Trois idées du nationalisme au XIXe siècle, par Guy Augé Le nationalisme pour remplacer le droit divin

Il ne faudrait pas confondre le devoir d’aimer son pays — naturel à tout être humain — avec le nationalisme. Ce dernier plonge ses racines dans la Réforme protestante qui fait exploser la chrétienté en royaumes dotés d’Églises nationales autonomes. Mais c’est à la Révolution française —  avec la laïcisation des esprits — que cette idéologie opère une substitution de la souveraineté ultime de Dieu avec celle de la nation. Il existe bien sûr plusieurs types de nationalismes, et Guy Augé nous en dévoile ici trois aspects, mais ils présentent tous cette volonté de combattre le droit divin des monarchies traditionnelles pour réaliser l’autonomie révolutionnaire. [La Rédaction]

Avertissement de viveleroy

Texte de l’intervention de l’historien du droit Guy Augé lors du Colloque de l’Institut Universitaire Saint Pie X du 6 février 1993.

SOURCE : Guy Augé, La légitimité, N°35, Les Amis de Guy Augé, 1997, p. 35-56.

Publié sur viveleroy.net avec l’aimable autorisation des Amis de Guy Augé.

Tous les titres de cet article ont été rajoutés par la rédaction pour faciliter la lecture en ligne, ils ne figuraient pas dans le texte original.


Introduction

Notre ami Hubert Guillotel ce matin, non sans humour, nous disait que notre bien aimé recteur l’avait convaincu de choisir un titre de conférence qui avait été sa tunique de Nessus. Je dois dire que je prends en compte le même pensum. J’ai eu, en effet, l’outrecuidance d’accepter de traiter devant vous, cet après-midi, au fond, tout le long XIXe siècle eu égard à l’idée de nationalisme. C’est une imprudence majeure que j’ai eu largement le temps de redouter et je ne peux donc, sur ce sujet, qu’introduire une sorte de synthèse : le thème est extrêmement complexe et je ne prétends apporter absolument rien d’original ; simplement je voudrais essayer de faire quelques rapprochements, et puis, en conclusion, de poser quelques questions.

Précisions sémantiques sur le mot nationalisme

Si le nationalisme a été bien étudié depuis quelques décennies, y compris celui de la fin du XIXe siècle, il n’en reste pas moins que ce mot est affreusement polysémique, piégé, paradoxal, et qu’il désigne des notions souvent antagonistes. Il faut donc, avant d’aller plus loin, essayer de définir un petit peu le mot.

Deux premières utilisations péjoratives mais antinomiques

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le nationalisme, c’est un néologisme. Il semblerait qu’il soit, pour la première fois, apparu sous une plume française dans le troisième tome des Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme de l’abbé Barruel. Il y est dît que le nationalisme prit la place de l’amour général. Alors, il fut permis de mépriser les étrangers, de les tromper, de les offenser. Autrement dit, le « nationalisme » apparaîtrait dans la langue française comme un concept péjoratif pour stigmatiser une attitude jacobine ; et puis ce mot, qui a peut-être été emprunté selon les uns aux Allemands, selon les autres aux Anglais, paraît quelque peu s’endormir pendant trois, quatre décennies.

Il resurgit en 1836 dans un article de Mazzini. Mazzini, dans la Jeune Suisse, reprend le terme à son compte, mais pour le retourner totalement. Il désigne par là tout ce qui chez les monarques s’oppose à l’émancipation des nationalités, à l’émancipation des peuples opprimés. De nouveau, on emploie très peu ce vocable.

Dans le dictionnaire de Pierre Larousse qui paraît en 1874, le mot est mentionné avec deux sens :
– d’abord l’équivalent de chauvinisme, de patriotisme outrancier,
– et puis celui de principe des nationalités.

Note sur l’origine du mot chauvinisme

Par parenthèse, je dirai que ce mot de chauvinisme a lui aussi une histoire assez amusante et curieuse. On le fait remonter à un soi disant grognard des guerres de la Révolution et de l’Empire, un certain Nicolas Chauvin qui aurait, au cours de sa carrière, été dix-huit fois blessé par devant, décoré de la Légion d’honneur, qui serait un homme de Rochefort ayant dormi devant la porte de l’Empereur au moment où celui-ci partait pour l’exil à Sainte-Hélène.

En réalité, les recherches qui ont été faites dans les archives départementales n’ont révélé l’existence d’aucun Nicolas Chauvin. Il s’agit probablement d’une sorte de montage, de fantaisie d’étudiant probablement, qui avait été chargé de trouver une documentation pour le mot chauvinisme dans le dictionnaire d’Arago.

Barrès donne un sens positif au mot nationalisme

Quoi qu’il en soit, ce terme de nationalisme ne va véritablement entrer dans le vocabulaire français et avec une acception positive, au moins aux yeux de certains, qu’avec un autre article célèbre de Maurice Barrès qui date de juillet 1892, où Barrès oppose les nationalistes et les cosmopolites.

Alors, à partir de lui, on peut définir la nationalisme comme incarnant un certain courant politique français de la fin du XIXe siècle qui accorde un souci prioritaire à l’intérêt national, à l’indépendance nationale, à son intégrité.

Mais, avant même que « nationalisme » surgisse, « national » avait existé et s’était dégagé dans l’ambiance postérieure à la Révolution française, alors que, comme nous l’avons vu au cours de ce colloque, l’idée de Nation est bien plus ancienne que 1789. Seulement, comme le disait encore à l’instant Jean-Pierre Brancourt, l’idée de Nation dans l’ancienne France est tout autre chose que l’idée de Nation sous la Révolution ; et « national » se rapproche plutôt, là encore, de principes de nationalités, de thèmes jacobins plutôt qu’autre chose.

On peut d’ailleurs observer, au passage, cette ironie du vocabulaire qui fait que certains thèmes, certains mots comme celui là, changent totalement de sens.
– « Révolution Nationale », par exemple, était une formule lancée le 31 juillet 1830 par Godefroy Cavaignac à Louis-Philippe d’Orléans pour lui signifier que sa révolution devait beaucoup à 1789. Et l’on sait que cent dix ans plus tard « Révolution Nationale » connotera un sens tout à fait différent.
– On pourrait en dire autant du mot « révisionniste », qui va être un thème adopté par les Boulangistes et qui, à l’époque contemporaine, désigne tout autre chose, pour ne rien dire de Kautsky et des réformistes socialistes.

Genèse révolutionnaire de l’idéologie nationaliste

Il y a des étrangetés comme cela dans l’histoire du vocabulaire et si l’idée de Nation est ancienne, le Nationalisme, lui, est, en tant qu’idéologie, tout de même un thème neuf.

Sans doute y a-t-il eu, par opposition à l’universalisme chrétien, depuis les rois nationaux déjà, quelques éléments qui pouvaient conduire à cette idée dans la mesure où, par exemple, ces rois nationaux brisaient l’unité de la chrétienté ou bien, à partir de la Renaissance et de la Réforme, lorsqu’on a vu la « robe sans couture » de la chrétienté également se déchirer. Mais pour que naquît le nationalisme au sens moderne, il a quand même fallu la Révolution française. Encore une fois, non pas que l’idée de Nation soit une invention de la Révolution, mais l’idée moderne, nouvelle, de Nation est incontestablement due aux événements de 1789-1792.

Dès la « Déclaration des Droits de l’Homme », on trouve (dans l’article 3) cette définition :

Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

C’est poser le thème de la « souveraineté nationale », qui deviendra plus tard « souveraineté populaire ». C’est dans le même temps poser l’idée que, dans le Concert des Nations, il y a des entités qui vont prétendre n’avoir rien au-dessus d’elles et incarner une idéologie nouvelle des relations internationales.

Trois types de nationalismes

Alors, je voudrais retenir trois moments, trois notions du nationalisme parce qu’on ne peut pas traiter tout, bien entendu. Ces trois notions que je retiens,
– c’est d’abord le « nationalisme des révolutionnaires », qui est en lui-même une notion fort complexe à laquelle on peut rattacher l’idée romantique de la Nation.
– En second lieu, je voudrais examiner le « nationalisme comme impérialisme », le nationalisme comme exacerbation conquérante,
– et puis enfin, troisième idée du nationalisme, celle justement que l’on voit surgir à partir de Barrès et qui sera reprise par Maurras et par quelques autres : il s’agit alors d’un nationalisme plus protectionniste, plus mesuré, qui s’oppose, mais jusqu’à un certain point (c’est ce que nous aurons peut-être à nous demander) aux deux sens précédents.

Le nationalisme des révolutionnaires de 1789

L’affirmation de la souveraineté de la Nation

Voyons d’abord le nationalisme des révolutionnaires.
– Il est né dès 1789 dans l’affirmation de la souveraineté de la Nation.
– Il est né également de cette idée que la Nation française entend désormais ne faire aucune guerre de conquête contre la liberté d’aucun peuple.

À première vue, c’est donc une vision tout à fait irénique, humanitariste, pacifique. Or, en quelques années, nous allons voir ce pacifisme devenir étrangement une idéologie de conquête et d’expansionnisme. Comment cela ? Eh bien, peut-être d’abord parce que si la Constituante n’entend faire aucune guerre « contre » la liberté d’aucun peuple, elle ne se prononce pas sur le problème de savoir si on doit « libérer » ces peuples et ce que c’est qu’un peuple « libre » ?
– Est-ce que la liberté d’un peuple c’est l’élimination de ses tyrans,
– ou est-ce que la liberté d’un peuple c’est l’indépendance de sa nation ?

Problème que la Révolution va résoudre assez rapidement dans le sens que nous connaissons.

L’affirmation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

Au moment de la fête de la Fédération, en juillet 1790, Merlin de Douai a eu un mot fameux à propos de l’Alsace. Il a expliqué que l’Alsace n’était pas française en vertu des traités de Westphalie de 1648, mais qu’elle l’était devenue précisément parce qu’elle l’avait choisi au moment de la « fédération » des provinces françaises en 1790. Voilà donc le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » qui est affirmé par nos Constituants en la personne de Merlin.

L’affirmation missionnaire d’un devoir de libération des peuples

Mais assez rapidement, on va passer du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » à la « libération des peuples ». Déjà se pose le problème du Comtat Venaissin, par exemple, qui est une possession pontificale dans le royaume de France. Voilà que les Avignonnais se révoltent et qu’ils demandent leur assimilation à la France nouvelle révolutionnaire. Cette France qui a proclamé qu’elle ne ferait pas de guerre de conquête va très vite annexer le Comtat Venaissin, et ce n’est qu’un commencement.

Nous savons qu’ensuite il y aura la théorie des frontières naturelles, qu’il y aura l’idée de la sécurité de la République, qui sera protégée par des républiques-sœurs sur son pourtour. Il y aura donc assez rapidement une doctrine nationaliste jacobine qui est extrêmement conquérante. C’est un sentiment très exclusif, très fanatique de la Nation, identifiée à un contenu doctrinal, à un contenu d’idées. La France, c’est désormais la « Patrie de la Révolution », c’est la Nation porteuse d’un message universel ; la France incarne l’Univers, et par conséquent, aimer la France, c’est aussi aimer l’Univers, et les armées françaises vont être les missionnaires de la Révolution.

Le « Salut Public » va ainsi commander désormais des guerres hyperboliques, des guerres totales qui s’accompagnent de tout un prosélytisme.

La religion nationaliste

La Nation révolutionnaire a une sorte de Religion : elle a son hymne national, son drapeau national, elle a ses autels de la Patrie, elle a sa liturgie, ses martyrs, ses champions et elle va introduire un petit peu partout le despotisme de la Liberté.

D’abord l’idée de Nation ainsi dégagée sert d’idée monarchique : on crie « Vive la Nation ! » dans un premier temps en accompagnement de « Vive le Roi ! ».

Puis dans un deuxième temps, à Valmy, par substitution au cri de « Vive le Roi ! », on fonde moins un régime qu’une légitimité nouvelle. Le Nationalisme dans cette perspective va se présenter comme une tradition qui attache la vie nationale à la souveraineté de la nation substituée à la souveraineté de Dieu.

La Révolution entre dans l’histoire par une sorte de subversion métaphysique, de subversion ontologique, elle est l’affirmation de la laïcité absolue de l’État, qui prend la relève de ce qu’était naguère le Droit divin.

L’affirmation : une nation, un État

Cette idée française de la Nation reçoit un complément, qui est un peu son prolongement et une réaction en partie contraire, en Allemagne. En effet, les Allemands étaient, au début du XIXe siècle, très imbus de cosmopolitisme, mais ils ne constituaient pas vraiment une nation unie, ils étaient morcelés en une quantité d’États, l’idéal révolutionnaire étant de faire coïncider l’État avec la Nation. Or, en Allemagne, il y a plus de trois cents États, il y a une Nation informe qui apparaît davantage comme culturelle, comme intellectuelle que comme politique.

Ces Allemands ont commencé par s’ouvrir aux idées de la Révolution française avec un certain intérêt, et puis ils ont fait un peu feu de tout bois en quelque sorte, et
– ils ont mêlé un jacobinisme populaire, un culte rousseauiste du patriotisme, avec les idées de Burke, les idées traditionalistes et à travers, en particulier, Herder et surtout Fichte dans ses Discours à la Nation allemande,
– ils ont réagi à partir des défaites infligées par Napoléon à la Prusse ;
– les Allemands se sont en quelque sorte intériorisés dans leur nationalisme et
– ils ont réfléchi à cette idée que seul de toutes les tribus germaniques qui avaient conquis l’Europe, le peuple allemand avait conservé sa langue, et qu’il avait, par là, un caractère distinctif et fondamental.

L’affirmation : une nation, une langue

C’est la langue qui relie les cœurs et les esprits, c’est la langue qui unifie la nation et seul un peuple dont la langue est vivante peut jouir d’une culture réellement vivante, seul il peut avoir une culture populaire. Et ainsi on a assisté à une sorte de revanche paradoxale de ce cosmopolitisme converti au nationalisme, il y a eu un appel aux historiens et aux philologues mobilisés au service de la cause nationale allemande.

Alors, cela s’est manifesté de bien des manières : par exemple, Savigny va entreprendre la lutte contre le Droit naturel moderne, héritier de la philosophie des « Lumières », héritier du rationalisme ; il y oppose la coutume qui est un droit vivant, un droit historique ; List va développer l’idée d’un système national d’économie politique qui doit combattre le libéralisme économique pour s’enfermer également dans un nationalisme conséquent, et ces idées romantiques vont resurgir d’une certaine manière en France.

Personnification romantique de la nation

Elles se retrouvent par exemple autour d’historiens romantiques, tel qu’Edgar Quinet ou Jules Michelet, qui vont introduire un certain chauvinisme dans l’historiographie des années 1830 à 1848.

Lorsque Quinet, par exemple, à la fin de sa vie, écrit « J’ai admiré la France », il y a chez lui cette idée que la France est une personne ; il a le culte d’une France armée, révolutionnaire, il a la haine des traités de 1815 ; il y a chez lui de la répulsion pour ce que sera le « pacifisme » de la Monarchie de Juillet, qui le navre ; il veut une guerre capable de rendre à la France la rive gauche du Rhin. Certains Allemands ont partagé ce sentiment mais assez vite l’ont abandonné et dans les années 1840, la polémique s’engage entre ces Français et ces Rhénans. Michelet va se situer tout à fait sur le même registre.

Michelet, dont Maurras disait « qu’il a fait de la pensée avec son cœur », est l’auteur de quelques ouvrages extrêmement fameux, comme Le Peuple, par exemple. Il nous rappelle que, par devant l’Europe, la France n’aura jamais qu’un seul nom inexpiable, qui est son vrai nom inexpiable, qui est son vrai nom éternel : « La Révolution » et il nous dit que les Français ont épousé la Révolution.

Curieusement, il condamne le Romantisme comme stérile et infécond, alors qu’il en est l’adepte évident,
– il déteste le Moyen Âge et ses affreux donjons noirs,
– il se déclare jacobin et centralisateur,
– il est l’homme des Paysans contre le Prolétariat,
– il est très hostile au métissage. « Beau rêve, dit-il que le métissage, mais il ne faut pas y céder trop facilement. Un certain élément neutre, incolore, blafard, en résulterait », écrit-il dans La femme, « et certaines races sont trop différentes pour être impunément mélangées ».

Le nationalisme raciste, belliciste et messianique de Jules Michelet

L’accomplissement de cette sorte de pureté a quelque chose d’un petit peu étrange mais il est très net chez lui. Il nous explique, par exemple, que
– le mariage d’un Français et d’une Allemande, plaisant quoique monotone, présente des risques majeurs : l’enfant, s’il y a enfant, ne vit pas toujours, le plus souvent il est faible et agréable, rarement il conserve l’étincelle paternelle : ni Français, ni Allemand, il devient Européen. N’est-ce pas là une curieuse appréciation ?
– Le risque est bien plus grand si l’on veut marier un Français et une Anglaise ; là, il y a incompatibilité totale parce que l’Anglais, c’est le financier, c’est l’homme qui va là où il y a du profit à tirer, alors que le Français, lui, a épousé la France et y reste fermement attaché. Alors, catastrophe en cas d’union entre un Français et une Anglaise ! On ne peut rien en espérer que de fâcheux. L’Anglais est vagabond, encore une fois il va là où il y a du profit, le Français, lui, au contraire, est très sensible à son terroir et Michelet, je le note comme j’aurais déjà pu le noter à propos de Fichte, est extrêmement antisémite.

Il admire, par exemple, les écrits d’Alphonse de Toussenel (Les Juifs, rois de l’époque) et il explique que le Juif, c’est l’introduction de l’OR : cette petite chose mobile, échangeable, divisible, facile à manier, facile à cacher. On croit entendre certains échos de Locke sur l’or, antithèse de la terre immuable. Il va inspirer Barrès, par exemple, à la fin du siècle, dans son déterminisme de La Terre et les Morts.

Il y a donc une alliance étroite chez Michelet, homme de gauche, républicain, patriote, avec l’anticapitalisme et avec le militarisme. Michelet est un belliciste, il admire l’Armée, l’armée libératrice que la France doit posséder pour imposer au monde les idées généreuses qui sont les siennes. « Les Nations, dit Michelet, sont de grands et beaux systèmes », et en commençant son Introduction à l’Histoire Universelle de 1831, il a ces quelques lignes :

Ce petit livre pourrait aussi bien être intitulé « Introduction à l’Histoire de France », parce qu’il aboutit à la France et que la France est désormais le pilote du vaisseau de l’Humanité. La France, c’est le Dieu des Nations, la France, c’est le Christ des Nations, la France, c’est véritablement la médiatrice de la Révolution qu’il faut porter à travers le monde.

Voilà la perspective jacobine française, c’est l’idée que le Nationalisme s’identifie avec le principe des nationalités. Toute Nation doit se constituer en État, y a droit, et c’est ce brûlot qu’il faut lancer contre les traités de 1815 pour que la Justice règne à travers l’Europe d’abord, à travers le monde ensuite.

Le nationalisme impérialiste allemand

La deuxième idée de nationalisme dont je voudrais vous dire quelques mots, c’est celle que l’on peut qualifier d’impérialiste et qui a été particulièrement maniée en Allemagne. On peut trouver bien des auteurs pour l’incarner.

Les théories pangermanistes de Treitschke

Je voudrais d’abord parler d’un historien contemporain et ami de Bismarck, Treitschke, éminemment représentatif de son milieu ; c’est un militaire raté qui est plein d’admiration pour l’armée. Sourd, il n’a pas pu faire une carrière militaire, mais il a mis sa plume au service de cette caste militaire prussienne qui a toute son admiration. Il avait été appelé à l’université de Berlin en 1874 par Bismarck et il a été certainement l’un des éducateurs de l’Allemagne wilhelmienne des années 1880. Que nous dit-il ?

 

Il nous dit d’abord que l’État est au-dessus des lois internationales et il se livre à une apologie de la guerre avec des accents que l’on aurait pu retrouver chez Joseph de Maistre, voire chez Luther :

Les traités ne tient pas l’État, l’État est souverain, il est autarcique, c’est un absolu, au-dessus de lui, il n’y a personne.

Treitschke cite volontiers ce mot du roi Gustave-Adolphe :

Au-dessus de moi, je ne reconnais personne, sauf Dieu et l’épée du vainqueur.

C’est en effet de l’essence de l’État de n’admettre au-dessus de soi aucune force. L’État doit donc avoir une responsabilité sourcilleuse, les seules limitations possibles de sa souveraineté sont celles qu’il consent lui-même, les liens qu’il a contractés volontairement restent sous la dépendance de sa volonté et le droit international, si tant est qu’il soit une réalité, n’est jamais que la suite des contrats internationaux passés sous réserve que l’intérêt des États demeure. Il faut constamment sous-entendre la clause « rebus sic stantibus ». L’État n’a pas de juge au-dessus de lui. Il n’y a donc pas véritablement de droit international supérieur, seul l’État est le juge de sa cause.

 

Alors, la guerre est quelque chose de moral, la guerre est sainte parce qu’elle stimule les plus hautes vertus morales de l’homme. Elle élève l’homme au-dessus de son égoïsme, jusqu’au sacrifice suprême. Elle permet de goûter à cette sorte de communion patriotique qui recèle une jouissance raffinée. Tout à l’inverse, la paix a quelque chose de matérialiste, c’est le triomphe d’intérêts personnels, égoïstes, aux dépens du dévouement et du sacrifice. Donc, vouloir supprimer la guerre serait vouloir exclure l’héroïsme de l’humanité et ce serait incontestablement une régression.

 

Treitschke dit : « L’État est une puissance »Der Staat ist macht »). Ce qui fait d’abord et avant tout cette puissance, c’est la force physique de la Nation, c’est-à-dire son armée. Il y a eu, il est vrai, des États qui ont, au travers de l’histoire cherché la gloire dans les arts, dans les lettres et dans les sciences, mais ils ont toujours fini par succomber. Athènes s’est inclinée devant Sparte, la Grèce s’est inclinée devant Rome, il n’y a vraiment que la Force qui permette de faire durer les États. Treitschke a un mépris pour les petits États, les États faibles qui sont au fond indignes d’exister en tant que tels. C’est une contradiction dans les termes que d’imaginer un État petit et faible. Seuls les grands États, qui ne se laissent pas enfermer dans des limites trop étroites et qui ont besoin d’espace au soleil sont respectables et capables de stimuler un orgueil national très sain. Les petits États, aujourd’hui, ne sont plus que des survivances.

 

Par conséquent, l’État doit s’élever au-dessus de la morale ordinaire. Treitschke réhabilite Machiavel, le seul devoir de l’État est d’être fort, et c’est d’agir en conséquence. Entre l’individu et l’État, il n’y a pas de commune mesure : la morale de l’un ne saurait être la morale de l’autre. Il faut distinguer avec soin entre « morale privée » et « morale publique ». Le devoir de l’État, c’est de développer sa puissance en toutes choses et, à cet égard, on peut dire que « la fin justifie les moyens ».

Le pangermanisme se répand dans l’opinion publique

Cela dit, qu’est-ce que ces théories ont donné après la disparition de Bismarck à la fin du XIXe siècle ? On rencontre ici le thème bien connu du pangermanisme, issu d’un sentiment de supériorité allemande, de la victoire de Sadowa, des victoires sur la France, du développement économique de l’Allemagne, de son prestige intellectuel considérable : la philosophie allemande, la musique allemande, l’Université allemande sont au sommet de leur gloire au XIXe siècle et propagent incontestablement ces sentiments.

Ainsi le pangermanisme, ce n’est pas une doctrine dont Bismarck est le seul responsable, parce qu’il s’anticipe avant lui. Il y a déjà dans une certaine opinion publique allemande, chez des universitaires, chez certains militaires aussi d’ailleurs, un sentiment qui est favorable à cette idée d’un nationalisme expansionniste, d’un nationalisme conquérant. Il se manifeste, en particulier, par la création de ligues pangermaniques.

La Ligue Pangermanique du Docteur Peters

Le Docteur Peters, qui est un colonial célèbre, un des fondateurs de l’Afrique orientale allemande, crée une « Ligue pour la défense des intérêts allemands au-delà des mers », ligue essentiellement coloniale qui va à son tour grossir, s’augmenter des intérêts allemands en Europe et qui va, à partir de 1892, donner naissance à la « Ligue Pangermaniste » proprement dite.

Cette Ligue n’a pas un recrutement extraordinaire, elle a au maximum 21 000 adhérents en 1892, qui sont 22 000 en 1901 ; entre temps, cela fluctue quelque peu. C’est relativement peu de choses, bien qu’il s’agisse de personnages influents : des députés, des universitaires, des hommes qui ont du poids dans l’opinion.

Leur but est d’ailleurs de conquérir cette opinion par des publications, par des livres, par des feuilles, afin d’engager le gouvernement dans une expansion qui est nécessaire à la vie, à la grandeur de l’État ; expansion hors d’Europe, notamment, puisque les partages coloniaux sont largement affectés par le jeu des sphères d’influence ; expansion en Europe également à travers l’idée de « nationalité » que l’un des présidents de la Ligue, le Professeur Hasse, définit comme étant la conscience d’appartenir à la même collectivité et d’avoir un intérêt commun et d’autre part, de parler la même langue, ce qui est d’ailleurs l’élément décisif.

La théorie du droit des « grands peuples » à dominer les « petits peuples » du Professeur Hasse

Hasse ajoute, et reprend en partie à cet égard Treitschke, que si l’on peut retourner le principe des nationalités peut-être contre les Allemands eux-mêmes, il ne faut pas se laisser impressionner, parce qu’il y a lieu de distinguer entre de grands peuples qu’il appelle « Kulturvolker » et les petits peuples.

Seuls, les grands peuples ont le droit d’être conquérants et expansionnistes, les petits peuples n’ont pas le droit de constituer un État. Ils peuvent être des nationalités : les Tchèques, les Polonais, les Lituaniens, les Wallons, il n’en demeure pas moins qu’ils doivent être sous la coupe d’États puissants, et, en l’occurrence, de l’État allemand.

Il y a alors, à l’époque de Hasse, en cette fin du XIXe siècle, quelque 62 ou 63 millions d’Allemands dans l’Empire, il y a 25 millions de germanophones qui doivent directement ou indirectement, un jour ou l’autre, être ramenés dans ce bercail de la Germanie ; partout où l’on parle allemand, il y a place pour la germanité.

Bien entendu, une grande armée allemande s’impose pour réaliser ce programme et la Ligue essaye de la faire passer dans les faits. En réalité, elle n’y réussit pas et il y a eu toutes sortes de polémiques chez les historiens allemands dans l’entre-deux guerres d’abord, et depuis la guerre ensuite, pour savoir s’il fallait trouver dans ce pangermanisme les racines du phénomène nazi ou bien si Hitler était un démon personnel diabolique devant tout à lui-même. Dans l’entre-deux guerres, d’un côté les historiens français avaient tendance à gonfler le pangermanisme et à lui accorder une lourde responsabilité dans l’impérialisme allemand, de l’autre, les Allemands, eux, minimisaient la portée du pangermanisme,

Le pangermanisme gagne jusqu’aux socialistes allemands

Il y a eu, à la fin du XIXe siècle, une querelle célèbre entre Jaurès et un professeur germaniste de la Sorbonne, Charles Andler, qui disputaient sur le point de savoir si le pangermanisme avait ou non gagné les socialistes allemands eux-mêmes.

Marx avait bien affirmé que les ouvriers n’avaient pas de patrie, mais Andler n’en était pas du tout convaincu et il avait le sentiment qu’au contraire les ouvriers allemands étaient fort sensibles aux sirènes du pangermanisme. Jaurès soutenait le contraire, et l’on sait qu’il soutiendra jusqu’à la veille de la guerre cette illusion : en fait les ouvriers allemands soutinrent le Kaiser comme un seul homme, ou à peu près.

Une Ligue Pangermaniste influente mais qui n’accède pas au pouvoir

Toujours est-il que le pangermanisme a durci le nationalisme allemand, et qu’il y a, à la fin du XIXe siècle, une « Weltpolitik » germanique qui prend d’ailleurs parfois des allures déjà raciales ou racistes à travers, par exemple, Paul-Anton de Lagarde dont les nazis feront grand cas ; à travers Chamberlain, à travers les relectures de Gobineau qui a été davantage prophète en Allemagne qu’en France, mais ce qu’il convient aussi de dire, c’est que cette doctrine n’a jamais été celle des autorités officielles allemandes.

La Ligue Pangermaniste est restée l’affaire d’une minorité, elle n’a pas été au pouvoir, elle n’a pas obtenu l’accord d’aucun membre du gouvernement allemand et il faut la resituer dans un contexte général qui est celui de tous les nationalismes européens.

Le nationalisme français des XIXe-XXe siècles

Alors, troisième idée dont je voudrais parler maintenant : c’est le nationalisme des Nationalistes, le Nationalisme tel qu’il surgit en France à la fin du XIXe siècle.

Le tournant, ici, se situe autour de la guerre de 1870-1871 qui a été un profond traumatisme pour les intellectuels français notamment. Il y a eu un véritable retournement, une sorte de prise de conscience, qui a incité un Renan à réfléchir sur « la réforme intellectuelle et morale de la France » ; n’était-ce pas parce que la France avait suivi les idéaux révolutionnaires, qu’elle avait été battue par la Prusse ?

Fustel de Coulanges, Renan et d’autres réfléchissaient alors à ce qu’est une Nation. On faisait allusion, ce matin, à cette fameuse conférence de Renan : « Qu’est-ce qu’une Nation ? »

Il fallait répondre aux historiens allemands qui, au nom de la germanité, de la langue, avaient réclamé l’annexion de l’Alsace-Lorraine.

La Revanche devient, pour beaucoup, « Reine de France », l’armée est sacralisée, mais la « Ligue des Patriotes », qui se crée en 1882 autour de cette idée de revanche, est encore très proche des idées du gouvernement de la Défense Nationale, des idées de Gambetta, des idées des républicains qui avaient justement prôné la guerre à outrance en 1871, à l’heure où au contraire, curieusement, c’étaient les conservateurs monarchistes qui réclamaient la paix et qui voulaient quelque peu dépassionner ce bellicisme néo-jacobin.

Alors, on se trouve, à ce moment-là, en présence d’un changement de mentalité intellectuelle tout à fait remarquable. Il y a une sorte de méditation sur l’idée de décadence, Maurras se demandera : « Sommes-nous les derniers des Français ? » Il y a l’angoisse obsédante de la Mort, de la disparition, les nations prennent conscience de ce qu’elles sont mortelles. Comment retenir une patrie qui est en train de se défaire, quelles sont les conditions d’une survie de la Patrie ?

Le nationalisme Français qui va alors surgir, à la différence de ce qui précède, est un nationalisme de défense, un protectionnisme, un repli. Défense contre les menaces extérieures comme le pangermanisme, mais aussi défense contre les menaces intérieures, l’invasion. On retrouve les thèmes : le métèque, comme dira Maurras, l’influence juive que dénonce Drumont, le cosmopolitisme, l’internationalisme qui est en train de gagner une partie de la gauche, la Franc-maçonnerie qui est extrêmement puissante. Tout cela constitue une sorte de menace de destruction de l’intérieur de la nation française. Il va donc y avoir là un nationalisme de défense, de repli, qui est d’ailleurs méfiant à l’égard des aventures coloniales que lui propose Ferry, détournant ainsi les sensibilités de la « ligne bleue des Vosges » ; c’est un nationalisme qui prend un aspect assez fermé, assez jaloux, qui se replie sur soi, qui prononce des exclusives et des excommunications, et qui reste extrêmement blessé par la défaite de 1870-1871.

La crise boulangiste et l’affaire Dreyfus brouillent les cartes

Puis, un événement va faire basculer ce nationalisme qui était initialement mené de gauche vers la droite, c’est la « crise boulangiste ». La crise boulangiste a frappé, mordu disons, sur tous les électorats français aussi bien à droite qu’à gauche.

Boulanger est, à l’origine, un général républicain,
– c’est lui qui a fait destituer de leurs grades les Princes d’Orléans à l’armée,
– c’est lui qui avait infligé le service militaire aux curés : « les curés sac au dos ».
– C’est un général démagogue,
– c’est un général encore une fois lié à la république de gauche.

Or, il est antiparlementaire et il va de ce fait attirer à lui toutes sortes d’opposants, en particulier le Comte de Paris de l’époque, qui représentait le courant conservateur de la branche d’Orléans, et qui n’hésite pas à faire litière de toutes les idées de sa famille pour se rallier à cette cause nouvelle. Le duc d’Aumale dira à ce sujet que le manifeste qu’il a publié aurait dû être signé Philippe de Macédoine, et non pas Philippe d’Orléans, tant il y voit le reniement de son passé.

Mais tous les partis y passent, que ce soient, encore une fois, les républicains,
– que ce soient les bonapartistes qui retrouvent une sensibilité plébiscitaire « chez Boulanger », ou
– que ce soient les Légitimistes eux-mêmes qui à l’époque se partagent : Maurice d’Andigné, par exemple, sera boulangiste alors que le prince de Valori ne le sera pas.

Et puis, dernière grande affaire qui va bouleverser encore ce monde du nationalisme, c’est l’affaire Dreyfus, qui, cette fois-ci, va mobiliser contre l’armée toute une partie de l’intelligentsia, et, pour la première fois, il y a rupture entre les gloires militaires et la République. C’est un moment crucial que nous avons quelque peine à mesurer aujourd’hui, la distance aidant, mais qui a profondément enraciné la nationalisme nouveau. Là, je voudrais retenir deux noms : celui de Barrès, bien sûr, et celui de Maurras.

Le nationalisme romantique de Barrès

Barrès est un Lorrain qui sort du culte du Moi pour celui du « Moi National » comme il le dit, qui va s’enraciner dans la terre et les morts, qui va essayer de se faire boulangiste dans un premier temps et puis de prolonger quelque peu l’échec de son idole.

Barrès n’est pas un doctrinaire très profond, il réagit surtout de manière sentimentale, il défend ce qu’il appelle « l’instinct des humbles » contre la logique des intellectuels. Il y a chez lui un aspect contestataire, plébéien, socialisant, un culte de la jeunesse, de l’énergie, de l’aventure, la répudiation des normes de la vie et de la société bourgeoise, un romantisme de l’action, un abandon aux forces obscures de l’Être.

Et puis, il y a aussi, chez lui, un visage plus conservateur pour assurer la survie de la communauté nationale qui est menacée d’être décérébrée ; il convient de s’appuyer sur les forces de l’ordre, de la hiérarchie sociale, l’armée, l’Église, les institutions en place. Barrès a noté dans ses Carnets :

En politique, je n’ai jamais tenu profondément qu’à une seule chose : la reprise de Metz et de Strasbourg. Tout le reste, je l’abandonne à ce but principal. En religion, je trouve insupportable d’entendre insulter ce que les miens respectaient, ce qui est lié à des images familières et chères, j’accepte délibérément d’être Lorrain et Français.

Il y a en effet, chez lui, à la fois le régionalisme vivant, comme chez Maurras d’ailleurs, et ce nationalisme romantique et profond.

Barrès a cité l’exemple de cet émigré français, Chamisso, qui avait dû en 1790 abandonner la France pour aller en Allemagne, puis était revenu en France et avait erré entre ces deux pays en disant : « Je suis partout étranger ». Il en avait tiré un livre qui rappelait ce que l’on nous disait ce matin à propos d’un ouvrage de Jean Raspail. Chamisso a écrit L’homme qui a perdu son ombre et, « L’homme qui a perdu son ombre, disait Barrès, c’est l’homme qui a perdu son âme nationale ». Voilà ce que, lui, veut retrouver : cette idée d’une nation profondément enracinée et vivante.

Le nationalisme doctrinal de Maurras

À ce nationalisme, tout de même très romantique et très sentimental, Maurras va essayer d’apporter un complément, d’en faire quelque chose d’infiniment plus structuré et doctrinal.

Lui aussi part d’une réaction de défense, il écrit, dans un ouvrage rédigé à la veille de la Grande Guerre, devant l’Allemagne éternelle :

Le mal vient de peuples qui s’abandonnent à l’étranger après s’être livrés à de mauvais chefs. Qui veut garder son indépendance, son intégrité ou libre emploi du moindre pécule doit aussi vouloir résister. Ce qui n’est plus tenu ne peut être gardé. Résisterons-nous, le veut-on, tout est là. Notre génération a voulu résister, elle s’en souvient, les générations nouvelles l’ignorent, je viens le leur rappeler.

Cela dit, Maurras est conscient cependant de ce que le nationalisme n’est pas tellement satisfaisant, est une sorte d’expédient douloureux.

« C’est, quand on y songe, une extrémité odieuse et abominable, qu’il ait fallu susciter un état d’esprit nationaliste pour permettre la défense de la Nation », écrit-il dès 1908.

Il a néanmoins une méthode, qu’il appelle « l’empirisme organisateur », la mise à profit des bonheurs du passé avec, en vue, l’avenir que tout esprit bien né souhaite à sa nation.

Il défend le « nationalisme intégral » qui est l’aboutissement monarchique, pour lui nécessaire, du nationalisme. Il vient par conséquent à la monarchie, non pas comme on le faisait autrefois par loyalisme dynastique, ou par catholicisme, mais par nationalisme.

Nous ne faisons pas, dit-il, de la Nation un Dieu, un absolu métaphysique, nous observons que la Nation occupe le sommet de la hiérarchie des idées politiques, voilà tout.

Il n’en reste pas moins que cette nation, c’est quelque chose dont l’intérêt prime tout. Même si ce n’est pas un nationalisme clos, même s’il voit, dans la Nation, une sorte d’étape dans l’universel dans les conditions présentes de nécessité, il faut commencer par réfléchir à l’intérêt de la Nation.

Cela amène Maurras à un certain nombre de slogans qui ne sont pas toujours bien compris, ni peut-être très heureux :
– non seulement il y a cette idée de nationalisme intégral, qui n’est pour lui qu’un nationalisme monarchique et non pas un nationalisme sans frein,
– mais il y a l’idée du politique d’abord, qu’il définit comme un ordre de priorité et non de primauté, d’antériorité du moyen politique sur tout le reste, et puis,
– il y a cette idée que l’on doit y parvenir « par tous les moyens, même légaux ». « Tous les moyens », cela sous-entend honnêtes en principe, mais il lui arrive de dire : « Nous ne sommes pas des gens moraux. »

Il y a la manière d’écrire de Maurras, qui est un esprit extrêmement subtil, sensible et difficile ; il y a le fait qu’il est un journaliste et un polémiste. Il écrit chaque jour dans un quotidien, il essaye de répondre à des problèmes concrets et non pas de rédiger une doctrine d’ensemble. Par conséquent, ce qu’il dit a quelquefois une coloration de violence ou d’approximation qui peuvent quelque peu fausser son propos et qui l’amènent à se corriger. Il a des mots qui lui échappent, il lui est arrivé de parler de la « Déesse France », par exemple, tout en disant que ce n’est pas un absolu métaphysique. Mais enfin, les mots sont un peu fâcheux.

Maurras, d’autre part, est un positiviste, et son maître est Auguste Comte ; il ne renie pas, il lui a longtemps été très difficile de trouver une position doctrinale en accord avec le christianisme même s’il n’est pas athée, mais agnostique. Il a eu des mots très durs, en particulier sur la notion de « droit divin ». Dans Le Soleil du 1er juillet 1900, il écrit par exemple ceci :

À d’autres le vieux droit divin, solennelle sottise des courtisans inintelligents du passé.

La formule est nette et sans ambages, et l’on pourrait en trouver beaucoup d’autres qui sont très dures à l’égard du christianisme qu’il oppose au catholicisme : « les quatre juifs obscurs », « les turbulences des cultures orientales », « les miasmes de l’esprit prophétique et millénariste », « le venin du Magnificat », etc. Toutes ces formules, que la démocratie chrétienne utilisera volontiers contre lui, certes, ne doivent pas être isolées de leur contexte, mais enfin, elles existent quand bien même parfois reniées par Maurras lui-même, qui, dans un premier temps a eu, encore une fois, une attitude peu orthodoxe, c’est le moins que l’on puisse dire.

Différences et ressemblances des trois nationalismes

Les nationalismes dans leurs oppositions

En définitive on s’aperçoit qu’il y a, dans ces trois affirmations du nationalisme du XIXe siècle, des oppositions assurément nettes.
– Le « nationalisme jacobin » est révolutionnaire, c’est ce que l’on a quelques fois proposé d’appeler, plutôt que « nationalisme », et pour le bien distinguer de ce qui va suivre, un « nationalitarisme ». C’est l’affirmation du principe des nationalités. Le mot de « nationalitarisme » avait été proposé par un publiciste de l’entre-deux-guerres : René Johannet. Il n’est pas sûr qu’il ait beaucoup franchi le cercle étroit de ses lecteurs, mais enfin, il a le mérite d’essayer de ne pas confondre les notions.
– L’impérialisme est un durcissement exagéré de l’idée de patriotisme.
– Reste le troisième nationalisme qui est sans doute le plus acceptable aux yeux des chrétiens et aux yeux de la Tradition.

Les nationalismes dans leurs points communs

N’y a-t-il pas, néanmoins, entre ces différents courants, une continuité ou des éléments de continuité ?

Je disais tout à l’heure que la « Ligue des patriotes », au départ, comprenait beaucoup de républicains radicaux ou opportunistes, le ralliement s’est fait sur des thèmes politiques comme l’antiparlementarisme, non sans équivoques.

Le culte de l’armée, par exemple : que sera cette armée nouvelle ?
– L’armée patriotique, messianique, de la Révolution, celle que l’on retrouvera au XXe siècle dans beaucoup de pays du tiers-monde ?
– Ou bien l’armée de l’ordre, l’année garante de l’ordre bourgeois des journées de juin 1848, l’armée-autorité ?
– Ou bien, tout simplement l’armée protectrice de la nation française ? Il existe aussi un courant de syncrétisme sentimental entre les différents nationalismes.
– Il naît d’une fièvre qui va, comme dit Barrès,— dont j’emploie le mot — du nationalisme jacobin au nationalisme de la fin du siècle.
– Il y a chez tous ces auteurs une révolte contre la révolution industrielle, une nostalgie du monde terrien, artisanal.
– Il y a l’idée que l’on est, comme dit Barrés, déraciné, et qu’il s’agit de retrouver des racines dans une société qui est en train de s’urbaniser, de s’industrialiser, de se laïciser. Barrès dit :

J’ai ramené ma piété du Ciel sur la terre de mes ancêtres.

 

Le Patriotisme, c’est quelque chose que Maurras ne distinguait pas du Nationalisme. En réalité, il est probable qu’il y a une nuance.
– Le patriotisme est un sentiment ancien, c’est une vertu chrétienne, riche, complète, qui suppose de l’humilité, de la modestie, de la charité et qui est un sentiment qui apparaît en se posant, en s’affirmant ; le nationalisme, au contraire, surgit en s’opposant.
– Le patriotisme est une amitié, la nationalisme est surtout un isolement, une sorte de fierté, d’orgueil. Il y a chez Julien Benda, qui n’est pas un auteur très recommandable, mais qui a quelquefois, tout de même, des jugements qui donnent à réfléchir, cette phrase que j’emprunte à La Trahison des Clercs :

Le sentiment national, en devenant populaire, est surtout devenu l’orgueil national, la susceptibilité nationale. Combien il est devenu par là, plus purement passionnel, plus parfaitement irrationnel et plus fort, il suffit, pour le mesurer, de songer au chauvinisme : forme de patriotisme proprement inventée par les démocraties.

C’est un démocrate qui nous l’assure : on peut, par conséquent, le croire sur parole.

Le nationalisme, ou le transfert du sacré

Peut-être que finalement le point le plus important, c’est que le nationalisme apparaît comme un phénomène de transfert du sacré.

On nous disait, tout à l’heure, que la mort de Louis XVI était la désacralisation de la royauté, était la fin d’un monde. En effet, à la fin de l’ancienne France, ce qui s’est introduit, c’est justement un ersatz, en quelque sorte. Il a fallu remplacer le sacré religieux de naguère par un sacré menacé d’être un sacré démonique et non plus un sacré surnaturel. C’est dans l’idée de Nation que l’on a trouvé le substitut du « Roi Très Chrétien » de naguère. Était-ce inévitable ?

Le nationalisme — fût-il royaliste — reste un héritier de la Révolution

Le nationalisme était-il la seule façon de combler ce vide introduit par la Révolution française ?

Ce n’est pas absolument sûr. Je pense que, par exemple, le courant légitimiste de la fin du XIXe siècle proposait autre chose, proposait cette idée de légitimité qui restait enracinée dans la tradition chrétienne, sans tomber dans les excès de la fièvre du nationalisme de la fin du XIXe siècle qui est, quoiqu’on dise, tout de même largement un héritier de la Révolution. Révolution qu’on a essayé de canaliser, de dompter, mais révolution tout de même.

Car Maurras, quelles que soient les qualités qu’on ne saurait lui contester à bien des égards, est un homme qui démontre la Monarchie comme un théorème, un homme qui rationalise son royalisme, qui essaye de mettre au point quelque chose de nouveau, c’est un « royaliste moderne », ce n’est plus un « royaliste de la tradition ».

C’est pourquoi je pense que, quelles que soient les nuances qu’il convient d’apporter à sa pensée, quelles que soient les subtilités qu’on y trouve et le crédit qu’on doive lui accorder sur bien des points, elle n’en reste pas moins un néomonarchisme qui n’a plus grand chose à voir, sinon le nom de monarchie, avec ce qu’était la tradition ancienne, comme nous le rappelait opportunément M. Le Flem ce matin.

L’Europe est derrière nous. Il restait encore, d’ailleurs, derrière nous, à la fin du XIXe siècle, dans cette Internationale blanche des dynasties et des princes, quelque chose de cette Europe ancienne dont nous sommes devenus aujourd’hui les survivants culturels.