faut que cette majorité ait une certaine fixité, ce qui est impossible si la masse est livrée à elle-même.
Il faut en un mot qu’il n’y ait pas de délibérations réelles — ce serait l’anarchie.
De là cette règle générale, cette loi vitale du corps franc-maçon : toute délibération officielle est précédée d’une délibération officieuse et déterminée par elle ; tout groupe franc-maçon est « profane » par rapport à l’autre, c’est-à-dire dirigé sans le savoir par un groupe plus restreint, assez peu nombreux pour être uni et avoir une ligne de conduite.
D’où cette conclusion : les délibérations prises sont beaucoup moins l’effet de la volonté positive des délibérants que de leur ignorance, sottise, défaut d’entente, etc., en un mot, des conditions négatives qui ont permis aux initiés de l’Ordre intérieur de faire adopter leurs décisions, et de se faire déléguer des pouvoirs.
Le secret comme arme : une organisation cachée même à ses membres
Le lien d’union dans les Sociétés, ce qui remplace la foi commune et le respect, c’est l’obéissance à la volonté générale, au vote : voilà le nouveau dogme, la conformité. « On veut vous constituer, vous reconnaître officiellement, c’est-à-dire vous perdre. »
Mot à rapprocher de celui-ci. « Un complot connu est un complot… »
Ils signifient ceci : qu’un cercle intérieur, une fois connu, est acculé à ce dilemme : ou essayer les mêmes moyens, ce qui est tenter l’impossible ; ou en prendre d’autres, ceux qui conviennent à l’autorité, et c’est impossible aussi, car il n’a rien de ce qu’il faut pour cela. D’ailleurs, ce serait se renier lui-même, renier l’égalité et la liberté sur lesquelles il est fondé, devenir une faction, dominer, crime capital sous le nouveau régime.
Or, n’oublions pas que cette calamité suprême : être reconnu, est le fait même de la victoire. Voilà pourquoi la Roche tarpéienne est derrière le Capitole, et pourquoi l’engrenage des épurations, qui élève et précipite nécessairement toutes les équipes, est mécanique.
L’erreur constante : confondre l’opinion publique avec l’opinion anonyme — croire que ce qui est anonyme est désintéressé et général. Erreur explicable puisqu’il faut, pour affirmer le contraire, connaître toute l’organisation franc-maçonne. Or, cette organisation existe et c’est de cette erreur-là qu’elle vit.
Le secret de la Franc-maçonnerie : pourquoi se cache-t-elle ? De l’autorité ? Non ; de l’opinion, du peuple. La preuve en est qu’il n’y a pas seulement de secret de Franc-maçon à profane, mais de Franc-maçon à Franc-maçon à tous les degrés. C’est un régime où les délégués complotent perpétuellement à l’insu des commettants, les administrateurs à l’insu des administrés, les chefs à l’insu des soldats.
Le suffrage universel détourné : comment truquer les élections
Les deux piliers de la manipulation électorale : ignorance et organisation
Que faut-il pour diriger le suffrage universel ?
1° Avoir des candidats tout prêts à tous les postes, des réponses toutes rédigées sur toutes les questions.
2° Que l’électeur ne sache rien.
La Franc-maçonnerie répond on ne peut mieux à ces deux conditions, qui résultent des deux caractères dominants d’une assemblée électorale : la sottise et la vanité ; elle ne veut pas qu’on lui commande ; elle ne sait pas ce qu’elle veut.
La force des clubs : une organisation centralisée contre le peuple désuni
Ce n’est pas devant le peuple spontanément soulevé que reculèrent les fonctionnaires royaux et les Parlements, puis l’Assemblée constituante, puis les Girondins : c’est devant l’organisation centralisée et unie des clubs, dont le centre fut toujours au plus mauvais jusqu’en 94 ; devant une organisation de Sociétés se soutenant l’une l’autre et confiantes dans leur union. Et non pas devant un soulèvement incohérent. Ce qui fait l’assurance et la force de chacune de ces sociétés prise à part, ce n’est pas le nombre des gens qui partagent son opinion ni même le crédit de ses membres : c’est sa correspondance et son union avec les autres sociétés. Toute la force de la Franc-maçonnerie est dans l’organisation, la solidarité.
Une structure en poupées russes : comités secrets et guerre interne
Une pauvre conspiration ordinaire entre royalistes et autres, n’est rien à côté d’un vrai complot Franc-maçon : un des membres gagné, on tient toute la trame. Mais il n’en est pas ainsi pour les Franc-maçons : on ne peut mieux les comparer qu’à ces châteaux du XIIe siècle où le seigneur méfiant avait une défense contre les ennemis du dehors, mais aussi contre les partisans du dedans : il y a deux ou trois forteresses l’une au dedans de l’autre. C’est ainsi que sont organisés les comités francs-maçons. De là cette manie des complots, cette crainte des conspirations qui paraît puérile et qui est justifiée : c’est la guerre des loges entre elles, d’un comité secret contre sa loge, etc. On n’a jamais trop de délateurs ni de policiers secrets dans une telle lutte. Le prétexte est fictif, mais il y a généralement une raison.
Une structure en poupées russes : comités secrets et guerre interne
La grande affaire, dans les Sociétés de pensée, c’est l’épuration, comme la grande affaire dans l’Église, c’est l’édification. Exclure d’un côté, échauffer, convertir de l’autre.
Et rien de curieux comme ces épurations. Plus on les étudie de près, plus on voit qu’il s’agit beaucoup moins d’une œuvre personnelle et d’autorité, que d’une recette. C’est affaire de règlement. Il y a une manière de voter, de s’épurer, qui doit donner un bon résultat, sorte d’opération chimique à laquelle se soumettent les frères, et sur laquelle on consulte gravement les gens d’expérience en fait de manipulations sociales.
La bienfaisance révolutionnaire : entre hypocrisie et ambition
Bienfaisance ou subversion ? Quand le « bien » sert à dissoudre l’ordre social
L’esprit dit Jésuite : faire le mal pour le bon motif ; la fin justifie les moyens.
L’esprit franc-maçon : faire le bien pour le mauvais motif, bienfaisance franc-maçonne : lutte contre l’esclavage, contre les injustices, les tyrannies, développement du bien-être de manière à provoquer la dissolution des mœurs, etc.
Ce n’est pas où l’on aurait eu le plus à se plaindre qu’on a le plus crié, mais là où il y avait le plus de criards.
Tel village ne demande pas l’égalité devant l’impôt. Est-ce parce qu’il n’avait pas à se plaindre de l’impôt inégal ? Non, mais parce qu’il n’y avait pas là d’avocat franc-maçon, ne payant rien d’ailleurs.
En un mot, voulait-on chercher et découvrir les abus pour les corriger, ou les mettre en évidence, les exagérer au besoin, pour exaspérer le peuple ?
– Œuvre de paix : supprimer les sujets de haine et de querelles entre les classes.
– Œuvre de guerre : les accuser, les mettre en évidence, pour rendre cette haine implacable.
Il y a là deux buts opposés ; le malheur est pourtant que les moyens pour les atteindre se ressemblent étrangement.
– Le méchant homme qui se moque, au fond, du bien du peuple, et qui ne voit que sa réputation, sa puissance, ou même son intérêt, crie à l’injustice, affecte la vertueuse indignation : mieux il l’affectera, plus sûrement il ira à son but.
– Le brave homme, imprudent et indigné, criera presque aussi fort.
Comment faire pour les distinguer ?
Et pourtant on en juge aux effets ; si la révolution est horrible et inutile en somme, si les abus reparaissent sous une autre forme après les massacres, c’est qu’il y avait chez leurs prétendus ennemis plus de haine et d’égoïsme que d’amour du bien.
Le péché révolutionnaire : un orgueil déguisé en vertu
Le malheur est aussi que le crime du révolutionnaire n’est pas tant un crime public, un péché contre les autres, comme celui d’un conspirateur ordinaire ou d’un vulgaire ambitieux, qu’un péché contre lui-même.
C’est dans l’orgueil de sa raison, la confiance dans sa logique courte et brutale, l’empire absolu qu’il donne dans son propre cœur à sa volonté et à son orgueil sur le respect, l’oubli de soi et le mépris de sa façon de voir que réside vraiment le mal ; car un révolutionnaire sacrifie souvent son intérêt, quelquefois sa vanité, jamais son sentiment propre, son orgueil intime, sa raison telle quelle. Voilà la force de l’esprit révolutionnaire. C’est là qu’il faut frapper si l’on veut l’atteindre vraiment : le sentiment personnel, le moi, voilà ce qu’un révolutionnaire ne sacrifiera jamais. S’il paraît quelquefois renoncer à son intérêt, à sa gloire, c’est que l’égoïsme est plus profond, plus sérieux, plus avant, et au-dessus de pareils colifichets. C’est moins méprisable à première vue, mais au fond, plus dangereux, plus vicieux et plus coupable. Ce désintéressement de l’égoïsme, cette humilité de l’orgueil, est ce qui approche encore le plus du Mal.
Toute la question est de savoir si l’homme part de lui ou non. Si oui, plus il paraîtra bon, honnête, modeste, courageux, plus il sera loin du bien. On a inventé de nouveaux mots pour désigner la charité et les vertus chrétiennes au XVIIIe siècle ; on a eu raison : les choses étaient nouvelles aussi.
– La bienfaisance d’un Franc-maçon de 88 est encore plus loin de la charité des saints que l’égoïsme du viveur le plus endurci.
– Le vrai désintéressement des saints qui se donnent entièrement, bien-être, orgueil, crédit et le reste, parce qu’ils ont su aimer vraiment, et qui vivent de cet amour sans se regarder, se tâter, ni retourner sur eux-mêmes, voilà ce que jamais n’atteindra la révolution.
L’égoïsme est plus ou moins raffiné, suivant la nature ou suivant le degré d’orgueil du sujet ; mais son ressort est toujours le même.
La fraude organisée : comment la Franc-Maçonnerie a faussé la Révolution
Difficulté de savoir quelle était vraiment l’opinion générale.
En tout cas, ce qu’on peut dire, c’est que sans une poignée d’individus agissant d’un bout à l’autre de la province avec une entente et une suite étonnante, le peuple n’aurait pas demandé des choses comme le vote par tête par exemple, ni rien combiné pour la correspondance, les requêtes au Roi présentées à point, etc.
Le régime a été faussé dès le début, par ceux qui l’avaient établi, par les républicains.
Il n’a pas été faussé exceptionnellement, çà et là, et parce que rien n’est parfait en ce monde : il l’a été essentiellement ; cette mauvaise foi, ces abus, ne sont pas ici l’exception, mais la règle.
Les seuls qui acceptent, à contre-cœur il est vrai, et suivent honnêtement les idées de Rousseau, sont les conservateurs qui les combattent ; ce sont les seuls qui n’emploient pour briguer les suffrages que les moyens permis et découverts.
Sans ce système régulier de fraude, le régime ne serait peut-être pas plus mauvais qu’un autre ; la république serait habitable, s’il n’y avait pas de républicains. Mais peut-être aussi ne vit-elle que par cette fraude organisée : c’est une belle abstraction qui ne se soutient que par la plus laide des réalités, la pieuvre.
Une Révolution fabriquée : l’illusion de l’enthousiasme populaire
Quand on a dit qu’il y avait un mouvement général d’enthousiasme en 89, on a dit ce que certaines gens organisés pour cela même, considérant cela même comme leur premier moyen, concertés pour cela d’un bout de la France à l’autre, voulaient faire dire et faire croire.
Est-ce vrai ? C’est à voir ; en tout cas le premier point est de montrer que certaines gens désiraient qu’on le crût, et s’arrangeaient pour cela ; de montrer comment ils s’y sont pris, etc… et on ne l’a pas fait.
Or on ne juge pas le fond : mais au point de vue de la critique des sources, il est clair que cette question a une importance capitale. La première question à se poser devant une délibération, est celle-ci :
N’y avait-il pas des gens qui avaient intérêt à ce qu’on la prît et qui y ont travaillé de concert et l’ont fait prendre par certains moyens artificiels ?
La Franc-Maçonnerie contre le Roi : le sabotage des élections et des réformes
En 89
La Franc-maçonnerie fausse tous les mouvements libéraux. Chaque fois que le Roi veut s’adresser au peuple raisonnable, elle s’empare des élections et fait triompher les principes révolutionnaires ; de sorte qu’en 89 il n’y a rien entre les purs révolutionnaires (tout ce qui a été élu dans les assemblées publiques, les bureaux intermédiaires, etc.) et les fonctionnaires (les officiers municipaux ne sont guère autre chose) ; tous les efforts du Roi pour créer un ordre entre les deux ont échoué par la faute de la Franc-maçonnerie qui a constamment faussé les élections.
Elle n’a pas fait la Révolution Française : elle l’a empêchée.
Il n’y avait pas de candidats aux élections : les électeurs défilaient à l’appel de leur nom et remettaient leurs votes. Si cela s’était fait honnêtement, il eût dû y avoir beaucoup de scrutins, des élections interminables, avant qu’on s’entendît sur quelques noms. Si l’on élit du premier coup, c’est que la chose a été réglée d’avance. Et comment ?
À Dijon, comme dans beaucoup d’autres villes, toute la campagne est menée par les avocats. Or ce ne sont pas eux qui souffrent des abus. D’autre part ce ne sont évidemment pas des saints ; l’amour du peuple pour lui-même n’était certes pas leur fait. Que reste-t-il donc ?
Au fond ils n’ont qu’une peur : que les nobles cèdent, et que les taillables se contentent de concessions ; ils veulent à tout prix empêcher l’accord, et se mettent avec leurs phrases et leur aigreur entre la noblesse encore fière et le peuple qui ne comprend pas.
Dans toutes ces délibérations, un contre
sens perpétuel et énorme : le ministère paraît croire, le Roi croit peut-être, et on présente à l’opinion, que sauf quelques intrigues inévitables, il ne peut sortir de cette consultation nationale qu’un contrat social à la Rousseau, pris en parfaite connaissance de cause et en toute liberté : liberté et raison, voilà tout ce qu’il faut pour que tout soit pour le mieux — et on les a.
Or quand il y a un aussi profond écart entre la réalité et l’opinion, il n’est pas étonnant qu’on aboutisse à des gâchis.
L’état d’esprit des gens de 89 est singulier : d’une part, le principe, le fondement de toute société démocratique est admis : à savoir que le but de la société est le bien général, et le moyen de parvenir à ce but, la volonté générale ; pourtant personne n’est républicain au sens littéral du mot. Personne ne met en question l’autorité absolue du Roi. Si un temps a été loin de l’esprit de révolte et d’indépendance qui mettait l’épée à la main des grands seigneurs et soulevait les provinces au moment de la Fronde, c’est 89, suspensif ou absolu, deux chambres ou non, etc., tout cela est négligeable. Ce sont les moyens : voilà où l’on prend sur le fait le parti révolutionnaire. D’Eprémesnil, lors de l’exil des parlements, est un révolutionnaire parce qu’il triche et fraude et corrompt l’opinion, parce qu’il est Franc-maçon actif. Tallien, après le 9 Thermidor, ne l’est plus.
Lâcheté des élites : quand l’abandon des privilèges devient trahison
On ne voit jamais l’abandon des privilèges que du côté générosité ; il faut le regarder aussi du côté lâcheté. Sacrifier ses droits, c’est souvent abandonner ses devoirs ; le maître qui parle à son serviteur d’égal à égal le fait-il par largeur d’esprit, ou par faiblesse de volonté ? Lui fait-il d’ailleurs toujours du bien ? Est-ce respect pour sa « dignité d’homme » ou secret désir de s’affranchir lui-même d’une supériorité qui a ses charges, ne fût-ce que celle de ne jamais se démentir — et ses devoirs, sensibles surtout aux caractères faibles et lâches ?
Les vertus de notre temps sont équivoques : on ne sait si elles sont des vertus ou des faiblesses ; les nobles abâtardis sont égalitaires, comme les dyspeptiques sont sobres. Le dernier abus qu’on fait des privilèges, c’est de poser à les mépriser. Mieux vaut encore les rechercher et s’en glorifier.
Le mot de Mme de Motteville : « Pour satisfaire le peuple, il faut quelquefois lui donner autre chose que ce qu’il demande1 » s’applique parfaitement à l’histoire de la Révolution. Le peuple demandait aux nobles d’abandonner privilèges, morgue, fierté, supériorité de race et de classe, grandes manières etc… et les sots renonçaient à tout cela. Or ce n’était pas de la générosité, mais de l’impuissance ; ce n’était pas cela qu’il fallait au peuple, mais bien le contraire. Il lui fallait une noblesse fière, puissante et sûre d’elle-même ; il lui fallait retrouver la foi dans ses chefs, la confiance dans son Roi ; or on lui ôtait à qui mieux mieux ce qui lui restait de tout cela. La noblesse n’était plus assez noble, voilà ce qui faisait le mal du peuple. Elle n’avait plus foi en elle-même, ne se respectait plus — ce fut sa faute et non son excuse. Et cela est si vrai que les plus méprisés à la fin par le peuple lui-même furent toujours les plus faibles.
Une Révolution à reculons : l’échec des élites et la trahison des principes
En 88, tout le monde demande les États provinciaux.
En 89, toutes les pétitions élèvent le Roi aux nues.
En 91, Paris voue la République à l’exécration.
La Révolution Française a été faite à reculons.
L’opinion du jour est toujours bien loin derrière les meneurs qui auront raison le lendemain.
Il y a une certaine largeur d’idées qui consiste à rester, toujours et quel que soit l’objet, à égale distance du blâme et de la louange : on louera modérément Turenne ou Richelieu ; on blâmera mais avec des restrictions Robespierre. Rien de plus faux ; le parti pris vaut mieux : il est plus intéressant. La vérité est que, quand tout est laid, il vaut mieux le dire ; ce n’est pas de la passion ni de la partialité. Rien de sot comme de toujours arrondir les angles ; il y a des angles dans la réalité. À la façon par exemple dont Loménie juge Mirabeau, Barnave serait un grand saint, et que pourrait-on dire de Malesherbes ? La modération et la douceur sont plus injustes à l’égard de certains hommes que les dernières injures pour d’autres. Il faut juger tout le monde à la même échelle : voilà la vraie justice — et pas changer de mesure à chaque sujet.
- Cité par Sainte-Beuve dans les « Lundis ».↩

